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Aretha Franklin : l’incroyable voix qui aura défini la soul

la chanteuse lève les bras au ciel vétue d'une robe blanche avec des plumes.

Aretha Franklin pour le spectacle VH1 Divas Live : The One and Only Aretha Franklin au Radio City Music Hall à New York ;e 10 avril 2001

Photo : Getty Images / Scott Gries

Philippe Rezzonico

« You make me feel! You make me feel! You make me feel like a natural womaaaannn! » Je ne connais personne qui est demeuré insensible à l'écoute de ce classique d'Aretha Franklin, qui nous a quittés, jeudi, à l'âge de 76 ans. Comment pourrait-il en être autrement?

Cette voix… Quelle voix! Cela ne datait pas de la fin des années 1960 et de sa kyrielle de succès planétaires. Non. Cette voix qui déplaçait des montagnes, Aretha Franklin la possédait, n’était-ce que potentiellement, depuis son plus jeune âge. Elle l’a peaufinée durant l’enfance et l’adolescence dans l’église baptiste New Bethel de son père, le révérend C. L. Franklin.

Ce n’est pas pour rien que le premier disque de la jeune Aretha a été enregistré dans l’église de papa quand elle avait 14 ans. Au menu, des chants d’église. Et elle voulait poursuivre dans cette veine. Aretha participait occasionnellement aux tournées de groupes gospel à la fin des années 1950, un peu incognito dans cette Amérique qui carburait alors au rock and roll.

Aretha Franklin durant les années 1960

Aretha Franklin durant les années 1960

Photo : Getty Images

Par l’entremise des Souls Stirrers, elle a fait connaissance de Sam Cooke, pour qui elle avait le béguin. C’est d’ailleurs à la suite de la décision de Cooke de percer le marché de la pop – en 1957 – qu’Aretha a eu envie de faire la même chose. Papa était d’accord et lui a préparé une cassette de deux chansons. Mais qui allait gagner la course aux enchères?

L’histoire veut que Cooke ait recommandé à C. L. Franklin de mettre sa fille sous contrat avec RCA, sa propre étiquette. Berry Gordy, dont Motown portait encore le nom de Tamla Records, aurait été aussi sur les rangs. Le père d’Aretha aurait refusé parce que la petite compagnie de disques de l'époque était trop jeune. Que serait devenue Aretha Franklin si elle avait signé un contrat avec Motown en 1960?

Les cheveux attachés, la chanteuse regarde la caméra

Photo : Getty Images / Hulton Archives

On ne le saura jamais. Ce que l’on sait, c’est qu’elle n’a pas été bien servie par Columbia, où elle a finalement abouti. Durant six ans, elle a obtenu quelques succès au palmarès – quoique jamais au sommet de ceux-ci –, mais on la confinait dans des répertoires de jazz et de pop sophistiqués ou à des albums hommages à Dinah Washington.

On entend cette belle voix, cette richesse, cette profondeur… On sent toute l’âme derrière et on se dit qu’il ne manque qu’une étincelle pour que tout explose. Rétrospectivement, le légendaire John Hammond, qui avait mis Franklin sous contrat, a révélé que Columbia n’avait jamais vraiment su exploiter les racines gospel de la jeune chanteuse durant cette période.

L’émergence avec Atlantic

Ce ne sera pas le cas de Jerry Wexler quand la jeune chanteuse signe un contrat avec Atlantic Records. La première idée de Wexler aurait été d’enregistrer le nouveau disque d’Aretha Franklin sous l’étiquette Stax Records, à Memphis, où elle est née. Les gens de Stax refusent. C’est compréhensible. C’est parfois embêtant de prêter ton studio emblématique à une artiste d’une autre étiquette.

Wexler n’en démord pas. Aretha va enregistrer dans le sud. Et c’est au studio Fame, à Muscle Shoals, en Alabama, que verront le jour les chansons de l’album I Never Loved a Man the Way I Love You (1967), perçu par nombre d’observateurs comme le plus grand album soul de tous les temps.

la chanteuse lève sa main et ferme les yeux.

Aretha Franklin chante lors des funérailles de Rosa Parks à Détroit le 2 novembre 2005

Photo : Associated Press / CARLOS OSORIO

L’explosive Respect, d’Otis Redding, a droit à sa version ultime. Aretha salue son ami Sam Cooke, assassiné trois ans plus tôt, en reprenant à merveille A Change Is Gonna Come, sa chanson annonciatrice des bouleversements sociaux de la fin des années 1960. On pleure à l’écoute de Drown in My Own Tears, on chavire sur la mélodie de Baby, Baby, Baby, on entend le chant libérateur de Save Me… C’est comme si quelqu’un avait enfin réussi à canaliser la puissance vocale, l’élasticité et le timbre unique en un tout livré avec ferveur et grandeur d’âme. Il n’y a rien à jeter sur ce disque. Et ce n'est que le début.

Les albums de 1968 Lady Soul, avec Chains of Fools, (You Make Me Feel Like) a Natural Woman, Since You’ve Been Gone (Sweet Sweet Baby) et Ain’t No Way, ainsi que Aretha Now!, avec Think et I Say a Little Prayer, vont cimenter la légende. Dès lors, comme Elvis, avec qui elle partagera désormais la date de son décès (16 août), on la désignera uniquement par son prénom.

Certes, on pourrait reprocher à la diva ses écarts de conduite avec ses musiciens, elle qui a déjà congédié tout le monde sur un coup de tête. Ou avec les médias et ses admirateurs, comme lorsqu’elle nous a plantés là, les uns et les autres, sur la scène de la salle Wilfrid-Pelletier, après le premier de ses deux spectacles à Montréal en 2008. Elle prétextait la présence de la climatisation… qui avait pourtant été coupée. Et oublions son concert échevelé de 2014 – avec le lancer de la perruque – lors de son dernier passage chez nous. Soyons magnanimes et pardonnons.

La chanteuse tient son micro avec ses deux mains.

Aretha Franklin au Radio City Music Hall à New York le 17 février 2012

Photo : Getty Images / Jamie McCarthy

Mais presque jusqu’à la toute fin, la voix… Cette voix incomparable a été là. Intouchable, au sommet.

Associée de près aux droits civiques, elle a chanté aux funérailles de Martin Luther King – qu’elle connaissait personnellement – et à l’inauguration de Barack Obama. Sur disque, on se souvient des enregistrements de légende des albums Aretha in Paris (1968), Aretha Live at Fillmore West (1971) et Amazing Grace (1972). La crème de la crème.

Pour certains, le premier souvenir est la séquence du film The Blues Brothers (1980), quand elle interprète Think avec ferveur et dynamisme. Pour les autres, se sont les Jump to It (1982) et Freeway of Love (1985) qui ont été leur initiation musicale.

Et que dire de sa prestation en musique classique, lors de la cérémonie de remise des trophées Grammy, en 1998! Aretha est alors au programme et doit interpréter Respect, dans un pot-pourri avec les Blues Brothers. Mais après 30 minutes en direct, le producteur Ken Ehrlich apprend que Luciano Pavarotti, malade, ne pourra interpréter Nessun Dorma.

Paniqué, Ehrlich se rend dans la loge d’Aretha et lui demande si elle pourrait chanter à sa place. La chanteuse avait déjà interprété la chanson de Puccini, mais dans une autre clé, avec d’autres arrangements et sans orchestre. Elle répond « OK, si c’est que vous voulez », et une heure plus tard, sans répétition, avec un orchestre de 60 musiciens, elle fait crouler le Radio City Music Hall sous les applaudissements.

Rien, vraiment rien n’était impossible pour la reine de la soul et son incomparable voix de liberté.

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