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Le Canada manque souvent de médicaments et l'on ne sait pas pourquoi

Un pot de pilules.
Depuis 2010, 10% des médicaments en circulation au Canada sont touchés par une pénurie. Photo: iStock / piotr290
Radio-Canada

Des chercheurs sonnent l'alarme : depuis 2010, 10 % des médicaments en circulation au pays ont été touchés par au moins une pénurie, et peu de mesures sont prises pour en connaître les causes et en faire le suivi.

Un texte de Jean-Philippe Guilbault

Que ce soit le cas des auto-injecteurs EpiPen au printemps et cet été, les médicaments génériques de la firme Novartis en 2012 ou le clobazam utilisé pour traiter l’épilepsie en 2016, le Canada a connu son lot de pénuries de médicaments.

Entre 2012 et 2017, 3733 médicaments ont été touchés par une pénurie, selon un rapport déposé en juin dernier par l’Institut C.D. Howe. Il s’agirait du premier recensement détaillé des pénuries de médicaments au Canada, selon les chercheurs, qui critiquent d’emblée le manque de rigueur de Santé Canada envers les fabricants pharmaceutiques.

« On ne sait pas si ça empire ou si ça s’améliore parce qu’on n’a pas de standards pour comparer », se désole la professeure émérite au Département de philosophie de l’Université Queen’s à Kingston, Jacalyn Duffin, l’une des auteurs du rapport.

La grande majorité des pénuries touchent des médicaments génériques et plusieurs sont en rupture de stock à répétition, le Telmisartan, un antihypertenseur, arrivant en tête de liste.

Ainsi, si les pénuries d’EpiPen ou de clobazam ont fait grand bruit, Jacalyn Duffin, qui est également hématologue et historienne de la médecine, rappelle que ces cas ne sont « que la pointe de l’iceberg » et qu’il faut rapidement mettre en place des mécanismes pour d’abord prévoir ces pénuries et ensuite mieux les gérer lorsqu’elles surviennent.

Entre mars 2012 et décembre 2016, seulement 1 % des pénuries avaient été annoncées d’avance.

Causes multiples

Tous s’entendent pour dire que le problème est loin d’être simple.

Selon Jacalyn Duffin, il existerait 14 causes pouvant expliquer une pénurie de médicaments au pays : difficultés dans l’importation d’ingrédients actifs souvent en provenance d’Asie, contrôle de la qualité non respecté, monopole des compagnies pharmaceutiques, dépendance des marchés étrangers, etc.

D'ailleurs, le Canada importe 80 % de ses médicaments, selon le rapport de l’Institut C.D. Howe, et est donc dépendant des aléas dans d’autres pays.

« De deux à trois [causes] peuvent se produire en même temps », ajoute Mme Duffin, compliquant ainsi la mise au point de solutions.

L’une d’entre elles serait le prix des médicaments génériques – jugé trop élevé par certains ou trop bas par d’autres.

Les deux scénarios sont problématiques : si les prix sont trop élevés, il devient difficile pour les provinces de s’approvisionner suffisamment en médicaments spécialisés.

Si les prix sont plus bas (comme c’est parfois le cas pour les médicaments génériques), il n’est plus rentable pour les compagnies pharmaceutiques de les produire, ne laissant que quelques manufacturiers actifs et fragilisant ainsi le marché.

La solution proposée par l’équipe de chercheurs de l’Institut? Que le Canada produise lui-même ses médicaments génériques.

« Je n’ai jamais compris pourquoi les médicaments qui sont souvent en pénurie sont les génériques – donc que les recettes sont là pour tout le monde – et pourquoi le Canada, avec tout son argent, tous ces gens bien éduqués, n’est pas motivé à commencer sa propre fabrique de médicaments », demande Mme Duffin, rappelant que l’industrie pharmaceutique a déjà été un fleuron de l’économie canadienne, particulièrement dans la région de Montréal.

L’Ordre des pharmaciens du Québec (OPQ) et l’Association des pharmaciens des établissements de santé du Québec (APES) émettent toutefois certaines réserves, indiquant tous les deux que le Canada se retrouverait quand même à devoir gérer des crises d’approvisionnement en matière première pour la fabrication de ces médicaments génériques.

