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La science du langage non verbal

Six images d'un même homme qui fait différentes expressions faciales
Le langage non verbal est une science qui nécessite l'appui de chercheurs dans plusieurs disciplines. Photo: iStock / nilimage

L'affaire d'une juge en Colombie-Britannique qui avait pleuré lors de la déclaration d'une victime dans une affaire de contact sexuel avec une personne mineure, a suscité beaucoup de questions concernant l'importance que prend la communication non verbale. La science peut-elle analyser le langage non verbal?

Un texte de Richard Massicotte de l'émission Les années lumière

La juge Monica McParland aurait en fait écrasé une larme durant le témoignage de la victime à ce procès de la cour provinciale de Kelowna. La magistrate en question a finalement décidé de ne se pas se retirer de ce dossier, même si l'avocat de la défense le lui avait demandé.

En refusant de se retirer de ce dossier, la juge a statué que faire preuve de compassion à l’endroit d’une victime n'est pas, selon elle, synonyme de parti pris.

Le non verbal est présent partout, dans la vie de tous les jours. Cependant, dans les causes juridiques, et particulièrement dans les procès criminels, le non verbal peut avoir toutes sortes d'impact sur l’issue d’un procès.

Écoutez le reportage complet de Richard Massicotte à l'émission Les années lumière ce dimanche sur ICI Première.

Le non verbal à la cour

Pour Vincent Denault, avocat et doctorant en Sciences de la communication à l'Université de Montréal qui s'intéresse de façon très soutenue au mensonge, à la crédibilité et au non verbal, surtout devant les tribunaux, le non verbal a de multiples facettes fascinantes.

« Dans les procès, le non verbal c’est plein de choses : le non verbal des avocats, des témoins, des juges et même parfois, le non verbal des gens qui écoutent dans la salle d’audience peut jouer un rôle. Ces éléments sont pris en considération, de façon consciente ou inconsciente par toutes les personnes présentes dans les salles d’audience et peuvent aussi être pris en compte par les décideurs. Et parfois, le non verbal des témoins peut jouer sur l’évaluation de la crédibilité de ces personnes. »

On peut penser que le non verbal peut jouer sur l’issue d’un procès.

Vincent Denault, avocat

Vincent Denault dit avoir documenté les cas de 300 jugements québécois où le non verbal est indiqué de façon très explicite.

« Si le non verbal se retrouve de façon explicite dans un jugement d’un tribunal, on peut penser que le juge en a pris conscience de façon très précise, autrement dit, le non verbal peut affecter l’appréciation d’un témoignage, sans même que le juge s’en rende compte. Mais s’il s’en rend compte, parfois cela peut même se retrouver dans un jugement. »

Pourtant, ces évaluations du non verbal ne sont pas ou très peu fondées sur la science du non verbal.

Comme rien n’est simple dans le monde judiciaire, on ne peut pas inviter un témoin, même s’il est un expert, à témoigner sur la crédibilité d’un autre témoin, dit Vincent Denault. « Il y a une contrainte; c’est que la Cour suprême du Canada le dit très clairement : "un expert ne peut venir témoigner si l’objet central de son témoignage est la crédibilité d’un ou des témoins". »

Selon M. Denault, la communauté juridique et judiciaire est toutefois ouverte à l’idée de voir débarquer dans les salles d’audience la science du non verbal. « Je suis très content des interactions que j’ai pu avoir jusqu’ici avec des membres de la communauté de la justice. Mais il faut aussi maintenant que nous, les chercheurs scientifiques dans le domaine du non verbal, prenions aussi la parole et que nous répandions nos connaissances et nos travaux. »

Un domaine de recherche connu, mais peu compris

La science du non verbal est multidisciplinaire. Ce sont des scientifiques qui œuvrent dans plusieurs disciplines, notamment en éthologie, en psychologie, en sociologie, en anthropologie, en criminologie ou tout simplement en communication.

Pierrich Plusquellec, biologiste du comportement, professeur en psychoéducation à l'Université de Montréal et directeur du Centre d'études en sciences de la communication non verbale, estime que ce champ de recherche est encore peu connu du grand public.

La science du non verbal, c’est bien plus que de la psycho pop. C’est juste que la science ne s’est pas rendue jusqu’au grand public.

Pierrich Plusquellec, du Centre d'études en sciences de la communication non verbale

Pourtant, la science du non verbal existe depuis environ 150 ans. Environ 15 000 ouvrages portant sur le sujet y ont été consacrés. Le premier auteur et non le moindre à s’être penché sur la question est Charles Darwin dans L'Expression des émotions chez l'homme et les animaux en 1872.

Mais il y a plusieurs techniques dites de décodage du non verbal, qui n'ont pas fait l’objet de validation scientifique. On parle de programmation neuro-gestuelle, de morphopsychologie, de morpho-gestuelle, ou encore de synergologie – des techniques qu'on retrouve sur le marché et parfois même dans la formation donnée dans les entreprises.

Selon Pierrich Plusquellec, il faut d’abord établir si on a affaire ici à des travaux scientifiques ou à des élucubrations fantaisistes.

Mais d’où viennent donc cette division entre scientifiques du non verbal et l’apparition de toutes ces théories fantaisistes? Selon Pierrich Plusquellec, « cette division est venue de l’émergence assez récente de la science du non verbal dans le domaine public. Parmi les premiers, il y a eu le psychologue américain Paul Ekman, qui a créé une série télé appelée Lie to me, qui a popularisé tout ça. Sherlock Holmes est un autre exemple, aussi. Et le public a voulu en savoir plus. Entre-temps, beaucoup de gens avaient monté plusieurs systèmes de croyances sur la lecture du non verbal, sans vraiment savoir que c’était une science.

Et là, en lisant pas mal de choses qui ne nous plaisaient pas toujours, on a décidé à notre tour de prendre la parole. »

Se fier ou pas à son intuition?

Coauteur d’un récent ouvrage intitulé Votre intuition, ce superpouvoir, Pierrich Plusquellec ne va pas jusqu’à dire qu’il ne faut jamais se fier à son intuition. « Mais avant d’interpréter ce qu’on voit, il faut vérifier », dit-il.

Donc, avant d'essayer d’interpréter pourquoi votre interlocuteur se gratte le nez, se croise les bras ou regarde ailleurs, il faut s'assurer d'évaluer correctement ce langage non verbal. Et pour ce qui est de détecter les menteurs, dit Vincent Denault, « le détournement du regard, souvent identifié comme un facteur déterminant dans l'évaluation du mensonge, eh bien, c'est une fausse croyance. Car bien souvent, les menteurs vont au contraire vous regarder droit dans les yeux. »

Science