•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Des objets préhistoriques dévoilent l’histoire des Hautes-Laurentides

Une équipe d’archéologues inspecte le site du ruisseau Jourdain.
Des fouilles archéologiques sont menées depuis maintenant quatre ans à Nominingue, dans les Hautes-Laurentides. Photo: Karine Taché
Daniel Blanchette Pelletier

Un trésor archéologique a été mis au jour dans le sous-sol des Hautes-Laurentides. Les artéfacts retrouvés révèlent que la région est occupée de façon continue depuis plus de 6000 ans.

Des découvertes fortuites ont mis la puce à l’oreille des scientifiques sur le potentiel archéologique à Nominingue, une petite municipalité au nord-ouest de Montréal.

Au début des années 50, un habitant de la région a trouvé une hache en creusant son terrain pour établir les fondations de sa résidence d'été. L’objet en pierre, très bien poli, suscite depuis la fascination.

« Les gens n’en reviennent pas que cet objet-là puisse avoir 6000 ans, alors que la finition est si parfaite qu’elle semble avoir été manufacturée », raconte l’archéologue Francis Lamothe.

Une hache en pierre polie montrée sur trois de ces faces.Cette hache a été datée de 6000 ans en la comparant à d’autres objets retrouvés à la même période. Photo : Roland Tremblay

Les découvertes au hasard se sont multipliées durant le développement de la municipalité.

Que ce soit il y a 100 ans, il y a 50 ans ou même jusqu’à tout récemment, les gens font parfois des découvertes par hasard sur les rives des lacs.

Francis Lamothe, archéologue et historien

L’engouement des habitants de la région a mené à la formation d’un organisme : Les gardiens du patrimoine archéologique des Hautes-Laurentides. « Des gens nous rapportaient tous ces objets qu’ils avaient trouvés et on souhaitait identifier à quelle culture ou à quelle société on pouvait les rattacher », souligne la cofondatrice Sylvie Constantin.

L'organisme a ensuite multiplié les démarches pour lancer des fouilles à grande échelle dès 2010.

Jusqu’à 6000 ans d’histoire racontée

Francis Lamothe fouille le sol sur le site du ruisseau Jourdain.L’archéologue et historien Francis Lamothe Photo : Karine Taché

La hache est le vestige le plus ancien trouvé dans la région, mais il n’est pas le seul.

« C’était, comme on le croyait, une région au fort potentiel qui avait simplement été un petit peu laissée pour compte dans les recherches archéologiques du Québec », souligne l’archéologue Karine Taché.

Celle qui est aussi professeure d’archéologie au Département d’anthropologie du Queens College à New York s’est jointe au projet il y a quatre ans.

Francis Lamothe et elle procèdent depuis à un mélange d’inventaire et de fouilles archéologiques. « Chaque année, on continue l’exploration et on fouille de façon un peu plus intense les sites documentés les années précédentes », assure-t-elle.

« On voit maintenant que la région a été occupée de façon continue depuis plusieurs millénaires, même avant l’arrivée des Européens, se réjouit Karine Taché. On parle pour l’instant d’au moins 6000 ans d’occupation. »

La pointe de flèche tient dans la paume d’une main.Cette pointe de projectile a été découverte sur le site du ruisseau Jourdain en 2017. Photo : Les Gardiens du patrimoine archéologique des Hautes-Laurentides/Sylvie Constantin

Ils ont notamment trouvé des objets destinés à la chasse et aux travaux du quotidien. « Un peu comme le coffre à outils classique préhistorique, décrit Francis Lamothe. Des grattoirs et des pointes de projectiles, comme des pointes de lance ou de flèche. »

Il y avait aussi beaucoup de céramique, poursuit Karine Taché, notamment des vases de toutes les périodes où la céramique était utilisée dans le Nord-Est américain, soit il y a plus de 2500 ans, jusqu’à l’arrivée des Européens sur le continent.

La région était peuplée par des Algonquins, un peuple autochtone établi depuis des millénaires au Québec et en Ontario. Les Weskarinis, aussi appelés Peuple de la Petite Nation, y sont restés jusqu’à leur dispersion par les Iroquois au 17e siècle.

Karine Taché creuse sur le site du ruisseau Jourdain.L’archéologue et professeure au Queens College, Karine Taché Photo : Les Gardiens du patrimoine archéologique des Hautes-Laurentides/Sylvie Constantin

Cette découverte de céramique est d’autant plus intéressante pour Karine Taché. « On a longtemps cru que les populations algonquiennes, des gens nomades qui vivaient surtout de chasse et de cueillette plutôt que d’agriculture, utilisaient peu la céramique. Ça ne semble pas être le cas », relève l’archéologue.

