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Fanfan Dédé ou Géant Ferré, de Patrick Beauséjour, finaliste du Prix du récit 2018

Portrait de l'auteur Patrick Beauséjour souriant devant un terrain de sport et tenant à la main un tableau représentant des joueurs de baseball des Expos.
L'auteur Patrick Beauséjour Photo: Christian Julien
Radio-Canada

Patrick Beauséjour a grandi à Lachute, vit à Saint-Jérôme et est commis d'entrepôt. Il publie régulièrement des histoires d'enfance et de héros sportifs sur son site Barbu de ville (Nouvelle fenêtre), où il se présente comme « auteur, gars de shop, propriétaire d'une barbe et d'un chien saucisse ». Il est l'un des finalistes du Prix du récit Radio-Canada 2018 et recevra 1000 $, offerts par le Conseil des arts du Canada. 

Son récit inédit Fanfan Dédé ou Géant Ferré évoque le seul et unique beau souvenir d’un fils avec son père alcoolique.

J’avais ce souvenir ancré en moi, et j’ai une mémoire phénoménale. Probablement pour ne rien vouloir oublier de mon enfance difficile. J’ai écrit ce texte en moins de 30 minutes, comme tous les textes que j’écris. [...] Je dois avouer que j’ai pleuré le petit garçon que j’étais à l’époque en l’écrivant.

Patrick Beauséjour

Fanfan Dédé ou Géant Ferré

Nous sommes en juillet 78, la ville de Lachute est en effervescence. Lachute Number roule à plein régime, l'usine à papier Price Wilson roule à un train d'enfer. Le Steinberg dans le centre d'achat fait des ventes record. On ne fait pas notre épicerie à Lachute mais on fait notre Steinberg!

Le Rossy est à deux étages, rien de trop beau pour la classe ouvrière Lachutoise. L'été, nous avons un méga festival qui attire des foules démentielles au parc Richelieu qui s'appelle La Grande Virée et nous avons les meilleurs lutteurs du Canada qui croisent le fer à l'extérieur au parc Richelieu. Les meilleurs lutteurs du Canada viennent deux soirs de suite sold-out comme on dit, en plein cœur de la foire agricole voler le show carrément.

En juillet 78, l'attraction principale c’est le Géant Ferré, ou si vous aimez mieux, André the Giant. Il a des comptes à régler avec le spécialiste des « blade jobs » Abdullah the Butcher. Moi, j’aime le Géant Ferré d'amour et d'admiration. J'ai commencé à regarder la lutte à cause de lui et j’ai jamais arrêté. À 44 ans, j'aime autant ça qu'au début, et maintenant mon fils est mon partenaire de lutte.

Donc ce soir-là, je pars à pied avec mon père déjà saoul. Du bloc 36 au parc Richelieu, on parle d'une marche d'au moins 8 km, c'est du stock pour un petit bonhomme de 5 ans et un gars chaud comme un rubber! À mi-chemin, mon père alcoolique me demande :

Papa : « Tu veux-tu voir Fanfan Dédé au County Fair ou le Géant Ferré au parc Richelieu? C'est toé qui décides morveux! Hein? Décide! »

Moi : « Le Géant Ferré. Ferré P'a, Ferré! »
À ce moment précis, Fanfan Dédé est parti au plus profond de mes souvenirs sans jamais revenir.

Papa : OK! On arrête au Perrette, j'ai soif pis on continue!

Chemin faisant, le bonhomme décide de me prendre sur ses épaules avec une grosse quille dans les mains. Mauvaise décision. Nous plantons les trois sur l'asphalte direct sur la Principale, la Main comme on dit, en face de l'ancien cinéma! Le bonhomme fendu dans le front, moi qui pleure ma vie et le plus important, la grosse quille éclatée en mille morceaux sur l'asphalte. Le premier réflexe de mon papa, c'est pas de venir me voir, c'est de voir s’il reste de la broue dans la maudite quille cassée!

