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Tout quitter pour enseigner en région éloignée

Des membres de la communauté de La Loche regardent le coucher de soleil devant le lac.
Des enseignantes du sud de la Saskatchewan et de l'Ontario entament une nouvelle année scolaire dans la communauté de La Loche, dans le nord de la Saskatchewan. Photo: soumis par Caitlin Clark
Radio-Canada

Alors que les enfants s'apprêtent à rentrer en classe, des dizaines d'enseignants partout au pays quittent leurs proches pour travailler en région éloignée. Témoignages de deux générations d'enseignantes qui embrassent, encore cette année, les défis de l'enseignement dans le nord de la Saskatchewan.

Un texte de Miriane Demers-Lemay

Ce n’est pas la première fois que Lourdes Marie Ghazal quitte sa famille pour l’année scolaire. À la fin du mois d’août, la femme originaire des Philippines a de nouveau repris la longue route reliant Regina à La Loche, une petite communauté du nord de la Saskatchewan.

« J’ai hâte d’y retourner. Ce sera la saison des petits fruits, » dit-elle en riant, avant son départ.

Lourdes Marie Ghazal se prépare à lancer sa canne à pêche à l'eauLourdes Marie Ghazal a appris a pêcher lors de sa première année d'enseignement à La Loche, dans le nord de la Saskatchewan. Photo : soumis par Lourdes Marie Ghazal

Si la Philippine quitte sa famille pour une deuxième année consécutive, elle ne semble pas voir cette expérience comme un sacrifice. Au contraire.

« Je suis habituée à m’adapter, à connaître d’autres cultures et d’autres langues, » dit celle qui a vécu neuf ans au Soudan, avant de déménager en Saskatchewan avec son époux iraquien et ses deux enfants.

Sa fille de 14 ans et son fils de 22 ans sont déjà indépendants, assure-t-elle. « C’est davantage mon mari qui se plaint… mais il est vraiment compréhensif », ajoute-t-elle.

Après un an d’enseignement dans une classe de première année de La Loche, elle dit avoir de nombreux amis dans la communauté de moins de 800 habitants. Elle a appris à pêcher et à trapper. Elle aime assister aux matchs de hockey et conduire sur les « routes d’hiver », uniquement ouvertes pendant la saison froide. Elle a également appris quelques expressions en langue dénée.

Le lac La Loche au coucher du soleilL'enseignante Lourdes Marie Ghazal apprécie grandement les paysages du nord de la Saskatchewan, comme ceux du lac La Loche. Photo : soumis par Lourdes Marie Ghazal

« J’aime les petites communautés, c’est quelque chose qui me manquait des Philippines », dit-elle, en ajoutant qu’elle apprécie le calme et la nature de ces régions sauvages. Elle profite de ses temps libres pour s'adonner à la photographie et la peinture.

Elle aime tellement le nord de la province qu’elle dit qu’elle se verrait bien continuer à enseigner dans d’autres régions nordiques, comme le Nunavut ou le Yukon. « Je pourrais avoir un petit chalet ou encore y aller pour ma retraite [dans le nord de la Saskatchewan], » dit-elle.

Les professeurs sont très estimés au sein de la communauté.

Lourdes Marie Ghazal, enseignante à La Loche
Toile peinte par Lourdes Marie GhazalL'enseignante Lourdes Marie Ghazal s'inspire des paysages du nord de la Saskatchewan pour la composition de ses toiles. Photo : soumis par Lourdes Marie Ghazal

Les régions éloignées, des occasions pour enseigner

Le manque de professeurs est criant dans le nord de la province, selon Lourdes Marie Ghazal. Elle explique que plusieurs enseignants proviennent, comme elle, d’autres régions de la Saskatchewan ou encore d’autres provinces.

Un enfant apprend à éviscérer un poissonLes enseignantes participent à des camps de pêche de plusieurs jours avec les enfants au cours de l'année scolaire. Photo : soumis par Caitlin Clark

De fait, plusieurs enseignants profitent de l’occasion de pouvoir avoir un emploi à temps plein, après leurs études universitaires.

C’est notamment le cas de Caitlin Clark, une enseignante provenant de Windsor, en Ontario.

« C’est un peu pourquoi je suis ici [La Loche], je voulais seulement être dans une classe et ne pas me battre pour un emploi », explique l’enseignante d’une vingtaine d’années.

« Il n’y a pas d’emploi en Ontario actuellement, dit-elle. Si vous voulez un emploi, il faut généralement attendre sept ans sur une liste de suppléance et ensuite, vous pouvez avoir une classe. Même être sur la liste de suppléance est vraiment difficile! »

Elle se dit impatiente de recommencer les classes. « La communauté est tellement accueillante et contente de nous voir revenir ! », s'exclame-t-elle, en ajoutant que même les enfants ont hâte de retourner à l’école.

Cinq enfants font cuire du pain banique sur le feu à l'aide de grosses branches.Des enfants font cuire du pain banique sur le feu. Photo : soumis par Caitlin Clark

« Voilà pourquoi j’aime tellement ça ici : tout le monde est tellement gentil », dit-elle.

Son sentiment est toutefois mêlé d’une certaine appréhension, au sujet de l’éloignement de ses proches. « [L’an dernier], c’était la première fois que je partais loin de ma famille [de toute ma vie], alors j’ai trouvé cela difficile », révèle-t-elle.

Enseigner après la fusillade

Outre l’éloignement, les deux enseignantes doivent également s’adapter au contexte particulier de la petite communauté, secouée par une fusillade en janvier 2016.

Lourdes Marie Ghazal affirme que la communauté est encore sous le choc, deux ans et demi après les événements. Le procès du tireur de La Loche, il y a quelques mois, a encore ravivé les émotions des habitants, selon elle.

« Il manque de ressources en santé et en santé mentale, des ateliers pour les problèmes d’alcoolisme et de dépendance », croit-elle.

[La fusillade] affecte encore les enfants tous les jours.

Caitlin Clark, enseignante à l'école primaire de La Loche

« Si on fait un exercice de confinement, j’ai des enfants effrayés qui viennent me voir en pleurant, explique Caitlin Clark. Je pense que cela va prendre beaucoup de temps à la communauté pour passer au-delà de [la fusillade]. »

Des enfants dessinent sur un tapis bleu dans leur classe.Des enfants de La Loche font des exercices d'art en classe. Photo : soumis par Caitlin Clark

Les événements de janvier 2016 s’ajoutent au contexte souvent difficile du nord de la province.

« Parfois, les enfants viennent à l’école après s’être couchés au petit matin, explique l'Ontarienne. D’autres viennent alors que quelque chose s’est passé à la maison la nuit antérieure. Parfois, ils sont très fatigués ou ils ont faim. »

Caitlin Clark dit qu’elle a dû adapter ses priorités en enseignement au contexte de la réalité du nord de la Saskatchewan.

Elle explique qu’à Windsor, la priorité est donnée au programme scolaire, tandis que dans le nord de la Saskatchewan, elle sent qu’elle doit d’abord combler les besoins de base de l’enfant. « On doit aimer nos enfants, s’assurer qu’ils vont bien, leur donner cette bonne expérience à l’école. »

Pour les deux enseignantes, une chose semble certaine : leur année scolaire à La Loche n’est pas seulement une expérience professionnelle, mais surtout, une expérience humaine.

Saskatchewan

Éducation