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Adieu chacal, de Diane Landry, lauréate du Prix du récit 2018

Autoportrait de l'auteure Diane Landry

L'auteure Diane Landry

Photo : D. L.

Radio-Canada

Diane Landry (Nouvelle fenêtre) a pris sa retraite en 2018 après une longue carrière d'ingénieure. Elle est passionnée de photo, de randonnée, de voyages et de bridge. Elle est la lauréate du Prix du récit Radio-Canada 2018. 

Son récit inédit Adieu chacal décortique de façon douce-amère, à travers une série de tableaux dépeignant le quotidien du couple, une relation amoureuse qui s'étiole.

J'ai écrit cette histoire en mars 2010 et je l'ai peaufinée ensuite pendant des années. Il s'agissait pour moi d'un chemin obligé pour guérir ma ''blessure d'amour''.

Diane Landry

Adieu chacal

L’HOMME
R. aimait mordre. Il venait d’une région sauvage cernée de loups et de bleuets. Et de forêts d’épinettes en bois brut. R. n’était pas homme de compromis. Ni homme de compagnie.
C’était un très beau chacal.

LE DÉMÉNAGEMENT
Il avait mis sa robe de chambre vert forêt sur un crochet, sa sorbetière dans l’armoire et ses savates en cuir sous mon lit. Voilà. C’était fait.
R. vivait de peu.

LE DÉBUT
La première semaine, il m’avait dit : « Je vais abattre le mur entre la cuisine et le salon. » La semaine suivante, le mur mordait la poussière.
Il est venu plus de lumière. Lui déjeunant, dînant et soupant à ma gauche.
On riait beaucoup au début.

LE CORPS
R. avait de grosses mains calleuses. Des ongles courts. Des yeux très bleus. Il en était plutôt fier. Comme si sa beauté était de sa faute.
Il entaillait d’un coup de ciseau la bande élastique de ses boxers neufs. Il n'aimait pas être contraint. Ça lui faisait une échancrure rose au bas du dos. Une invitation à y mettre le doigt.
Il prenait des douches très courtes, avec peu de savon. Soucieux de conserver ses huiles naturelles.

LE MATIN
Dès l’aube, il pivotait hors du lit, quittait ma chambre d’une enjambée. Sans un regard vers l’oreiller. Jamais.
Il attendait une bonne heure avant de déjeuner, savourant sa solitude.
Son rituel : café et rôties au beurre d’arachides garnies d’une banane en rondelles. Les jours fastes, il rajoutait du miel.
R. me réveillait à coups de couteau. Toc. Toc. Toc. Un bruit métallique. Le découpage méthodique de sa banane dans l’assiette.

LA LISTE
On avait commencé à dresser une liste de nos affinités. En tête de palmarès : le lit. Suivi de près par les mots croisés et un fort penchant pour les croustilles.
L’objectif était d’en rassembler vingt-cinq. Ensuite de quoi, on avait convenu de se marier (mon idée).
L’inspiration venait mieux quand on avait bu.
Compléter cette liste constituait ma top priorité.

LA NATURE
R. aimait la nature et la roche. Se baigner nu aussi. J’acceptais volontiers de surveiller ses vêtements.
Il savait faire de beaux feux, comment placer les branches, quand souffler. Pour trouver les allumettes, par contre, c’était moi la responsable.
Je lui ai dit et redit que j’aimais les fleurs, même sauvages. Même gratuites.
Il m’avait fait cadeau d’une plante. Une grande plante verte avec un tuteur trop court ayant appartenu à une de ses blondes. Secrètement, je ne voulais pas l’arroser.

LES IRRITANTS
Certains dépensent sans compter. Lui comptait sans dépenser.
R. avait un tic de Petit Poucet. Il laissait traîner ses mouchoirs froissés partout dans la maison. J’étais celle qui effaçait son chemin.
Parfois je le perdais (je parle de R.).
Il préférait les grandes blondes dociles, plus âgées. J’étais jeune et fringante, de taille moyenne, avec des cheveux bruns.
R. m’habitait, refusait de s’habituer.

LA NOURRITURE
Manger du fané, du mou, du pas frais ne le dérangeait pas. Il ne craignait pas les dates de péremption. S’il devenait très pauvre un jour, ce serait naturel pour lui de faire les poubelles.
R. avait son arme de séduction massive. Sa crème glacée à l’avocat. Il faisait les meilleurs cornets, n’en finissait pas de bien lisser la boule. À grands coups de langue.
R. raffolait du tofu, des sardines en boîte et du vin en vrac. Pour le prix.
À la fin d’un repas de viande, il exprimait sa réticence à jeter les os. R. était homme à rendre un chien heureux.