Mon père est trop fâché pour que je lui dise que j’ai deux doigts enflés. Je ferme ma yeule et je garde ça pour moi! Enfin, nous arrivons les trois au parc Richelieu de mon enfance, mon père saignant comme un cochon, moi deux doigts foulés et une belle quille neuve!

Je peux pas être assis plus près du ring. Mon bonhomme part se pogner une autre quille. Sa chaise est vide. Elle reste vide jusqu'à la fin de la soirée. La soirée est magique! Je vois Gilles « The Fish » Poisson et sa prise de l'Ours, les frères Leduc. Je vois aussi Tarzan « La Bottine » Tyler et ses cheveux « bleachés », l'ineffable Eddy « The Brain » Creatchman, un jeune Dino Bravo et un paquet d'autres.

Il est vingt-deux heures dix… Un homme saoul mort dort à côté de moi à terre. On annonce la grande finale au micro! Je m'en souviens encore comme si c'était hier! Mon père, lui, s'en souvient pas de notre plus beau moment commun!

La foule est fébrile, hystérique, un je ne sais quoi est dans l'air de Lachute! J'ai plein de frissons qui parcourent mon corps. Je vois Abdullah « The Butcher » qui marche vers le ring avec son gérant, l'inimitable Eddy Creatchman qui dit : « Vous avez tout’ peur de mon gros Noir du Soudan! » La foule lance de la bière sur Eddy et Abdullah. À cette époque-là, c’est un métier beaucoup plus dur qu'aujourd'hui. Les poubelles revolent partout à un rythme soutenu, puis l'annonceur maison présente l'attraction de la soirée! Mes yeux sont gros comme des trente sous, j'ai de la misère à respirer! On peut entendre une mouche voler! Je voulais dire papillon, mais les papillons ne se rendent pas chez nous. Je réveille mon père pour le combat final.

L’écume sur le bord de la bouche, André s'assit sur sa chaise et attend le Géant comme moi. Il me regarde et me dit : « Merci mon gars! » et me passe la main dans les cheveux. En écrivant ces mots, je pleure doucement, seul devant mon laptop. Au parc Richelieu, il y a un mélange d'odeurs; de cigare, de cigarette, d'alcool, de barbe à papa, de réglisse rouge.

La foule se tait. La foule retient son souffle...

Annonceur : « Et dans le coin rrrrrrrrrrrrrrouge, mesurant 7 pieds et 4 pouces, pesant 425 lb et venant directement de Paris, France... le seul, l'unique, le légendaire, le mythique Géant Ferré!

Un faisceau de lumière nous aveugle, mon père me tient par les épaules. J'aperçois à travers la fumée une grosse tête frisée qui arrive du faisceau lumineux comme une révélation. C'est lui! Je vous le jure!

Il est gigantesque comme s’il était dans le monde de Tom Pouce! Il porte ses belles bottes bleues de lutteur. Il donne la main aux gens autour du ring. Je lui montre ma main et il frappe dedans. Il frappe dans ma main. Il a frappé dans ma main! Ma main à moi! Il semble dans une forme splendide, encore capable de donner un bon show! C’est un « bucket blood match » comme dans les années 70! À grands coups de chaises, de crayons, de chaînes! Les gars laissent tout dans le ring devant la foule de 5000 personnes. Il y a du sang partout. J'en reçois aussi, celui de qui je ne pourrais pas dire, mais dans mon souvenir, il goûte salé!

La soirée de lutte est finie, et les vieux parlent du combat revanche de demain. Ferré a perdu ce soir à cause de Creatchman! On attend encore plus de monde demain à ce qu'on dit. La rumeur va bon train, Ferré aura un lutteur avec lui dans le coin pour surveiller l'enfant d'chienne de Creatchman!

Mon père a une idée dans la tête… Aller prendre de la broue à l'hôtel Legault, car Ferré a réservé une table pour ce soir! Moi, mon père et une autre quille, on marche quatre kilomètres pour aller à l'hôtel Legault. Je ne peux pas entrer en avant mais je peux rester en arrière avec le cook pis le laveur de vaisselle. Mon père a un billet de saison à l'hôtel Legault!

