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Les chefs font front commun sur la gestion de l'offre, puis s'attaquent mutuellement

Le reportage de Véronique Prince
Radio-Canada

Les chefs des grands partis politiques du Québec n'ont pas mis de temps à reprendre leurs attaques les uns envers les autres, après avoir marqué une brève pause, vendredi, pour se porter à la défense du système de gestion de l'offre, dont le sort est menacé par la renégociation de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) en cours à Washington.

Un texte de François Messier

Le chef libéral Philippe Couillard, son homologue péquiste Jean-François Lisée et la co-porte-parole de Québec solidaire, Manon Massé, ont tour à tour défendu le système qui régule la production de lait, d'oeufs et de volaille, lors d'une conférence de presse tenue dans les bureaux de l’Union des producteurs agricoles (UPA), à Longueuil.

Ils répondaient ainsi à une invitation lancée jeudi après-midi par le président général de l’unique syndicat agricole du Québec, Marcel Groleau, qui demande au gouvernement Trudeau de « protéger intégralement » la gestion de l’offre et de rester ferme face aux demandes de l’administration Trump.

En campagne à Saguenay, le chef de la Coalition avenir Québec (CAQ), François Legault, n'a pas participé à ce front commun plutôt inusité en campagne électorale. Il s'est plutôt entretenu au téléphone avec M. Groleau, devant les caméras de télévision, pour l'assurer de son appui.

La CAQ était représentée à Longueuil par Sylvie D'Amours, porte-parole de la CAQ en matière d’agriculture, de pêcheries et d’alimentation, qui brigue les suffrages dans la circonscription de Mirabel.

Le chef de la CAQ François LegaultC'est par téléphone que le chef de la CAQ François Legault s'est entretenu avec le président de l'UPA, Marcel Groleau. Photo : Radio-Canada / Mathieu Potvin

Lisée et Couillard attaquent Legault

MM. Couillard et Lisée n'ont cependant pas manqué de critiquer cette absence, en balayant du revers de la main les doléances de l'équipe de campagne de la CAQ, selon lesquelles le chef libéral aurait « piégé » M. Legault en décidant de participer à la conférence à la toute dernière minute, alors que la caravane caquiste venait d'arriver à Saguenay.

« Donc, il n’est pas capable de prendre lui-même une décision. Moi, j’ai pris tout seul ma décision », a fait valoir M. Couillard, interrogé à ce sujet au terme de la conférence de presse.

« M. Legault déçoit. Il a déçu sur l’éthique, il déçoit maintenant sur l’intérêt national », a pour sa part répliqué M. Lisée « C’était une priorité nationale. Moi, j’étais censé être à Baie-Comeau. J’ai changé mon horaire pour être ici parce que j’ai le bon sens des priorités. »

« Maintenant, sur le fond des choses, M. Legault dit qu’il est d’accord avec nous, donc ceux qui analysent ça, les négociateurs américains, lorsqu’ils regardent, ils disent : "Bien, Legault, Couillard et Lisée sont fermes dans leurs déclarations" », a-t-il ajouté.

Que M. Legault ait pensé qu’il y ait d’autres priorités que celle-là, ça dit quelque chose sur l’absence de jugement qu’il a dans une situation aussi forte.

Jean-François Lisée, chef du Parti québécois, avant la conférence de presse commune

M. Lisée s'est par ailleurs félicité d'avoir lancé l'idée d'un front commun des chefs de parti. « Ma décision de faire cet appel, je pense, a contribué au renforcement de la position de M. Couillard et j’en suis très heureux. Je pense que j’ai rendu service au Québec et aux agriculteurs », a-t-il dit.

Manon Massé n'a pas voulu se jeter dans la mêlée et a refusé de commenter l'absence de M. Legault. « Moi je n’ai pas hésité un instant à être là, à changer l’horaire de ma tournée pour être ici », a dit la co-porte-parole de Québec solidaire.

Les explications de Sébastien Desrosiers

Legault « espère » ne pas avoir été piégé

En conférence de presse à Saguenay, M. Legault s'est contenté de dire qu'il « espère » que M. Couillard n'a pas cherché à lui tendre un piège, et a mis en doute l'idée que tous les chefs avaient accepté d'emblée l'idée de modifier leur horaire.

« Ce n’est pas ce qu’il [M. Couillard] disait durant la journée hier ou avant-hier. M. Lisée a convoqué un point de presse vendredi matin et M. Couillard a accepté hier soir. Moi, je pense qu’on est capables, sans tous être ensemble, d’envoyer un message, un message clair, à Justin Trudeau, qu’aucun compromis ne sera accepté sur la gestion de l’offre », a-t-il dit.

Selon lui, « M. Trudeau ne sera pas montrable au Québec » lors des élections de l'automne 2019 s’il ne défend pas la gestion de l’offre.

Je n’ai pas le goût, sur la gestion de l’offre, d’attaquer qui que ce soit. [...] Je ne veux pas faire de petite politique. Donc, je n’accuserai pas les autres de faire de la petite politique. C’est important de défendre tous ensemble, d’une voix unanime, la gestion de l’offre.

François Legault, chef de la Coalition avenir Québec

« Est-ce qu'on aurait dû faire ça à Ottawa, est-ce qu'on aurait dû faire ça à Longueuil, est-ce qu'on aurait dû faire ça dans une région comme le Saguenay-Lac-Saint-Jean où il y a beaucoup de producteurs de lait? Moi là, je passe par-dessus ça », a aussi dit M. Legault.

