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Le Canada manque de muscles pour lutter contre la mafia

Vito Rizzuto entouré de policiers lourdement armés
Le parrain de la mafia montréalaise Vito Rizzuto, en 2004, lors de son extradition vers les États-Unis pour sa participation au meurtre de trois lieutenants de la famille mafieuse Bonanno. Photo: Source policière

La mafia est toujours bien présente et puissante au pays, car le Canada manque d'outils pour y faire face, selon une escouade policière d'élite du gouvernement italien. La commission Charbonneau et les opérations policières ne sont pas suffisantes. Faut-il s'inquiéter?

Un texte de Gaétan Pouliot d’Enquête

Les tentacules de la mafia s'étendent à Montréal et à Toronto. Mais aussi à Ottawa et à Thunder Bay. La Colombie-Britannique et l’Alberta sont aussi touchées par les activités de cette organisation criminelle. C’est ce que révèle un rapport de la Direction des enquêtes antimafia rendu public le mois dernier au Parlement italien.

« La présence d’organisations criminelles d’origine italienne serait essentiellement attribuable aux occasions économiques et financières offertes par le pays », dit le rapport italien de 386 pages, qui consacre un passage au Canada.

Mais le Canada n’est pas toujours adéquatement outillé pour lutter contre ce fléau, souligne la Direction des enquêtes antimafia.

« Les kilos de coke, on peut les intercepter. On est capable d’affaiblir la mafia sur le plan criminel », souligne André Cédilot, journaliste et spécialiste de la mafia au Québec. Il y a toutefois un angle mort : l’infiltration dans l’économie légale rend la mafia et ses associés difficilement atteignables. « C’est le plus grand danger », croit-il.

Ils font tellement de millions avec le trafic de drogue qu’ils doivent les réinjecter dans l’économie légale. C’est ça qui est inquiétant.

André Cédilot, spécialiste de la mafia

L’Italie a modifié son Code criminel en 1982 afin d’accuser plus facilement ceux qui s’associent à la mafia, qu’ils soient des gens d’affaires ou des politiciens. Ce type d’accusation criminelle n’a pas d’équivalent au Canada et la mafia en profite, estime la police italienne.

« Nous, on a une loi sur le gangstérisme. Mais le malaise est tellement grand en Italie qu’ils ont été obligés d’adopter une loi qui va plus loin que l’association de malfaiteurs. Ils incluent les proches des mafieux. Par exemple, ils pourraient arrêter une personne qui aurait été vue avec Vito Rizzuto », dit l’auteur du livre Mafia inc. : grandeur et misère du clan sicilien au Québec, qui croit que ce type de législation est inévitable au Canada.

Vous avez des informations à nous transmettre? Contactez notre journaliste : gaetan.pouliot@radio-canada.ca

« Toronto devrait s’inquiéter »

Les durs coups portés au clan Rizzuto depuis une dizaine d’années, par l’incarcération ou le meurtre de membres de son état-major, n’ont pas fait disparaître l’organisation basée à Montréal. Mais la mafia d’origine calabraise, la ‘Ndrangheta, serait maintenant la plus puissante au pays, indique la police italienne. Et elle est principalement implantée dans la région de Toronto.

Des grues s'activent au centre-ville de TorontoConstruction immobilière à Toronto Photo : La Presse canadienne / Frank Gunn

La mafia canadienne est impliquée dans le trafic de cocaïne et d’héroïne, mais aussi dans des opérations de blanchiment d’argent. Elle recyclerait d’énormes sommes dans les secteurs de la restauration, de la sécurité privée, de l’immobilier et de la gestion des déchets, soutient le rapport italien.

Toronto devrait s’inquiéter, estime M. Cédilot. « Les journalistes du Québec ont fait des enquêtes. Mais [en Ontario], il n’y a personne là-bas qui se soucie de ça, le gouvernement ne s’intéresse pas à ça. »

À force de négliger la mafia et de ne pas la prendre au sérieux, un jour, on va se ramasser comme en Italie.

André Cédilot, spécialiste de la mafia

« Au Québec, on a fait une commission d’enquête. C’est sûr que ça paraît mal, mais au moins, on essaye d’enrayer un peu le problème », ajoute-t-il.

La commission Charbonneau, qui s’est déroulée de 2012 à 2015, a démontré que l’industrie québécoise de la construction avait été infiltrée par le clan Rizzuto. Dans les années 2000, des hommes d’affaires se rendaient au Club social Consenza, à Montréal, pour remettre de l’argent aux chefs mafieux.

Des policiers tiennent Francesco Arcadi par les brasFrancesco Arcadi arrêté en 2006 dans l’Opération Colisée menée par la GRC Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson

Selon André Cédilot, il n’est plus possible d’enrayer les organisations mafieuses.

Il est trop tard. Ils sont rendus trop riches. Leur influence est partout.

André Cédilot, spécialiste de la mafia

Les autorités canadiennes doivent donc chercher à leur mettre des bâtons dans les roues en tentant de les assécher financièrement, autant les criminels que les hommes d’affaires qui travaillent pour eux.

La Gendarmerie royale du Canada n’a pas voulu émettre de commentaires sur la présence de la mafia au Canada. « La GRC ne commente pas les rapports rédigés dans d'autres pays », a répondu par courriel la police fédérale à Radio-Canada, ajoutant que la « lutte contre le crime organisé est une priorité ».

La Direction des enquêtes antimafia de l’Italie indique pour sa part échanger des informations avec les autorités canadiennes.

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