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Les Honeycomb de Madame Thérèse, de Caroline Dawson, finaliste du Prix du récit 2018

Portrait de l'auteure Caroline Dawson devant les rayonnages d'une bibliothèque.
Née au Chili, Caroline Dawson est arrivée au Canada comme réfugiée à l’âge de 7 ans et enseigne la sociologie au Cégep Édouard-Montpetit à Montréal. Photo: Catherine Aboumrad
Radio-Canada

Née au Chili, Caroline Dawson est arrivée au Canada comme réfugiée à l'âge de 7 ans et enseigne la sociologie au Cégep Édouard-Montpetit, à Longueuil. Elle est l'une des finalistes du Prix du récit Radio-Canada 2018 et recevra 1000 $, offerts par le Conseil des arts du Canada.

Son récit inédit Les Honeycomb de Madame Thérèse raconte le premier hiver au Québec de la petite réfugiée que Caroline était jadis, et l'incertitude de ses premiers temps dans la classe d’accueil et de francisation de Madame Thérèse.

Cette histoire, et bien d’autres issues du même temps de ma vie, celle de l’acclimatation et de l’intégration, font partie des premiers souvenirs que j’ai. Ces histoires m’habitent autant qu’elles me hantent depuis que je suis toute petite et ont grandement forgé mon identité. Je les porte en moi comme un vieux manteau. Quand ma fille est née, j’en ai eu marre de trimballer encore mon enfance. Je me suis donc dit qu’il était temps de me dépoussiérer, et pour ce faire, je devais me secouer un peu. J’ai l’impression que, pour écrire cette histoire, j’ai recueilli les mots qui logeaient en moi depuis que je suis toute petite.

Carioline Dawson

Les Honeycomb de Madame Thérèse

Nous étions dix-sept enfants, de toutes les couleurs. Enfin, toutes les couleurs des gens qu’on appelle les « minorités visibles ». Pas de Blancs dans la classe, mis à part la maîtresse. Il a fallu désapprendre de l’appeler Madame la professeure, comme nous le faisions dans nos pays respectifs. Elle n’avait d’ailleurs pas de nom de famille. Ça devait sûrement être quelque chose d’impossible à écrire ou à prononcer correctement pour la petite réfugiée que j’étais. Quelque chose comme Beaulieu, Ouellet ou Gaudreault. Pour nous, les enfants immigrants de la classe d’accueil de l’école primaire Ahuntsic sur le boulevard Saint-Laurent, elle se nommait Madame Thérèse.

Madame Thérèse était âgée. Enfin, je le suppose puisqu’elle était ridée, tirée à quatre épingles et avait la nonchalance de celles qui pratiquent ce métier depuis cent ans. Elle ne s’en faisait jamais et, en articulant bien comme il faut tout en roulant ses r, nous disait souvent : « Vous allez bien finir par apprendre le français, ce n’est pas si sorcier, vous verrez. » Je répétais « sorcier ». Je traduisais le mot, mais ne saisissais pas le sens de sa phrase. Quel lien avec la sorcellerie? Ça viendrait, la compréhension. En attendant, elle parlait fort et lentement, comme si nous étions des malentendants. J’aimais sa rassurante prestance.

Je ne crois pas m’être fait un copain ou une amie dans la classe de Madame Thérèse. Les yeux apeurés, nous tentions d’apprendre les codes, de passer à travers la journée, de demander en français où sont les toilettes, j’ai perdu mon cache-cou, je m’ennuie de ma mère, c’est quoi que ça veut véritablement dire « sorcier ». Survivre au début de 1987. Pas encore former des amitiés. Appréhender notre nouvel environnement. Je me rappelle ainsi la violence du vent de février, suivie de la sloche brune du mois de mars. C’est quoi ça, d’la boue à moitié congelée?

Je me souviens d’être transie. Des bottes mouillées, des chaussettes humides et des pieds qui puent. Je sais surtout qu’on apprivoisait l’hiver en même temps qu’on apprenait les mots pour le dire : « neige », « poudrerie », « pluie verglaçante ». « Sti, fait donc frette » viendrait plus tard, quand ma famille aurait l’argent pour déménager dans un vrai appartement assez grand pour nous cinq, dans Hochelaga. Pour l’instant, dans notre petit trois et demi mal isolé d’Ahuntsic, c’était « flocons », « givre » et « ours polaire ».

À l’intérieur de la classe de Madame Thérèse, il ne faisait jamais froid. C’était sec et bruyant. Je ne sais pas comment nous réussissions à communiquer, avec nos multiples langues maternelles et notre vocabulaire français de 300 mots chacun, mais il me semble qu’on parlait tout le temps. Qu’est-ce qu’on pouvait bien se dire? Probablement « j’ai froid » ou « il fait froid », ad nauseam. Pour nous sentir vibrer ensemble face aux bourrasques du nord de la ville. Pour partager ne serait-ce que notre condition de frigorifiés. C’est que nous n’avions pas grand-chose en commun. J’étais une Latina, il y avait des Turcs, une Maghrébine, un Kurde. Nous n’étions pas encore des Québécois. Même pas proches. Les autres, je ne sais même pas de quels pays ils venaient et ça n’avait sincèrement aucune importance. Parce que nous avions tous et toutes les joues rougies par l’hiver et une histoire d’exil familial qu’on ne racontait jamais.

