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Fumée et feux de forêt : des effets à long terme sur la santé?

Plusieurs immeubles vus de loin et de haut, dont le stade Rogers, enveloppés de fumée, on ne voit pas du tout les montagnes au-delà de la ville.
La fumée des feux de forêt nuit à la qualité de l'air à Vancouver et dans plusieurs régions de la Colombie-Britannique. Photo: Radio-Canada
Radio-Canada

En raison des changements climatiques, la fréquence des feux de forêt doit croître; elle touchera ainsi davantage de zones densément peuplées, comme c'est le cas actuellement en Colombie-Britannique. Les chercheurs craignent qu'une exposition répétée à la fumée ne crée des troubles chroniques de santé.

Un texte d'Étienne Leblanc, journaliste spécialisé en environnement

Les grands feux de forêt deviendront-ils « la nouvelle norme »? C'est du moins ce qu'ont affirmé récemment le gouverneur de la Californie, Jerry Brown, et le premier ministre de la Colombie-Britannique, John Horgan.

Le phénomène des feux de forêt va aller en s'accélérant, s'il faut en croire les données du dernier rapport du Groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat (GIEC), rattaché aux Nations unies. En Colombie-Britannique, 2018 est déjà au 4e rang des pires saisons des feux depuis le milieu du XXe siècle, 560 brasiers étant toujours actifs. De fait, depuis 1950, 4 des 10 pires années pour les feux dans cette province sont survenues depuis 2014.

À chaque fois, des populations doivent être évacuées. En raison des risques d'incendie, bien entendu, mais surtout à cause des effets de la fumée.

Vue sur une ville avec des bâtisses qu'on ne voit à peine en raison de la fumée.La ville de Calgary est recouverte d'un épais nuage de fumée mercredi matin. Photo : Justin Pennell

En quelques semaines, certaines villes comme Vancouver, Kelowna et Calgary se sont hissées au sommet du palmarès des villes de la planète ayant la pire qualité de l'air.

Dans certaines régions, la concentration des particules les plus fines a dépassé le seuil des 300 microgrammes/mètre cube, des chiffres qu'on associe plutôt à des villes comme Pékin ou Lahore. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) évalue qu'un seuil normal se situe plutôt autour de 10 microgrammes/mètre cube.

Jean Bourbeau, pneumologue à l'université McGillJean Bourbeau, pneumologue à l'université McGill Photo : Jean Bourbeau

Il faut être prudent dans les comparaisons parce que la composition [des polluants] peut avoir des différences, mais en termes d'ampleur, d'intensité d'exposition, oui, ça pourrait se comparer aux villes asiatiques.

Jean Bourbeau, pneumologue à l'Université McGill

Les effets à long terme sur la santé

La policière porte un masque sur son visage. Une policière porte un masque lors des opérations d'évacuation à Fort McMurray le 8 mai 2016. Photo : Getty Images / Scott Olson

Les effets à court terme de la fumée provenant des feux de forêt sont assez bien connus des chercheurs. Les particules fines atteignent les muqueuses, ce qui provoque des irritations aux yeux, au nez et à la gorge. Les plus fines d'entre elles (quelques microns) s'attaquent au système respiratoire. Elles pénètrent dans les bronches et les poumons et induisent un processus inflammatoire qui provoque des maladies respiratoires.

Mais les effets d'une exposition répétée à la fumée, année après année, sont moins bien connus. Or, face à une éventuelle augmentation de la fréquence et de la puissance des feux de forêt, les chercheurs aimeraient en savoir plus.

Ces études [à long terme] sont très difficiles à faire. Ce sont des études longitudinales, sur des années, on doit suivre les gens pendant longtemps et il y a des coûts importants.

Jean Bourbeau, pneumologue à l'Université McGill

Il déplore le fait que les fonds de recherche privilégient trop souvent des études dont les conclusions sont plus rapides. « [Ces études] sont dispendieuses, et on n'a souvent pas la patience d'attendre les résultats », dit-il.

