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Mouf dans le ventre du dragon, de Philippe Chauveau, finaliste du Prix du récit 2018

L'auteur Philippe Chauveau
L'auteur Philippe Chauveau Photo: P. C.

Philippe Chauveau a travaillé pendant 20 ans en milieu psychiatrique où il a animé, entre autres, des ateliers de dessin, d'écriture et de marionnettes. Il a aussi fait de la scénarisation pour la télévision, publié des livres pour jeunes lecteurs, des essais humoristiques pour lecteurs moins jeunes ainsi que de la bande dessinée. Il est l'un des finalistes du Prix du récit Radio-Canada 2018 et recevra 1000 $, offerts par le Conseil des arts du Canada. 

Dans son récit inédit Mouf dans le ventre du dragon, un adolescent et un éducateur tentent de survivre à la violence du milieu psychiatrique en créant et recréant le récit d'un ourson avalé par un dragon.

Écrire ce récit a ouvert la porte à beaucoup de souvenirs. [...] J'ai été repris dans une vague d'émotions dont l'intensité m'a surpris. [...] Je n’avais jamais clairement identifié la répulsion que j’éprouvais pour le contrôle physique, mais c’est devenu incontournable lors de l’écriture.

Philippe Chauveau

Mouf dans le ventre du dragon

Mouf, luisant de sueur, était attaché par les poignets et par les chevilles au lit vissé au plancher. Tranquille, enfin, la poitrine maigre montant et s’abaissant régulièrement.

J’avais développé un tic à force de me retrouver dans des situations émotivement destructives : je haussais l’épaule gauche, roulais la droite et finissais en craquant le cou.

Donc, haussant, tournant, craquant, je suis entré.

À cette époque je travaillais dans une unité fermée pour adolescents violents.

- Tu peux me raconter ce qui s’est passé?

Silence.

- Tu m’écoutes? Sinon je peux m’en aller.

Mouf a brièvement bougé un bras. Le cliquetis des menottes sur l’acier du montant de lit semblait dire que oui.

J’aimais beaucoup Mouf. Il avait quatorze ans mais l’air d’en avoir neuf. Un petit menton, de grands yeux qui ne regardaient jamais jamais jamais personne directement, une tignasse perpétuellement ébouriffée, comme peignée au pétard. Quelque chose du chaton entouré de grands chiens fous à la SPCA.

Il avait été placé d’urgence en foyer à l’âge de deux semaines pour maltraitance. Dix-sept autres placements ont suivi. De plus en plus méfiant à chaque placement. De plus en plus renfermé. Et, aussi, de plus en plus grenade dégoupillée : quand il commençait à créer des liens affectifs il prenait peur, cassait tout, se mutilait. On devait parfois l’attacher pour l’empêcher de se faire mal.

Il n’avait ni tué, ni volé, ni violé. Il était simplement né au mauvais endroit. Et à force de tout casser pour cause de souffrance, plus personne ne voulait de lui dans la province. Un juge l’avait envoyé dans notre unité.

J’ai toujours eu beaucoup de difficulté à attacher quelqu’un. Ce n’était pas prévu dans mon programme de vie. C’est une expérience qui transforme! Il y a quelque chose de primaire dans le contact physique, les cris, la violence, l’adrénaline. Et le pouvoir. Quelque chose de primaire dans le sens préhistorique. Et qui inscrit l’expérience profondément dans tout le corps, pas uniquement dans le souvenir.

Je détestais ça, mais dans certaines circonstances, on n’avait pas trouvé autre chose. Et jusqu’à ce qu’on trouve, j’étais prêt à continuer. Pourquoi? C’est étrange à dire : par compassion? Par amour? Je n’ai jamais cherché à préciser. Je reste très ambivalent à ce sujet : je suis d’un côté fier d’une espèce de sacrifice de moi-même que je faisais chaque fois pour le bien d’autrui, de l’autre côté, ce n’est pas quelque chose que je j’aime raconter. Il m’en reste comme une tache.

- C’est encore à cause de John?

Mouf était à l’unité des adolescents violents depuis neuf mois. Il n’avait pas beaucoup changé pendant cette période. Tout s’était déglingué deux semaines plus tôt avec l’arrivée d’un nouveau.

