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  • Envoyée spéciale
  • Le mouvement #MeToo prend de l'ampleur en Chine

    Le moine chinois Xuecheng, qui assistait à une conférence sur cette photo de mars 2016, est accusé par les autorités de harcèlement sexuel.
    Le moine chinois Xuecheng, qui assistait à une conférence sur cette photo de mars 2016, est accusé par les autorités de harcèlement sexuel. Photo: Reuters / Jason Lee
    Radio-Canada

    La Chine connaît son époque #MeToo, mais le démarrage y a été plus lent et plus difficile qu'en Occident. Toutefois, le mouvement doit sa récente impulsion aux accusations visant des personnalités des milieux médiatiques, caritatifs et religieux de l'Empire du Milieu. Une enquête policière a même été lancée contre un moine bouddhiste influent et membre du Parlement chinois. Survol.

    Un texte d'Anyck Béraud, correspondante en Asie

    Attablée dans un café de Pékin, Maishao pianote sur son téléphone intelligent. La jeune blogueuse et ex-journaliste retrouve la capture d’écran d’un message qu’elle avait relayé avec le mot clé #MeToo sur Weibo, le Twitter chinois, à la fin juillet.

    Il s’agit du message d’une jeune stagiaire de télévision, « une amie d’une amie », précise-t-elle. Cette stagiaire est sortie de son silence cet été, encouragée par la campagne #MeToo, pour dénoncer le harcèlement dont elle a été victime il y a quatre ans de la part d’un présentateur-vedette de la télévision d’État. À l’époque, elle avait porté plainte, sans succès.

    Maishao, blogueuse chinoise et militante #MeToo.Maishao, blogueuse chinoise et militante #MeToo. Photo : Radio-Canada / Anyck Béraud

    Maishao explique que son message, très populaire et qui a suscité de nombreuses réactions, a été rapidement supprimé des réseaux sociaux. À la mi-août, son propriétaire l’a appelée pour lui dire de supprimer tous les messages concernant la plainte de la stagiaire, faute de quoi elle devrait quitter son appartement.

    « Ma première réaction : j’ai eu peur. Ce n’était pas le prix que j’étais prête à payer pour publier des messages. Donc, j’ai commencé à en supprimer. Toutefois, le lendemain, je me suis dit : "Mais non!" J’ai appelé le propriétaire pour lui signifier que non, ce n’était pas normal. Il m’a expliqué qu’il subissait lui-même de la pression, de la part de la police de Pékin », raconte-t-elle.

    #MeToo face à la censure... entre autres obstacles

    Le mouvement #MeToo a souvent maille à partir avec la censure. Il n’est pas rare que des messages comme celui de la stagiaire soient effacés par les surveillants des réseaux sociaux. Les internautes ont recours à des astuces. Par exemple, ils ont utilisé les symboles des mots « riz » (Mi) et « lapin » (Tu, se prononce « Tou ») pour créer un autre mot clé #rizetlapin.

    L’intervention des autorités est perçue comme une façon d’endiguer un phénomène social avant qu’il ne devienne trop gros. Mais aussi, comme une façon de protéger les hommes dans cette société patriarcale, en particulier ceux qui sont haut placés.

    « En Chine, les victimes de harcèlement se heurtent au machisme de la société et au manque de compassion des autorités », lance l'avocate Li Ying. Elle dirige à Pékin une organisation de défense des femmes et des enfants contre la violence, le Gender Development Center.

    Li Ying, avocate et directrice du Beijing Yuanzhong Gender Development Center. Pékin, en août 2018L'avocate Li Ying, à Pékin, en août 2018 Photo : Radio-Canada / Anyck Béraud

    Et pour elle, la censure n’est pas la seule raison expliquant pourquoi #MeToo a pris du temps à démarrer. Elle rappelle notamment que le mouvement était surtout porté au début par des étudiantes en Chine. « Alors qu’aux États-Unis, il ne faut pas oublier que #MeToo a commencé avec des vedettes d’Hollywood qui, quand elles ont eu le courage de parler, ont été suivies par des millions de personnes [sur les réseaux sociaux]. Ça a eu plus de portée que la parole d’étudiantes », dit-elle.