Ce site où on a trouvé tous les vestiges de céramique met vraiment les Laurentides sur la map [en archéologie].

Karine Taché, archéologue

Karine Taché souhaite maintenant pousser l’analyse plus loin, et déterminer ce qui était cuit et mangé dans les pots en céramique, dont les résidus carbonisés montrent qu’ils étaient surtout utilisés à des fins culinaires.

Sortir les Laurentides de l’ombre

Ils ont atteint la plage dans trois canots.Les archéologues ont aussi procédé à un inventaire à la hauteur des rapides du Wabassee de la rivière du Lièvre. Photo : Karine Taché

Les Laurentides sont longtemps demeurées un territoire inexploré en matière d’archéologie.

« Souvent, l’archéologie au Québec est associée au développement avec le ministère des Transports, comme les grands barrages hydroélectriques de la Baie-James, ou encore les travaux dans le Vieux-Montréal, explique Francis Lamothe. C’est à ce moment-là qu’on procède à des fouilles de grand volume, ce qui n’avait pas été fait dans les Laurentides. »

« C’est aussi pour ça que cette région est sous-documentée », poursuit-il.

Pourtant, son emplacement géographique est un indice évocateur de son potentiel.

« Le Grand lac Nominingue est un carrefour hydrographique, précise Francis Lamothe. L’intérêt du lieu, c’est un croisement qui permet de communiquer avec la rivière du Lièvre, la rivière Rouge et celle de la Petite Nation, et d’atteindre relativement facilement soit l’Outaouais, soit le bassin de la Saint-Maurice. »

« Ces réseaux-là étaient connus et utilisés à la période préhistorique depuis des millénaires », avance l’archéologue.

Des relations et des échanges

Six sites ont pour le moment été identifiés et fouillés, notamment autour du Petit lac et du Grand lac Nominingue. « C’est là qu’on a fait les premières interventions, et puis maintenant, on s’étend un petit peu plus dans la région de la rivière Rouge et sur le bord de la Lièvre », un autre corridor de circulation important, note Karine Taché.

On ne se limite pas qu’à ces régions-là, on a les Hautes-Laurentides dans leur ensemble comme terrain de jeu.

Karine Taché, archéologue

Les artéfacts retrouvés en disent d’ailleurs beaucoup sur le déplacement et les relations qu’entretenaient les différents peuples amérindiens. « On a beaucoup de témoins d’échanges commerciaux à Nominingue et dans les Hautes-Laurentides », confirme Karine Taché.

Parmi les artéfacts trouvés, il y a aussi du quartzite blanc du lac Mistassini, à plusieurs centaines de kilomètres au Nord, du chert onondaga de l’État de New York et de la rhyolite provenant de plusieurs régions du Nord-Est américain.

Le morceau de céramique est légèrement strié.Un morceau de vase de style huron a été retrouvé en territoire algonquin. Photo : Verity Whalen

« Comme la matière première n’est pas présente à Nominingue, on s’aperçoit que les matériaux ont parcouru de longues distances », relate Francis Lamothe.

Il est par contre impossible de dire comment ces objets ont été acquis ou transportés, notent les archéologues. Mais il est clair pour eux qu’il y avait des liens entre les différentes nations amérindiennes à l’époque. Un vase huron a même été trouvé en territoire traditionnel algonquin.

Ce n’est qu’un début

Une équipe d’archéologues délimite le sol sur le site de la pointe Manitou.Les fouilles archéologiques se tiennent habituellement en juillet à Nominingue. Photo : Karine Taché

« C’est sûr qu'on souhaite poursuivre les travaux », assure Sylvie Constantin, et ce, malgré toutes les embûches qui freinent les progrès archéologiques au Québec. « La recherche de financement en soi est une aventure », déplore-t-elle. Mais cette aventure en vaut la peine, pour « documenter encore davantage ces peuples qui ont sillonné nos voies de rivières et de lacs et ce, depuis des millénaires ».

« Ça se pourrait qu’il y ait des vestiges plus anciens, ajoute l'archéologue Karine Taché. La région a quand même été libérée des glaces il y a plus de 8000 ans, le territoire est donc, en théorie, habitable depuis. »

Francis Lamothe et elle prendront l’année pour analyser et interpréter les objets retrouvés cet été, en espérant reprendre leurs fouilles en juillet prochain pour continuer d’écrire l’histoire de la région.

Archéologie

Science