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ALENA : Chrystia Freeland maintient le cap

Le reportage de Philippe-Vincent Foisy

Les négociations entre le Canada et les États-Unis sur le renouvellement de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) se poursuivent. Les deux parties se retrouveront au niveau ministériel jeudi matin à Washington. La ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, maintient qu'Ottawa veut aboutir à une entente gagnant-gagnant.

La ministre, qui a entamé mercredi une ronde de négociations intensives pour déterminer si le Canada se joindra à l'entente commerciale conclue en début de semaine entre les États-Unis et le Mexique, s’est adressée aux médias en fin de journée.

Mme Freeland a expliqué que les discussions se poursuivaient. Elle a affirmé avoir eu une « bonne conversation » avec le représentant au Commerce des États-Unis, Robert Lighthizer, et que les négociations se déroulaient dans « une bonne atmosphère ». Ces discussions pourraient se poursuivre « toute la nuit », a ajouté la ministre Freeland.

Dans un premier point de presse en mi-journée, Mme Freeland a rappelé que les négociations ne partaient pas de zéro et que les deux pays ont négocié activement pendant un an dans le cadre du renouvellement de l'ALENA. Elle s'est par conséquent dite optimiste de voir s'accomplir de « bons progrès » cette semaine.

Refusant de se prononcer sur les enjeux abordés à la table de négociation, elle a salué au passage les efforts des fonctionnaires canadiens qui ont passé la nuit à préparer les discussions.

Après avoir mis fin abruptement mardi à sa visite officielle en Europe pour se rendre d’urgence à Washington, la ministre Freeland et son équipe de négociateurs ont en effet dû analyser en profondeur l’entente de principe annoncée lundi entre Mexico et Washington avant de se présenter devant les négociateurs américains mercredi matin.

Le premier ministre Justin Trudeau lors d'une séance de questions et réponses dans le nord de l'Ontario.Le premier ministre Justin Trudeau a assuré que le Canada ne signerait pas de « mauvais accord » avec les États-Unis et le Mexique. Photo : La Presse canadienne / Frank Gunn

Le Canada cherche un « bon accord », dit Trudeau

Plus tôt dans la journée, le premier ministre Justin Trudeau rappelait que le Canada continuait à défendre ses intérêts économiques pour parvenir à un « bon accord ». Pendant ce temps, le président américain Donald Trump s'est dit optimiste de voir les deux pays s'entendre d'ici vendredi.

De passage dans le Nord de l'Ontario, M. Trudeau a reconnu que les deux autres parties membres de l'ALENA cherchaient effectivement à conclure les tractations d'ici à vendredi.

Pas question toutefois de céder aux pressions de Washington et de Mexico, a soutenu le chef du gouvernement.

« Pas d'entente sur l'ALENA est mieux qu'un mauvais ALENA », a-t-il martelé devant un parterre de jeunes et de journalistes.

M. Trudeau a d'ailleurs promis de ne pas reculer sur la question du système de gestion de l'offre, dont les États-Unis souhaitent la disparition.

« C'est quelque chose que nous avons très clairement indiqué aux Américains, même s'il ne fait aucun doute qu'ils aimeraient que nous nous débarrassions de la gestion de l'offre  », a-t-il fait savoir, avant de préciser qu'il « ne souhaitait pas négocier sur la place publique ».

« Sur la bonne voie »

Pendant ce temps, le président américain Donald Trump estime que les pourparlers vont bien. « On a une bonne relation. Ils [les représentants du Canada] sont venus à la Maison-Blanche hier. On a négocié jusqu’à tard dans la nuit. Ils sont là, ils veulent faire partie de l’entente. On leur a donné jusqu’à vendredi et je crois qu’on est sur la bonne voie », a-t-il dit aux journalistes avant une rencontre à la Maison-Blanche.

« Nous avons une entente États-Unis–Mexique et nous allons voir si le Canada embarque, sinon, on va faire quelque chose à part, ou sinon rien du tout et ça, ça va aussi », a-t-il également indiqué.

Ottawa devra faire des concessions

Pour se joindre à cet accord et sauver du même coup l’entente de libre-échange qui lie les trois pays depuis 25 ans, Ottawa devra jouer judicieusement ses cartes et pourrait devoir faire des concessions aux Américains, fort probablement sur son système de gestion de l’offre.

Depuis des mois, les négociateurs de l’administration Trump tentent d’ouvrir une brèche dans le système canadien de gestion de l’offre, surtout après qu’Ottawa eut concédé environ 10 % de la part du marché canadien aux agriculteurs étrangers lors de la signature de l'Accord économique et commercial global (AECG) et du Partenariat transpacifique (PTP).

Le gouvernement fédéral avait alors promis des compensations totalisant 4 milliards de dollars aux producteurs laitiers du pays lésés par cette ouverture des marchés.

Le lait diafiltré comme monnaie d'échange

Des vaches dans une ferme laitière.Les producteurs de lait du pays sont opposés à la modification du système de gestion de l'offre qui les protège contre la concurrence étrangère. Photo : Radio-Canada

Mercredi matin, le quotidien The Globe and Mail révélait que, selon des « sources au courant de la stratégie du Canada dans le cadre de l'ALENA », Ottawa proposerait aux Américains une ouverture dans le marché canadien des produits laitiers en échange d’un compromis sur l'actuel système d’arbitrage des litiges commerciaux que les Américains voudraient voir disparaître.

Selon le quotidien, les négociateurs canadiens proposeraient à Washington de permettre aux producteurs laitiers américains d'exporter au Canada du lait diafiltré, en plus de leur offrir un pourcentage du marché laitier canadien.

En retour, le Canada exigerait le maintien du chapitre 19 de l’ALENA, qui prévoit l’arbitrage des litiges commerciaux par un panel d’arbitres indépendants plutôt que des tribunaux nationaux.

Ce système d’arbitrage a été un précieux atout pour le Canada par le passé, notamment dans le dossier du bois d'œuvre canadien contre les tarifs douaniers américains.

Le représentant américain au commerce, Robert Lighthizer, a déclaré lundi aux journalistes que le Mexique avait accepté sa demande d'abolir ce chapitre du nouvel accord.

Les négociateurs canadiens auront certes du pain sur la planche cette semaine.

Incompréhension chez les producteurs laitiers

Pour Bruno Letendre, président de la Fédération des producteurs de lait du Québec, il n’y a aucune raison de rouvrir le système de gestion de l’offre, alors que les politiques de subvention agricoles américaines ne sont pas sur la table.

La gestion de l’offre, c’est une politique agricole tout comme le Farm Bill aux États-Unis en est une. Ce qu’on trouve aberrant, c’est qu'elle soit sur la table et que le Farm Bill ne le soit pas.

Bruno Letendre, président de la Fédération des producteurs de lait du Québec

La situation est d’autant plus frustrante, explique M. Letendre, que le commerce des produits laitiers est déjà à l’avantage des Américains. Les États-Unis exportent actuellement environ 150 000 tonnes de produits laitiers au Canada chaque année alors que celui-ci n’en exporte que 40 000 tonnes chez eux, rappelle M. Letendre.

Au Canada, la production laitière est gérée en fonction des besoins du marché, alors qu’aux États-Unis, les producteurs laitiers produisent comme ils le veulent et sont subventionnés par l’État pour maintenir les prix lorsqu’il y a surproduction. Cette pratique entraîne d’importants gaspillages de lait, déplore Bruno Letendre.

« Il y a un producteur ontarien qui me disait cet été que l’État de New York et celui du Wisconsin jettent à eux seuls autant de lait que la production ontarienne », rapporte le président de la Fédération des producteurs de lait du Québec.

Économie