Madame Thérèse avait certes de bien curieuses méthodes d’enseignement, mais il était difficile de les lui reprocher, puisqu’on se francisait rapidement. Même les Chinois réussissaient à apprendre le français dans sa classe, disais-je le soir, en espagnol, à mes parents impressionnés : « Même les Chinois! » Quant à moi, assise entre le Kurde et une Turque, je m’efforçais de comprendre les nouveaux mots et de les répéter. Je ne me rappelle même pas si j’aimais alors l’école. De ces mois pourtant ardus dans la classe pour immigrants non francophones de Madame Thérèse, à part les températures glaciales et la sécheresse, je n’ai gardé qu’un seul vrai souvenir.

Madame Thérèse aimait bien tester nos connaissances et prendre le pouls de notre avancement. Nous avions des tonnes de mots de vocabulaire à intégrer. Nous devions les répéter chaque soir après les cours. « Traîneau », « pelleter », « banc de neige ». Ça pressait, le printemps allait bientôt arriver. Pour nous motiver, elle apportait une immense boîte de céréales Honeycomb. La belle boîte rouge vif, géante, format Costco. Avec les céréales qui ressemblaient à des fleurs, me disais-je avant que je ne comprenne des années plus tard qu’elles représentaient en fait des alvéoles d’abeilles. Ça faisait si longtemps que je n’avais pas vu de fleurs.

À l’intérieur nous avions faim autant que dehors nous avions froid, mais notre maîtresse nous faisait languir. Elle passait une bonne minute à fouiller dans ses cartes, afin d’être certaine de nous en donner une assez difficile pour nous lancer un défi à la hauteur de nos connaissances, mais également assez simple pour ne pas complètement nous décourager. Elle prenait si lentement la boîte que c’en était désespérant. Elle la déposait sur son bureau, bien ouverte et commençait son quizz.

Elle choisissait d’abord un enfant plus ou moins volontaire et pigeait une des illustrations se trouvant sur une des centaines de petites cartes plastifiées. Chacun notre tour, nous devions associer un mot ou une expression à l’image imprimée. Si nous y parvenions, elle nous donnait une poignée de céréales, recueillies à même la gigantesque boîte. Pas de lait, seulement les céréales sucrées. De sa main manucurée pleine de bagues à nos menottes aux ongles sales. C’était-tu légal?

Fin janvier, jour de tempête. La Chinoise, qui était dans les faits sûrement Coréenne, est choisie en premier. Une illustration de chaussures avec des lames. Elle dit « patins ». Facile. Elle a le droit à ses céréales. Comme elle fait du bruit en les mangeant, ça devient plus difficile de se concentrer. Pourvu que ce soit bientôt à moi. Madame Thérèse choisit le Kurde. Son image montre trois boules, les unes par dessus les autres, surmontées d’un chapeau melon, une carotte à la place du nez. Il réfléchit, se mord la lèvre, dit « homme de neige ».Je savais que ce n’était pas tout à fait ça. La maîtresse pense probablement quelque chose comme « ouain, quasiment ».Elle le corrige :« bonhomme de neige »,articule « bo-nho-mme ». Il devient anxieux, ses yeux ne quittent plus la boîte de céréales. Il répète « bonhomme de neige ». Le Kurde, pas de pays, peut aller se chercher une poignée de Honeycombpour son presque bonhomme de neige.

Mon tour. Je deviens immédiatement anxieuse, les mains moites, la gorge serrée, le ventre avide et craintif. Pendant que j’ai envie d’un pipi nerveux, je la vois gosser dans ses cartes, faire des moues, secouer la tête. Laisser passer les trop évidentes, s’interroger à propos des plus difficiles. En choisir une. Juste pour moi. Me la montre : un homme qui dévale une pente avec des bâtons sous les bottes. Merde, c’est un sport. Un sport d’hiver. Je ne connais rien aux sports d’hiver. Avant d’arriver au Québec, je ne savais même pas qu’ils avaient des Olympiques qui leur étaient consacrés.

« Ski »? Elle me regarde, lève le sourcil, attend, sévère. Elle veut que je précise. Elle exige davantage, Madame Thérèse. Elle sait que je peux. « Ski… ski alpin »! Ah! J’ai réussi! « Ski alpin », je répète avec orgueil, suivi d’un petit rire sonore et victorieux. En allant prendre ma poignée de Honeycomb, elle me demande si j’en ai déjà fait : « Non, Madame Thérèse. » Je n’ai ni le cran ni les mots pour lui dire qu’en fait, je ne sais pas vraiment c’est quoi, du ski alpin. J’ai juste mémorisé le dessin, ce n’était pas si sorcier. Je ne savais pas à ce moment-là que malgré les trente hivers auxquels j’ai depuis survécu, cette réponse serait toujours vraie. « Non, Madame Thérèse, du ski alpin, je n’en ai jamais fait. Ce n’est pas de votre faute, c’est juste que ce n’est pas vraiment pour nous. »

Comment faisait-elle pour toujours trouver une illustration qui était parfaitement à notre degré maximal de difficulté? Elle y arrivait chaque fois. En tout cas, les dix-sept enfants de sa classe d’accueil ont tous engraissé durant cette période. Nous avons habité l’hiver et appris le français, une céréaleà la fois. J’imagine que c’est ce qu’on appelle apprendre « par cœur ».

Je n’achète jamais de Honeycomb aujourd’hui. Ces céréales m’émeuvent trop. Elles goûtent doux le miel, mais aussi l’incertitude glaciale des premiers jours dans un pays nordique. Seulement les sentir et tout me revient. L’odeur de sucre. De « je ne comprends rien ». De ce « où c’est qu’on est, câline »qui prend aux tripes des enfants déracinés. Et du feutre humide des dizaines de petites bottes qui sèchent longtemps sur le calorifère de la classe de Madame Thérèse.


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