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analyse

Le cannabis et les effluves du profit

Un homme tient un joint dans la main.
Cette publicité informative du gouvernement du Québec est une prévention en vue de la légalisation de la consommation du cannabis. Photo: Radio-Canada
Gérald Fillion

ANALYSE - Il est presque tabou de parler d'argent chez les décideurs publics lorsqu'il est question de cannabis. Depuis le début du processus de légalisation de la marijuana, les leaders politiques fédéraux et provinciaux ont parlé de protéger la santé des jeunes, de réduire le crime organisé, de réglementer la production, d'encadrer la distribution, mais jamais ils n'osent parler de ce nouveau marché d'affaires, lucratif et prometteur.

L’effervescence engendrée par la légalisation du cannabis est absolument stupéfiante. L’action de Canopy Growth, premier producteur de cannabis médical au Canada, est passée d’une fourchette de 1 $ à 2 $ en 2016 à 65 $ aujourd’hui. Même scénario pour Aphria, qui était un « penny stock » en 2016, c'est-à-dire une action à moins de 1 $, et qui est à 18 $ aujourd’hui. Mouvement semblable pour Hexo et Aurora Cannabis notamment.

Les transactions se multiplient dans le monde du cannabis au Canada, des leaders d’affaires importants s’engagent sur des conseils d’administration et les actions les plus échangées, celles qui offrent les mouvements les plus forts sur les marchés depuis des mois, sont celles des producteurs de cannabis. L’intérêt est là, le marché est très spéculatif, volatil, excité... c’est une grosse question d’argent.

La logique financière

Dans un article paru lundi (Nouvelle fenêtre) dans le magazine Options politiques, les professeurs Yvan Allaire et Mihaela Firsirotu écrivent que « la logique financière imposera sa loi au marché du cannabis », une logique, disent-ils, qui « exige qu’on entretienne l’espoir d’un marché en croissance et [qu'on] fasse augmenter le nombre de consommateurs de cannabis. »

Selon Statistique Canada, il y a près de 5 millions de personnes âgées de 15 à 64 ans qui ont acheté du cannabis en 2017, pour un montant approximatif de 5,6 milliards de dollars, principalement sur le marché illégal. À titre de comparaison, les achats d’alcool au pays ont totalisé un peu plus de 22 milliards de dollars, alors que la consommation de tabac a atteint 16 milliards.

L’industrie productrice de cannabis au Canada valait 3 milliards de dollars en 2017, contre 2,9 milliards pour la bière et 1 milliard pour le tabac.

Yvan Allaire et Mihaela Firsirotu expliquent, dans leur texte, que les actions et options détenues par les membres de la direction et les administrateurs des huit plus grandes entreprises de cannabis au Canada valaient 49 millions de dollars en 2015. Au 31 mai dernier, elles valaient 1,1 milliard de dollars, une hausse de plus de 2000 %.

Les auteurs affirment que ces chiffres exceptionnels doivent tout de suite nous alerter et que « le risque est grand que tous les petits investisseurs attirés par l’allure de ce nouveau marché restent seuls debout lorsque la musique s’arrêtera dans ce jeu de chaise musicale ».

Selon leur analyse, « les sociétés commerciales productrices de cannabis auront recours à toutes les manœuvres et stratégies pour accroître la demande et faire augmenter leur bénéfice par action. » Elles multiplient déjà les transactions, elles développent un potentiel de production trop grand, disent-ils, pour la capacité du marché canadien, et elles font du lobbying intense « pour faire desserrer les règles et contraintes juridiques ».

Profits et santé publique

Le nerf de la guerre, c’est l’argent et le profit, qui se trouvent en confrontation avec les enjeux de santé publique, selon les auteurs de ce texte. Tout est en place pour que la consommation de cannabis s’accélère au Canada.

Pour maintenir « l’espoir d’un marché en formidable croissance », il doit y avoir croissance de la consommation, disent les professeurs. « Ceux qui consommaient déjà consommeront plus; ceux qui ne consommaient pas, ou ne consommaient plus depuis un bon moment, adopteront des habitudes de consommation occasionnelle ou régulière. »

Tout est fait, de surcroît, pour « rendre l’achat le plus commode possible ». La Société québécoise du cannabis, qui doit permettre d’encadrer correctement la vente, aura 200 boutiques, à terme, ouvertes de 10 h à 22 h, 7 jours par semaine. Mais l’achat de cannabis en ligne sera aussi permis, et les auteurs croient qu'avec le temps, les producteurs et les clients exerceront des pressions qui feront en sorte que la réception du colis par l’acheteur seulement, comme le veut la loi, ne tiendra pas longtemps. Ainsi, « les points de vente conventionnels, conçus pour exercer un certain contrôle sur l’achat de cannabis, deviendront périmés, comme cela se produit progressivement dans tous les autres secteurs commerciaux ».

Ils terminent leur analyse en affirmant que « la recherche du profit dans un cadre licite se traduira en puissantes stratégies pour faire augmenter la consommation du cannabis plus efficacement que ne pouvait le faire le crime organisé ».

Parler cannabis et argent

Il est clair que l’industrie ne sera pas d’accord avec l’analyse financière d’Yvan Allaire et de Mihaela Firsirotu. On peut s’attendre aussi à ce que les décideurs publics répètent que l’encadrement proposé sur le cannabis est suffisant et approprié.

Mais les auteurs de cette analyse ont le mérite de nous rappeler que les forces du marché sont puissantes… surtout quand son potentiel semble en faire « buzzer » plusieurs!

Économie