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  • Affaire Bahaya : une autre femme brise le silence

    Affaire Bahaya : une autre femme brise le silence

    « Il s'est approché de moi, il a pris ses deux mains et les a posées sur mes seins. » Lorsque Nana Ngandu a entendu le reportage de Radio-Canada révélant que Georges Bahaya, alors directeur général du Centre d'accueil et d'établissement du Nord de l'Alberta (CAE), faisait l'objet d'allégations de comportement inapproprié, il était clair pour elle qu'il était temps de briser son silence.

    Une enquête de Marie-Pier Mercier

    Elle se confie aujourd'hui sur l'inconduite sexuelle dont aurait fait preuve Georges Bahaya à son égard, alors qu'elle était cliente du CAE en 2010. Nana Ngandu, originaire de la République démocratique du Congo, a vécu deux ans en Alberta, de 2010 à 2012.

    Lorsqu'elle arrive dans la province, elle est en pleine procédure de divorce. Elle a deux jeunes enfants et peu de moyens.

    Elle fait donc appel au CAE, un organisme qui facilite l’intégration des nouveaux arrivants francophones, pour qu'il l’aide à trouver un logement et un emploi à Edmonton.

    Si elle dit avoir été bien accueillie et bien servie par les deux conseillers qui étaient responsables de son dossier, la situation aurait pris une tout autre tournure lorsque le directeur général l’a invitée dans son bureau pour discuter de son cas.

    Une rencontre dans le bureau du directeur

    « Il avait pris connaissance de mon dossier, de mon histoire, il savait pourquoi j’étais là, il me posait des questions [...] Il voulait savoir comment les personnes qui étaient responsables de mon dossier faisaient leur travail et si j’étais satisfaite », explique Nana Ngandu.

    « C’était quand même le boss [...] C’était quand même encourageant », ajoute-t-elle.

    Toutefois, plus la discussion avançait, moins elle se sentait à l'aise.

    Georges Bahaya se serait, au milieu de leur rencontre, approché d’elle tout en continuant de discuter de son dossier. « Je n’ai pas aimé qu’il s’approche de moi comme ça. Ça m’a mis tout d’un coup mal à l’aise », explique-t-elle.

    « Si tu veux, je peux t’aider, je peux te donner un meilleur service que mes employés », lui aurait alors dit le directeur. « Si tu couches avec moi, une seule fois, je vais t’aider avec tes enfants », aurait-il poursuivi.

    Au même moment, il aurait posé ses deux mains sur les seins de sa cliente.

    Nana Ngandu, ancienne cliente du CAE.Nana Ngandu, originaire de la République démocratique du Congo, a vécu deux ans en Alberta, de 2010 à 2012. Elle se confie sur la conduite de Georges Bahaya à son égard. Photo : Radio-Canada

    J’ai reculé, j’ai pris un ton d’autorité et j’ai dit : “Tu ne fais plus jamais ça.” Et je suis sortie de son bureau.

    Nana Ngandu, ancienne cliente du CAE

    Elle allègue que Georges Bahaya a abusé de ses pouvoirs en tant que directeur d’un organisme subventionné par le fédéral, en profitant d’une femme vulnérable venue chercher de l’aide.

    « Il a tenté d’utiliser mes enfants pour... » commence-t-elle, la voix étranglée par l’émotion.

    J’ai compris qu’il ne s’intéressait pas à mon dossier. Il s’intéressait seulement au sexe.

    Nana Ngandu, ancienne cliente du CAE

    Nana Ngandu ne se serait plus jamais retrouvée seule avec Georges Bahaya.

    Radio-Canada ne peut vérifier de façon indépendante ce qui s’est produit dans le bureau du directeur, faute de témoins directs.

    Georges Bahaya a répondu par l'intermédiaire de son avocate, Shirish P. Chotalia. Celle-ci affirme que son client est victime d’une campagne de salissage, que ces allégations sont complètement fausses et qu’il y a des preuves pour le démontrer. M. Bahaya n’a pas voulu transmettre ces preuves à Radio-Canada ni nous accorder d'entrevue.

    Le président du conseil d'administration du CAE, Paul Dubé, a pour sa part réagi par courriel : « Suivant l'avis de notre avocat, je n'ai rien à vous dire par rapport à ce que vous alléguez. »

    À la suite du reportage de Radio-Canada diffusé fin juin, le conseil d’administration a mis fin à l’emploi de Georges Bahaya. Dans une lettre envoyée à ses partenaires, le président du C. A., Paul Dubé, écrit « mettre un terme à l’emploi de Georges Bahaya, sans motif, et ce, pour l’intérêt supérieur des bénéficiaires des services du CAE ».