« On ne pourrait pas travailler en vase clos. Le gouvernement s’intégrerait dans un environnement de compétition avec d’autres fabricants qui doivent souvent acheter leurs matières premières d’un fournisseur en Inde, par exemple », explique François Paradis, président de l'APES.

Peu de suivi

Car si le rapport de l’Institut C.D. Howe se veut précis dans sa recension des pénuries, il n’est pas le premier à faire état d’un problème grave concernant l’approvisionnement en médicaments au Canada.

En 2012, l’OPQ, le Collège des médecins du Québec, l’APES et l’Association québécoise des pharmaciens propriétaires ont produit un rapport d’un comité de travail conjoint sur les ruptures d’approvisionnement.

« On est de plus en plus bons à mitiger les ruptures de stock, mais il faudrait à terme qu’il y en ait le moins possible », souligne François Paradis qui était membre du groupe de travail ayant rédigé le rapport.

Du côté de l’Ordre des pharmaciens, on rappelle la crise liée à la pénurie d’EpiPen.

« C’est un bon exemple où on a échoué à mitiger le problème », estime Manon Lambert, directrice générale de l’Ordre. « L’une de nos recommandations, c’était d’avoir plus d’un fournisseur pour des médicaments d’urgence. Dans ce cas-là, on n’avait que Pfizer au Canada. »

Des tubes d'EpiPenPfizer a connu trois épisodes de pénuries d'EpiPen en 2018, en raison de problème à son usine de Brentwood, dans le Missouri. Photo : Reuters / Jim Bourg

Mme Lambert souligne d’ailleurs que Santé Canada a annoncé mercredi soir sa décision de pouvoir importer des auto-injecteurs d'épinéphrine Auvi-Q des États-Unis.

Des ajustements perfectibles

Aussi en 2012, Santé Canada met sur pied le Comité directeur multilatéral sur les pénuries de médicaments qui a aussi produit un rapport sur les problèmes liés au secteur manufacturier pharmaceutique.

Depuis, Santé Canada a également modifié ses pratiques, adoptant certaines recommandations faites par l’APES et l’Ordre des pharmaciens du Québec dont celle d’obliger les fabricants à signifier une rupture d’approvisionnement à l’avance.

Mais selon Mme Duffin, les efforts de l'organisme fédéral n’ont réglé en rien le problème. À titre d’exemple, la professeure explique que le site web sur lequel Santé Canada oblige les compagnies pharmaceutiques à indiquer pour quelles raisons il y a pénurie d’un médicament est « trop vague ».

« Les compagnies peuvent choisir [dans un menu déroulant] “problèmes manufacturiers”. Qu’est-ce que ça veut dire “problèmes manufacturiers”? Ça ne veut rien dire », s’exclame-t-elle.

Solutions complexes

Entre-temps, le Canada peut également se doter d’une liste des médicaments essentiels afin de s’assurer d’en conserver suffisamment en prévision d’une crise. Cette mesure est notamment mise de l’avant par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Une position qu’appuient également l’OPC et l’APES.

« Il y a 117 pays qui ont une telle liste, mais pas le Canada », indique Mme Duffin. « Si nous avions une telle liste, cela indiquerait avec quels médicaments nous devons être vigilants et il faudra savoir s’il y a plus qu’une compagnie qui les fabrique. »

C’est d’ailleurs maintenant le cas au Québec, souligne M. Paradis.

« Les groupes d’achat, pour des médicaments critiques, sont autorisés à octroyer les contrats d'approvisionnement à deux fournisseurs.

Mme Lambert émet toutefois certaines réserves.

Entre vous et moi, Santé Canada ne peut pas obliger une compagnie pharmaceutique privée à offrir son produit au Canada. Donc, on a beau avoir la liste, il n’y a aucun mécanisme juridique qui peut obliger une compagnie privée à distribuer son produit.

Manon Lambert, Ordre des pharmaciens

Selon Mme Duffin, le problème ne se réglera pas du jour au lendemain et dépendra beaucoup des efforts déployés à l’international.

« On ne peut pas résoudre le problème ici, au Canada. On peut se protéger un peu, mais on ne peut pas résoudre le problème à moins d’en trouver les causes », soupire Jacalyn Duffin.

Santé