Couillard laisse planer un bras de fer constitutionnel

Au-delà de l'absence de François Legault, la présence des autres chefs de parti à Longueuil a été marquée par les déclarations de Philippe Couillard, qui a assuré qu'il n'accepterait « aucune entente qui ne soit pas acceptée par les producteurs et les transformateurs laitiers du Québec ».

Plus tôt cette semaine, il avait plutôt affirmé avec force qu'il n'accepterait « aucun compromis sur la gestion de l’offre », en menaçant le premier ministre canadien Justin Trudeau de « conséquences politiques sérieuses » dans le cas contraire.

Interrogé sur ce glissement, M. Couillard a assuré qu'il disait en fait « la même chose », avant d'ajouter : « si les producteurs l’acceptent, c’est que ça marche ». Il a refusé de donner plus de détails sur la conversation qu'il a eue jeudi avec M. Trudeau au sujet de l'état des négociations.

« Rien ne sera déposé à l’Assemblée nationale pour nous déclarer liés à un traité qui ne serait pas reconnu comme acceptable par les producteurs et les transformateurs », a encore dit M. Couillard, lui qui reconnaissait pourtant il y a deux jours que la ratification de traités internationaux est une juridiction fédérale exclusive.

Il y a des éléments de juridiction qui sont exclusivement provinciaux là-dedans […] et des éléments de juridiction qui sont mixtes. Alors cette question juridique, elle pourra avoir sa réponse quand nous aurons devant nous les textes.

Philippe Couillard, chef du Parti libéral

Selon François Legault, le Québec n'a « pas de pouvoir légal » pour s'opposer à une prochaine entente.

« J'ai été au PQ, donc je sais très bien que c’est un sujet qu’on évitait [...] parce que le Québec produit 50 % du lait » au Canada, soit beaucoup plus qu'il n'en consomme. « Donc, la solution, ce n’est pas l’indépendance du Québec, parce qu’avec l’indépendance du Québec, ça nous obligerait à négocier avec le Canada. Donc, ce n’est pas un bon dossier pour dire "la solution, c’est l’indépendance du Québec". »

Le chef péquiste Jean-François Lisée est entouré de nombreux journalistes.Le chef péquiste Jean-François Lisée est entouré de nombreux journalistes. Photo : Radio-Canada / Bruno Giguère

Ce qu'ils ont dit sur la gestion de l'offre

Premier chef à prendre la parole en conférence de presse, Philippe Couillard a plaidé que la gestion de l'offre est « essentielle » non seulement pour les producteurs et les transformateurs, mais aussi pour « la vitalité » et le « développement » des régions ainsi que « l'occupation du territoire »

Il s'agit d'un « système moderne », qui reflète un « choix collectif » fait en faveur de fermes « à taille humaine », a-t-il dit, après avoir cité un agriculteur qui lui a lancé : « si vous cédez sur la gestion de l'offre, aussi bien fermer l'école du village ».

La population du Québec soutient la gestion de l'offre, a aussi ajouté M. Couillard, en assurant qu'il ne mettra « aucune pression » sur les agriculteurs et les transformateurs « pour les amener à accepter, dans une forme de monnaie d'échange qui serait fort mal placée, une entente qui ne leur conviendrait pas ».

Jean-François Lisée a plutôt profité de l'occasion pour affirmer que les producteurs de lait et de fromage du Québec semblent encore destinés à être « sacrifiés » sur l'autel des ambitions commerciales du Canada, comme ils l'ont été lors de précédents accords de libre-échange avec l'Union européenne et les pays de la zone Asie-Pacifique.

« Alors que cumulativement, les concessions précédentes coûtent à nos fermes 30 000 $ de revenus par année, la négociation d'aujourd'hui porte sur ce même point, sur le lait et le fromage québécois, encore et encore et encore », a-t-il déploré.

Selon lui, l'Ontario a « déjà gagné » grâce à des éléments de l'accord États-Unis-Mexique annoncé plus tôt cette semaine qui seront favorables au secteur automobile ontarien, et les négociateurs qui discutent du nouvel ALENA « discutent de la façon [dont] le Québec sera mangé ».

MM. Couillard et Lisée sont assis l'un à côté de l'autre, mais regardent dans des directions opposées.Philippe Couillard et Jean-François Lisée. Photo : Radio-Canada / Bruno Giguère

M. Lisée a aussi indiqué qu'il « ne déposerait pas à l'Assemblée nationale un accord qui augmenterait les contingentements de produits laitiers au-delà de ce qui est accepté dans l'accord transpacifique » ou « un accord où n'apparaîtrait pas la clause d'exception culturelle ».

Manon Massé a aussi soutenu que la gestion de l'offre n'est « pas négociable », puisqu'il s'agit de « la structure qu'on s'est donnée pour assurer une équité sur le territoire québécois et canadien pour protéger ces familles qui en arrachent largement ».

La co-porte-parole de Québec solidaire a néanmoins pourfendu ces négociations d'accords commerciaux qui se déroulent « derrière des portes closes » et déploré que le Québec « n'a pas voix au chapitre comme État dans ces discussions ».

M. Groleau et le président de la Coop fédérée, Ghislain Gervais, ont pour leur part rappelé que plus de 110 000 emplois dépendent du système de gestion de l'offre au Québec, et que les retombées économiques de cette industrie sont aussi importantes que celles qu'engendre le secteur automobile en Ontario.

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