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Le dénouement de la guerre civile syrienne pose un grand risque humanitaire

Un avion militaire laissant tomber 6 petites bombes, vu d'en-dessous.

Un avion du régime syrien lors d'un bombardement

Photo : AFP/Getty Images / AMER ALMOHIBANY

Radio-Canada

Après avoir reconquis la majorité de la Syrie, les forces du gouvernement Assad se préparent à mener l'assaut contre la région d'Idlib, dernier bastion de l'opposition. La catastrophe humanitaire peut-elle être évitée pour les trois millions de personnes qui s'y trouvent?

Un texte de Djavan Habel-Thurton

La région d’Idlib, au nord-ouest de la Syrie, est aujourd’hui contrôlée par des groupes rebelles, dont de nombreux sont djihadistes.

À la suite d'ententes passées avec le régime ou de leur propre chef, des civils et des combattants anti-régime de toute la Syrie ont convergé vers ce territoire limitrophe de la Turquie au cours des dernières années. Ces exilés formeraient aujourd’hui jusqu’à la moitié de la population de la région assiégée.

« Il y a toute une mosaïque de groupes à Idlib. Plusieurs de ceux-ci se détestent et ont passé les dernières années à se battre entre eux en plus de se battre contre le régime », explique Thomas Juneau, professeur adjoint à l’École supérieure d'affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa.

De ces factions, la plus importante est Hayat Tahrir Al-Sham, mieux connue sous le nom de HTS.

« À l’origine, c’est la franchise syrienne d’Al-Qaïda. Officiellement, il y a eu une rupture, mais leur indépendance d’Al-Qaïda est toujours débattue par les experts », soutient M. Juneau.

« Il y a toute une autre gamme de groupes plus ou moins extrémistes dans leur idéologie », poursuit le professeur.

Victoire inévitable du régime

Tous ces opposants à Bachar Al-Assad sont cependant condamnés à une défaite certaine.

« Depuis 2014-2015, il y a une tendance progressive, mais très claire, vers une victoire militaire du régime Assad. L’Iran a beaucoup augmenté son soutien et la Russie a commencé à intervenir avec des frappes aériennes. Depuis ce point tournant dans la guerre, on voit l’opposition armée, qui était très fragmentée, mais tout de même forte, s’affaiblir et être isolée dans des poches de territoire de plus en plus petites », analyse Thomas Juneau.

Visitant son homologue russe Sergueï Lavrov, le ministre des Affaires étrangères syrien Walid Muallem a déclaré que les forces syriennes iraient « jusqu’au bout ».

« Quoi qu'ils fassent, la décision du commandement syrien, c'est la lutte contre le Front Al-Nosra à Idlib, quels que soit les sacrifices », a annoncé le ministre, utilisant le nom autrefois porté par une des divisions du groupe islamiste HTS.

Un homme âgé parle au micro d'une grande salle d'audience. Au-dessus de lui un grand portrait de Bachar Al-Assad.

Le ministre syrien des Affaires étrangères Walid al-Muallem s'exprime lors d'une conférence de presse à Damas.

Photo : Reuters / Sana Sana

Le chef de la diplomatie syrienne a promis de faire tout ce qui était possible pour éviter la mort de civils.

Une affirmation en décalage complet avec l’analyse de Thomas Juneau. « Le régime a très clairement démontré qu’il n’a pas de préoccupations pour la vie des civils. Il va littéralement tout faire pour arriver à ses fins », dit le professeur.

Dans les dernières années, le régime Assad et ses alliés ont développé une stratégie d’étranglement très efficace.

« On l’a vu à Alep et à Homs. On les encercle sur terre et on les bombarde par les airs avec des avions russes et syriens. C’est ce à quoi on peut s’attendre à Idlib », prédit Thomas Juneau.

La seule option de remplacement à cet assaut serait le succès des pourparlers de la dernière chance qui ont lieu depuis quelques jours. Selon Rami Abdel Rahmane, directeur de l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH), la Russie exigerait une « dissolution de HTS pour éviter une offensive d'envergure ».

L’émissaire de l’ONU prêt à s’impliquer « physiquement »

Staffan de Mistura, l’envoyé spécial de l’ONU en Syrie, chargé de la recherche d'une résolution pacifique au conflit, craint la possible offensive. Il espère qu’un corridor d’évacuation sera autorisé avant une attaque.

Des enfants dans une tente de réfugiés.

Des enfants dans le camp de réfugiés de Kelbit, province d'Idlib.

Photo : Reuters / Osman Orsal

« Je suis prêt encore une fois à m’impliquer personnellement et physiquement [...] pour assurer qu’un corridor temporaire soit réalisable et garanti », a affirmé le diplomate. Reconnaissant la présence de combattants étrangers et de 10 000 terroristes islamistes à Idlib, Staffan de Mistura veut toutefois permettre l’évacuation des civils. « La vie de 2,9 millions de personnes est en jeu », a-t-il ajouté.

La situation est particulièrement périlleuse, car l’opposition syrienne ne contrôle plus de territoire où peuvent être évacués les occupants de la zone sur le point de tomber.

Syrie : l'engrenage de la guerre

Aveuglement occidental?

Pour Aurel Braun, professeur à la Munk School of Global Affairs de l’Université de Toronto, le dénouement actuel est la conséquence finale de l’échec du gouvernement Obama d’agir à temps et avec une force décisive pour permettre la victoire de l’opposition à Bachar Al-Assad.

« À l’époque où il y avait des forces prodémocratie laïques qui présentaient une solution de rechange viable au régime Al-Assad, les Américains n’ont pas agi », dit M. Braun.

De son côté, Thomas Juneau parle plutôt de la position contradictoire des États-Unis aujourd’hui. « Dans les dernières semaines, James Mattis, le secrétaire à la défense, a dit que les troupes américaines présentes en Syrie y resteraient jusqu’à ce que le processus de paix de Genève soit complété », raconte le chercheur.

« Mais ça ne tient pas debout, il n’y a plus de processus de paix de Genève! Assad est en train de gagner. Il ne s’en va pas à Genève négocier quoi que ce soit », continue-t-il.

Et après?

Même si Bachar Al-Assad pourra proclamer une victoire militaire, son régime est loin d’être hors de difficulté, selon Thomas Juneau.

La prise d’Idlib qui va voir lieu dans les prochaines semaines ne sera pas la fin de la guerre au sens plus large. Le régime Assad va demeurer faible et fragmenté, complètement dépendant d’un soutien iranien et russe.

Thomas Juneau, professeur adjoint à l’École supérieure d'affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa

Selon le professeur, c’est uniquement grâce à la brutalité et la répression que l’autorité du régime Al-Assad pourra être maintenue sur certaines parties du territoire.

« L’oxygène qui nourrit une insurrection, qu’elle soit de l’État islamique, d’Al-Qaïda, de HTS ou d’un autre groupe va demeurer très présent pour des années à venir », conclut le chercheur.

Avec les informations de Agence France-Presse

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