    Et même si tout le monde sait qu’il y a du harcèlement en milieu de travail, en Chine, poursuit Li Ying. Elle ajoute que le premier procès en matière de harcèlement sexuel, ici, remonte à l’an 2000. Et qu’on ne voit que la pointe de l’iceberg.

    ll n’y a pas de chiffres officiels établis, mais des associations et des chercheurs ont estimé, avec des échantillons, que le taux de harcèlement dans le cadre du travail est de 30 % à 70 % en Chine.

    Li Ying, avocate et militante pour la protection des droits

    Pas de définition claire à propos du harcèlement

    D’ailleurs, la peur des représailles, – comme la crainte de perdre son emploi – est un autre frein, selon Li Ying. Quand on lui fait remarquer que cette peur est ressentie par bien des victimes de harcèlement, d'agressions et de viol ailleurs dans le monde, elle répond qu’en Chine, il y a très peu de lois au sujet du harcèlement sexuel.

    « Il n’y a pas de définition très claire sur le harcèlement, ce qui rend le travail extrêmement difficile à l'échelle nationale », explique l’avocate.

    Et puis, elle ajoute : il y a aussi le fardeau de la preuve.

    Des preuves, c’est justement ce qui a provoqué l’enquête policière lancée la semaine dernière contre un éminent moine chinois, Xuecheng, accusé de harcèlement sexuel.

    Entre autres, des captures d’écran de messages qu’il aurait envoyés à des religieuses du temple de Longquan qu’il dirige à Pékin. Des SMS pour convaincre ces religieuses d’avoir des relations sexuelles avec lui, en leur disant que ça faisait partie de leur apprentissage bouddhiste. Quatre d’entre elles auraient cédé. Ces preuves font partie de celles qui ont été compilées par deux moines du Temple dans un imposant rapport qui a fuité sur Internet.

    Que Xuecheng, maître spirituel influent, populaire auprès des bouddhistes, membre du Parlement et conseiller du gouvernement central, soit visé par une enquête a de quoi réjouir l’avocate Li Ying. Elle lance que c’est une affaire lourde de sens. Elle trouve très encourageant que la puissante Association nationale bouddhiste ait poussé Xuecheng à démissionner de son poste de chef.

    L’espoir d’un jugement exemplaire

    « Au moins, elle [l'Association] a respecté les faits, pas comme certains autres, elle a réagi promptement. Et puis, il y a cette enquête policière. On verra. On attend le résultat. Ce sera une réponse pour le public. Xuecheng, en tant que moine en chef d’un temple, a abusé de son pouvoir, il était en rapport de force. Un abus de pouvoir lié à la hiérarchie. Le harcèlement sexuel [dont il est accusé] a été favorisé par le fait qu’il occupait une position de force [...] Et cette affaire souligne la gravité du harcèlement sexuel, voire du viol dans le milieu du travail en Chine », ajoute l'avocate.

    Li Ying assure que les témoignages et les accusations d'agressions et de harcèlement sexuel et de viol au fil de l’été contre une vedette de la télévision, contre un entraîneur sportif ou encore contre un responsable d’ONG sont un électrochoc pour l’opinion publique.

    #MeToo en Chine, ça sert non seulement à briser le silence, mais aussi à pousser pour qu’il y ait de meilleures lois pour protéger et pour soutenir les femmes. Si on y parvient, ce sera ça la vraie victoire de #MeToo, ici.

    -Li Ying, avocate

    Tout comme Li Ying, l'ex-journaliste et blogueuse Maishao espère qu’il y aura un jugement exemplaire dans le cas du moine bouddhiste.

    Elle croit qu’une condamnation pourrait également l’aider personnellement en décourageant le présentateur-vedette accusé par la stagiaire dont elle a relayé le message. Car il accuse la jeune blogueuse de diffamation. Elle se demande s'il est celui qui a fait pression sur la police pour la forcer au silence.

    En réponse au problème du harcèlement sexuel, le projet de loi sur le droit de la personne du Code civil, soumis au Comité permanent de l’Assemblée populaire nationale le 27 août, stipule que l’auteur de harcèlement sexuel, profitant de la hiérarchie, par paroles ou actions, contre le gré de l’autrui, est tenu d’assumer sa responsabilité civile. L'employeur doit prendre des mesures adéquates pour mettre en place un mécanisme de prévention, de traitement des plaintes et de mesures d'intervention sur le lieu de travail, pour lutter contre le harcèlement sexuel. Source : Quotidien du peuple

    Inconduite sexuelle

    International