    Il affirme ne rien reprocher à sa gestion, à ses compétences professionnelles et à son dévouement à la cause des nouveaux arrivants.

    Quant à Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC), qui finance le Centre d’accueil, il dit prendre très au sérieux les allégations portées à l'égard de Georges Bahaya, mais a refusé nos demandes d’entrevue.

    Difficile de se confier

    Radio-Canada a parlé à deux employés du centre qui, à l'époque, ont été responsables du dossier de Nana Ngandu : Brigitte Ngezahayo et Désiré Batumike.

    Brigitte Ngezahayo se serait entretenue avec elle juste après l’incident.

    « Elle m’en a parlé, mais elle ne m’a pas raconté en détail parce qu’elle se sentait humiliée. J’ai compris ce qui s’était passé. Elle était très en colère », explique-t-elle.

    D’ailleurs, Nana Ngandu relate avoir eu du mal à se confier à qui que ce soit.

    « Dans ma culture, quand un tel geste se pose, tout de suite, on accuse la femme. On dit que c’est elle qui a provoqué l’homme parce que si elle ne l’avait pas provoqué, il ne serait pas venu vers elle », explique-t-elle.

    J’avais peur qu’on me juge et qu’on dise que c’était de ma faute.

    Nana Ngandu, ancienne cliente du CAE

    C’est aussi pour cette raison qu’elle dit ne pas avoir porté plainte.

    Un dossier tassé

    Après son entretien avec Georges Bahaya, Nana Ngandu a tout de même décidé de demeurer cliente du CAE. « J’avais vraiment besoin d’aide, je ne connaissais pas d’autres organismes et je ne connaissais pas la ville », dit-elle.

    Elle affirme toutefois avoir senti que les services reçus n’étaient plus de la même qualité.

    Le directeur aurait tout d’abord reproché à Désiré Batumike et à Brigitte Ngezahayo de mettre trop de temps à travailler sur le cas de Nana Ngandu.

    Dans les semaines qui ont suivi le présumé incident, Georges Bahaya serait, par exemple, entré dans le bureau de Désiré Batumike, alors que Nana Ngandu s'y trouvait, et aurait demandé d’un ton ferme à son employé : « Pourquoi tu prends tant de temps avec ce dossier? »

    Désiré Batumike, ex-employé du CAEDésiré Batumike affirme qu'on lui a enlevé le dossier de Nana Ngandu. Photo : Radio-Canada

    Georges disait qu’on traitait Nana comme une princesse. Il voulait qu’on en finisse avec son dossier.

    Désiré Batumike, ex-employé du CAE

    « Cette journée-là, il n’y avait pourtant aucun autre client qui attendait à la réception et je n’avais pas d’autres clients dans mon calendrier », ajoute-t-il.

    « À partir de ce moment-là, quand je venais rencontrer Brigitte ou Désiré, on me disait non et on me faisait voir quelqu’un d’autre », raconte Nana Ngandu.

    Désiré Batumike et Brigitte Ngezahayo ont tous deux confirmé qu’on leur avait retiré le dossier de leur cliente. « Je prenais beaucoup de temps avec Nana, selon Georges », soutient Brigitte Ngezahayo.

    « C’est quelque chose à ne pas tolérer »

    Ce qui se serait passé dans le bureau du directeur a eu des répercussions dans la vie de Nana Ngandu, des répercussions qui l’ont suivie jusque dans sa nouvelle vie à Ottawa.

    « Ça m’a vraiment donné un dégoût pour les hommes », dit-elle en sanglotant. « J’ai commencé à généraliser tous les hommes. Je n'avais plus envie de me sentir femme, de me sentir aimée. »

    Elle remercie Émilie (nom fictif), l’ancienne employée du CAE qui a dénoncé le comportement allégué de Georges Bahaya, d’avoir pris la parole dans nos reportages précédents.

    Elle lui a donné le courage et la force de dénoncer à son tour. « Je lui lève mon chapeau, elle a fait ce qu’il fallait faire, même si ce n’était pas facile », dit-elle, émue.

    Elle souhaite maintenant que son témoignage inspire les femmes qui vivent des abus à se montrer courageuses et à briser le silence.

    Si vous désirez communiquer avec Radio-Canada, contactez Marie-Pier Mercier à marie-pier.mercier@radio-canada.ca.

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