John, dix-sept ans, grand, fort, pas très intelligent. Il avait toujours été plus grand et plus gros et plus lent que son entourage. En première année du primaire il avait compris qu’en tapant sur les autres il pouvait résoudre la plupart des problèmes que son cerveau n’arrivait pas à saisir. Ensuite il avait continué cette stratégie qui ne fonctionnait pas si mal.

Il avait maintenant dix-sept ans et il avançait sur la route qui mène au pénitencier. On cherchait à l’aider à changer de prospective.

- Normalement je devrais attendre qu’on passe un accord, toi et moi, avant de te détacher. Mais je vais te faire confiance et te raccompagner à ta chambre.

J’ai détaché Mouf dans le silence boudeur.

Il faut aussi imaginer John, effrayé d’être dans un nouveau milieu, effrayé par tous ces autres délinquants sur qui il n’osait pas cogner, obligé de survivre dans un univers trop rapide. Avec Mouf il pouvait recréer un ordre du monde dans lequel il avait été heureux. Il le poussait, lui volait son dessert…

Pour Mouf, la vie avait toujours été comme un éternel John : trop grande, trop forte et toujours méchante.

Et il y avait à l’intérieur de Mouf des émotions mal ficelées, mal bricolées, qui se détachaient lorsque la tension montait. Des émotions puissantes qui l’entraînaient à se détruire.

Incapable de gérer les émotions que John déclenchait, Mouf se désorganisait.

Mouf hurlait. Mouf lançait des chaises. On arrêtait Mouf. Mouf cassait tout dans sa chambre. Mouf se mutilait avec un crayon, une fourchette en plastique… On l’attachait à l’isolement. Mouf se débattait. Mouf criait. Mouf crachait. Mouf se calmait. On le raccompagnait à sa chambre spartiate : une table vissée au mur, un lit vissé au plancher, une chaise en plastique-qui-fait-pas-trop-mal-quand-on-la-reçoit-sur-la-tête, un coin lavabo-toilette caché par un rideau. Quelques livres, revues, papier, crayons de cire.

Il s’est assis sur son lit.

- Je reste combien de temps dans ma chambre?

Il avait finalement parlé d’une voix mal assurée en fixant le mur de béton devant lui.

En général, après un séjour à l’isolement, un jeune devait passer la soirée à sa chambre. À mon avis, Mouf l’avait déjà expérimenté assez souvent.

J’ai réfléchi quelques instants.

Et j’ai improvisé, sans trop y penser :

- Quand tu auras fait un autoportrait.

L’idée a pris quelques secondes à faire son chemin.

- Un quoi?

- Un autoportrait. Un dessin de toi. Tu as du papier et des crayons.

Il s’est tourné.

- Je sais pas dessiner.

- Je n’ai pas besoin d’un chef-d’œuvre. Tu fais le dessin que tu veux. Ou tu passes la soirée dans ta chambre. C’est ton choix.

Je suis sorti.

Une heure plus tard j’avais oublié cette idée, quand Mouf m’a appelé.

- Tu as quelque chose à me montrer?

Son visage passant rapidement d’un immense sourire à une moue crispée, il m’a tendu une feuille de papier sur laquelle était dessiné un ourson en peluche, debout, avec des grandes dents pointues, tenant une cigarette allumée à la main.

Je pouvais le voir, du coin de l’œil, agité de tics nerveux. Il a glissé d’une petite voix pressée :

- Je suis pas capable de me dessiner alors j’ai fait un nounours. Il est méchant parce qu’il a des dents pointues et il fume.

Je lui ai rendu la feuille. Je voulais gagner du temps.

- Il manque ta signature et la date.

Je voulais gagner du temps parce que, en voyant l’émotion qui l’habitait, j’ai eu l’impression que ce nounours pouvait peut-être nous sortir du cercle vicieux agressions-désorganisations-contentions.

Il m’a redonné la feuille.

- Je ne savais pas que tu dessinais aussi bien.

Sourire gigantesque.

- C’est sérieux. J’aime beaucoup ça.