LE LIT
R. faisait souvent des siestes. Il émettait par sa bouche entrouverte des petits bruits de bulles qui crèvent. Selon lui, il ne ronflait pas.
R. lisait au lit des briques difficiles à comprendre. Des livres à donner mal au cou.
Mon rituel de fin de soirée étant plutôt long, il m’attendait en somnolant. Au bruit de ventouse de mes pieds nus sur le plancher, il recouvrait tous ses sens.
Il me tendait les bras. Il m’arrachait à la verticale. Dans le noir, j’acceptais toutes ses morsures.
Je faisais parfois la chienne. Pour mériter mon os.

L’ÉTANG
La troisième année, il m’avait dit : « Je vais te construire un étang. » Le soir venu, le trou lui arrivait à la taille.
C’était un plaisir de voir R. travailler. Torse nu. Sur mon territoire.
Il empruntait beaucoup d’outils. Comme pour les bas au sortir de la sécheuse, il fallait compter avec un certain pourcentage de disparitions.
Cet étang! Cet étang est le plus beau cadeau qu’on m’ait jamais creusé.

LES ANIMAUX
J’ai bien vu qu’il était déçu quand j’ai dit non pour les poissons. Les grenouilles, cependant, je n'étais pas contre.
Un collègue m’en avait ramené deux, repêchées dans sa piscine. Elles sont disparues après deux jours.
R. était revenu à la charge avec les poissons, mais je n’avais rien voulu entendre.
Il m’arrivait régulièrement de dépiter mon chacal.

LES PLANTES
J’avais repéré des graminées dans un terrain vague. Longues et indociles. Ne restait qu’à les déplanter à la sauvette. Rien à faire, même avec une pelle en métal. Le sol était dur comme pierre.
On s’était arrêté à la pépinière. Douze dollars pour deux fouets de Miscanthus pourpre. Encore plus cher pour des Nympheas. « Du vol! » s’était écrié R.
J’avais répondu à la blague que le prix devait inclure la grenouille.

LES ROCHES
R. m’entraînait en bagnole dans les quartiers en construction, lieux de roches plates. On ramassait vite celles qui traînaient, les plus orphelines. J’aimais son aisance de grand chemin.
Une fois les roches déchargées, je passais l’aspirateur dans le coffre de sa voiture. Je lavais aussi les tapis. C’était la moindre des choses.

LE FOND DU FOND
Je voulais plus de nénuphars. R. avait trouvé une mare à une heure de route. On avait rampé. À l’abri des regards. Rempli une chaudière de boue puante et de racines. C’était interdit. Raison de plus.
La mise en place dans l’étang constituait un défi : trop profond et trop froid pour moi. Un homme comme lui n’avait peur de rien. Sans délai, en caleçon, il avait déposé nos acquisitions rempotées dans la partie la plus creuse.
Mi-cuisses. Mi-septembre.
Je me trompais. Il avait peur. Du mot « nous ».

LA LIBERTÉ
R. criait souvent à l’injustice. C’était un ardent défenseur de la veuve (surtout) et de l’opprimé. Un hors-la-loi authentique.
C’était un être d’une grande désinvolture. Capable de grandes impostures. En toute innocence.
Il ne me disait pas tout.
J’avais la permission de le prendre par la main. Sauf en public.
R. ne tenait pas toujours ses promesses. « Être libre », pour lui, c’était « faire à sa tête ».

LA FIN
Une nuit, il n’est plus venu. J’avais laissé la fenêtre ouverte. Trente-huit autos sont passées.
De mon lit, le corps tendu, j’ai espéré en vain que l’une d’elles ralentisse.
Il aurait voulu un lit plus grand. Je dors en étoile, paraît-il.
Il a oublié un vieux chandail à capuchon. Je l’ai taillé en pièces avec les ciseaux à caleçon. Un défoulement. Et dix belles guenilles en coton ouaté.
On y était presque pourtant : vingt-deux inscriptions sur la liste.
Il a laissé ma clé dans la boîte aux lettres.
R. est devenu un X. Mon ex.

XXX

J'ai acheté un lit plus grand. Je dors toujours en étoile.


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