L'impact sur les pompiers de Fort McMurray

Des pompiers combattant l'énorme feu de forêt qui a ravagé la ville de Fort McMurray en Alberta en mai 2016.Des pompiers combattant l'énorme feu de forêt qui a ravagé la ville de Fort McMurray en Alberta en mai 2016. Photo : Radio-Canada / Lucas Welsh

Il y a toutefois une étude en cours digne d'intérêt. L'année dernière, l'Institut de recherche en santé du Canada (IRSC) a octroyé une bourse de 500 000 $ à une équipe de chercheurs de l'Université de l'Alberta. Le but : faire le suivi de l'état de santé de 350 pompiers qui ont combattu en première ligne les grands feux de Fort McMurray en Alberta en mai 2016.

Les premiers résultats sur les pompiers qui étaient en bonne santé avant les feux sont significatifs : un pompier sur cinq montrait toujours des problèmes respiratoires un an après les événements.

L'étude menée par l'épidémiologiste Nicola Cherry se poursuivra au cours des prochaines années. La chercheuse espère étudier quelque 3500 pompiers dont la santé aurait pu être affectée par le brasier de Fort McMurray.

Dépression et anxiété

L'étude de Mme Cherry en arrive à un autre résultat étonnant : un an après les feux, un pompier sur six avait été déclaré dépressif ou aux prises avec des troubles d'anxiété.

La santé mentale des personnes qui sont victimes des feux intéresse beaucoup les chercheurs. Vincent Agyapong, professeur de psychiatrie à l'Université de l'Alberta, continue de suivre des patients de Fort McMurray quatre fois par mois.

Dans une entrevue accordée au Toronto Star cette semaine, il dit s'inquiéter du fait qu'une nouvelle saison intense de feux de forêt puisse exacerber les symptômes de stress post-traumatique chez ceux qui ont vécu une catastrophe naturelle dans le passé. L'odeur de la fumée qui flotte presque partout dans le sud de la Colombie-Britannique et de l'Alberta peut être un élément déclencheur.

Une augmentation de la récurrence des épisodes de feux de forêt est donc un facteur d'inquiétude pour la santé mentale des personnes touchées à répétition.

Un camion roule sur l'autoroute 27 dans un épais nuage de fumée près de Prince GeorgeUn camion roule dans un épais nuage de fumée sur l'autoroute 27 entre Vanderhoof et Fort St. James Photo : La Presse canadienne / Darryl Dick

Santé cardiaque : fumée et « rouille artérielle »

Si les chercheurs connaissent peu les effets néfastes de la fumée des feux sur la santé en général, ils en savent de plus en plus sur un aspect précis : la santé cardiaque.

L'inflammation provoquée par les particules fines dans les voies respiratoires se transmet petit à petit à d'autres organes. Elle s'installe tranquillement dans les vaisseaux et les artères autour du coeur.

François Reeves, cardiologue d'intervention au CHUM, en fait son grand combat. Il souhaite que les autorités prennent conscience des effets de la pollution de l'air sur la santé cardiaque.

« Ces fumées toxiques induisent un stress oxydatif dans les artères, ce que j'appelle de la rouille artérielle, ça bouche les artères, dit M. Reeves. Au même titre que la fumée du tabac bouche les artères, la fumée des feux de forêt, la fumée du smog et la fumée du diesel bouchent autant, sinon plus, parce que c'est beaucoup plus toxique à court terme »

Le cardiologue, Dr François Reeves.Le cardiologue, Dr François Reeves. Photo : Radio-Canada

Aménagement du territoire

On le note cette année en Colombie-Britannique, les feux sont proches de zones densément peuplées, ce qui exacerbe les effets sur la population. Le même phénomène survient année après année en Californie. Dans cet État américain, les autorités font l'objet de vives critiques pour avoir encouragé un développement immobilier intense dans des zones à risque pour les feux.

« C'est pas juste les feux. On le vit avec les inondations, dit Jean Bourbeau. Les solutions ne sont pas juste individuelles ou de santé publique, quand le problème arrive. On va devoir considérer la question de l'aménagement. Peut-être qu'on a pris des risques en permettant à des secteurs de se développer ».

Selon M. Bourbeau, l'aménagement du territoire devra devenir un élément central de la lutte et de l'adaptation aux changements climatiques.

Environnement