Puis vers minuit et quart, la porte s'ouvre! Un faisceau lumineux m'aveugle à travers la fumée et j'aperçois une grosse tête frisée comme une révélation… je vous le jure!

Il est là mais n'a plus ses belles bottes bleues de lutteur et se penche vers moi :

Ferré : « Bonjour petit Patrick! »

Hein? Il connaît mon nom? Mon nom à moi! Moi! Il a une voix gargantuesque. Je me lève et cours vers lui en pleurant. J'arrive en bas de ses genoux et m'accroche à lui comme la misère su'l pauvre monde! Il me prend avec ses deux grosses mains de géant et me lève à la hauteur de ses yeux.

Ferré : « Mon garçon veux-tu embarquer sur mes épaules? »

Moi : « Mets-en! »

Il me prend d'un bras et me dépose sur ses épaules. Je suis maintenant un géant moi aussi. Il ouvre la porte vers la salle principale. Les gens parlent fort, la boucane se promène de table en table. La vie est belle, ça rit, ça chante et puis soudain, de sa voix gargantuesque, Ferré fait une annonce. J'ai encore dans ma tête sa voix, encore dans mon cœur sa voix!

Ferré : « OYEZ! OYEZ! GENS DE LACHUTE! J'AI ICI MON AMI PATRICK! BONNE MAIN D'APPLAUDISSEMENTS POUR MON AMI! J'AI VOYAGÉ PARTOUT DANS LE MONDE ET PATRICK EST MON PLUS GRAND PARTISAN. AUBERGISTE! APPORTE UN GRAND VERRE DE LAIT À MON AMI! »

Et quand il a fini de parler, je fais un double biceps et fais un signe comme si j'étais le champion du monde! Les gens dans l'hôtel pouffent de rire en même temps! Un rire immense! Ferré me regarde et me demande pourquoi ils rient et je lui dis que j'ai fait un double biceps et un signe pour montrer ma ceinture de champion! À son tour il rit, un rire gargantuesque qui aurait pu faire trembler la planète au complet. Je lui donne un bisou sur le côté de l'oreille et j'entends les femmes dans place à l'unisson faire : « Ohhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh! »

Ferré : « As-tu peur sur mes épaules? »

Moi : « Non pantoute! À moins que The Butcher nous fonce dessus, là j'aurais peur vrai!

Ferré éclate de rire. Il s'étouffe de rire!

Ferré : « Toi, tu es spécial mon petit garçon! »

Il m'assoit sur ses genoux de géant et je bois le nombre de verres de lait que je veux! J'entends encore aujourd'hui son rire dans ma tête, dans mon cœur! Mais ce soir-là, je reste assis jusqu'à trois heures du matin sur ses genoux. Je ne bouge pas d'un pouce, même pas un pouce fort!

Quand c’est le temps de partir, je demande à Ferré pourquoi il n’a pas de ceinture de champion du monde.

Ferré : « Garçon, quand tu es le plus fort au monde, quand tu es le meilleur au monde, tu n'as pas besoin de ceinture. Et toi non plus tu n'as pas besoin de ceinture, tu sais. Je regarde ton papa et je sais que la vie est pas si facile. Tu as réussi deux fois ce soir à me voler le show et personne me vole le show garçon, personne! Tu as le charisme en toi, tu es spécial, et moi, dans mon gros cœur de géant, je sais que tu seras un grand homme un jour, un homme bon!

Message au Géant Ferré dans le texte :

Mon ami le Géant, je m'applique à être un homme bon chaque jour. Je suis un grand homme, car je suis un bon papa. Mon fils a vu ton combat contre Hulk Hogan sur YouTube! Il t'aime aussi!

Malgré la vie, malgré la mort, malgré l'évolution, malgré le temps qui passe, je suis encore ton plus grand partisan. Je me battrais maintenant à tes côtés contre Abdullah et je jure devant Dieu que je n'aurais pas peur! Je le prendrais pour toi le « blade job ».

J'aimerais une dernière fois embarquer sur tes épaules pour te faire la bise sur le côté de ta grosse tête frisée.


PS
Merci pour les six verres de lait et la glace pour mes deux doigts.


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