Je n’avais toujours aucune idée du chemin que je devais suivre. Vite, une idée!

- Je peux sortir maintenant?

J’étais en train de le perdre!

- Il a une histoire ce nounours?

Il a arrêté de s’agiter. Il s’est mis à réfléchir avec intensité. Puis, joyeux, il a pointé le dessin :

- C’est un nounours qui est tout seul dans un pays où tout est détruit. Il y a des grands ours autour mais même s’il essaie de leur parler ils l’entendent pas.

Il s’est arrêté. La respiration un peu oppressée.

- Et qu’est-ce qu’il va faire, ce nounours?

Un moment d’attente puis il a trouvé :

- Il y a un dragon qui arrive. Le dragon l’attrape et il l’avale.

Il s’est arrêté, tourné vers moi, assis sur son lit, avec une espèce de soulagement. J’ai attendu un peu.

- Et puis?

- Et puis quoi?

- Ben oui? Et puis? Qu’est-ce qui se passe ensuite?

Il a eu l’air surpris.

- Rien. Il se fait manger et personne peut l’aider…

- Ça s’arrête comme ça?

- Ben oui. Le dragon mange le nounours et c’est fini.

- Ah bon…

Comment redonner confiance à quelqu’un qui se voit comme de la nourriture à dragon dans un pays dévasté? Comment lui faire croire que l’avenir lui réserve un peu de bonheur? Je devais faire survivre ce nounours et le faire sortir de là.

Alors j’ai dit :

- Tu ne connais pas la suite?

- La suite?

- Oui la suite.

- Il y a pas de suite.

J’ai continué à improviser :

- Il pense qu’il est tout seul et qu’il n’y a plus rien mais il se trompe.

- …

- …

- C’est parce qu’il fait noir dans le ventre du dragon. Il n’y voit rien mais il y a plein d’autres nounours dans le ventre du dragon. C’est un dragon qui aime beaucoup manger des nounours… Un nounoursivore.

- …

- Le nounours décide d’avancer. Au loin il voit une petite lumière. C’est un très grand dragon avec un très grand estomac. Il avance un peu plus…

Mouf buvait mes paroles comme si j’étais le vrai père Noël. Je n’avais aucune idée de ce qui se trouvait dans la petite lumière.

- …

- Pis qu’est-ce qui arrive?

- Attends un peu… Un troll. Oh non! Pas un troll! Oui, il y a un gros troll pas intelligent mais très gros et très fort. Très gros, très fort et très laid. Un vrai troll. Il y a une table pleine de desserts que le troll a volés.

Mouf a tout de suite réagi.

- Comme John! Comme John!

- Oui, mais John n’est pas un troll. Je ne veux jamais t’entendre dire ça.

Sourire.

- Je n’ai pas le temps de continuer ce soir. Toi tu vas faire un autre dessin qui montre comment le nounours reprend les desserts du troll sans lui faire de mal. Le troll est plus fort mais le nounours est pas mal plus malin. Et le nounours a besoin de manger pour sortir du dragon.

Il m’a regardé dans les yeux.

Il m’a posé une seule question avec un petit rire gêné :

- Est-ce que ça pourrait être un nounours qui serait passé dans un endroit comme ici?

- Certain. On a une unité pleine de nounours ici. J’y suis souvent allé et c’est là que j’ai entendu parler de ce dragon. Maintenant tu peux sortir de ta chambre.

J’aimerais pouvoir dire que Mouf n’est plus jamais retourné à l’isolement. Et que John a cessé de l’embêter. Ce n’est malheureusement pas vrai. Et il m’est encore arrivé de revenir chez moi avec le cœur en petits morceaux. Mais nous avons continué l’histoire. Le nounours a réussi à sortir du ventre du dragon et il a vécu beaucoup d’aventures extraordinaires. Mouf est dans le grand monde depuis plusieurs années déjà. Je l’ai revu à la bibliothèque il y a quelques mois, des histoires plein les mains.

Et si, parfois, je me posais cette drôle de question : à quoi sert l’Art? je sais maintenant que l’Art trace le chemin qui permet aux nounours, perdus dans le noir, de sortir du ventre du dragon.

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