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Les personnes handicapées, grandes oubliées du mouvement antipaille?

Radio-Canada

Au restaurant, Laurent Morissette dépend des pailles en plastique pour boire. Il craint, et il n'est pas le seul, le mouvement antipaille; une inquiétude qui rappelle l'importance d'inclure les gens vulnérables dans la lutte pour la protection de l'environnement.

Un texte de Djavan Habel-Thurton

Le Montréalais, qui se déplace en fauteuil roulant et qui se décrit humoristiquement comme quadrupède à roulement motorisé, est loin d’être le seul dans cette situation.

Un homme souriant porte des lunettes-soleil et un chapeau. Il fait face à la caméra. Il est assis dans sa chaise roulante motorisée dans une allée extérieure.Laurent Morissette, administrateur au Regroupement des activistes pour l'inclusion au Québec (RAPLIQ). Photo : RAPLIQ

C’est le cas de nombre de personnes atteintes de spasmes. Ils peuvent vivre avec une paralysie cérébrale, comme M. Morissette, mais aussi avec la maladie de Parkinson ou le syndrome Gilles de la Tourette, par exemple.

Pour eux, l’absence de pailles peut empêcher non seulement l’hydratation, mais aussi l’alimentation. « C'est très difficile de soulever un verre et je ne peux pas non plus manger une soupe avec une cuillère parce que la plupart du temps les tables sont trop basses dans les restaurants », raconte Laurent Morissette, qui est administrateur au Regroupement des activistes pour l'inclusion au Québec (RAPLIQ). L’organisme vise la défense et la promotion des droits des personnes en situation de handicap.

Linda Gauthier, une collègue de M. Morissette, explique que, pour certaines personnes, les pailles sont « un besoin vital, hors de chez eux comme à la maison ».

Selon elle, des environnements sans paille peuvent placer les personnes handicapées dans des situations humiliantes. Mme Gauthier, qui est directrice générale du RAPLIQ, explique que « sans paille, la personne qui en a besoin va devoir s’abstenir de boire ou devoir demander de l’aide à quelqu’un à chaque gorgée. »

Des solutions de rechange imparfaites

Selon Linda Gauthier, les personnes ayant besoin de pailles se font souvent suggérer d’apporter les leurs. Une solution qui lui déplaît.

Est-ce qu’on demanderait à quelqu’un qui boit dans son verre d’apporter son propre verre dans un restaurant? C’est la même chose, parce que dans ce cas, la paille est l’outil qui permet de s’abreuver ou de se nourrir.

Linda Gauthier, directrice générale du RAPLIQ

Outre l’objection idéologique, il existe aussi une difficulté pratique. Laurent Morissette explique que s’il devait apporter des pailles partout où il voulait boire, il devrait soit « les tenir sur lui en tout temps ou demander à quelqu’un d’aller fouiller dans son sac à chaque fois ».

Solutions de rechange et inconvénients

  • Pailles de papier

Se détrempent et ramollissent dans le liquide chaud.

  • Pailles de métal ou de verre

Posent un risque de blessures à la bouche et au visage aux personnes ayant des spasmes. Elles conduisent également la chaleur, ce qui en fait un mauvais choix pour boire des boissons chaudes.

  • Tous les types de pailles réutilisables

Le nettoyage des pailles réutilisables requiert une motricité fine, que n’ont pas beaucoup de personnes handicapées.

  • Tous les types de pailles qui ne peuvent pas plier

Pour les personnes avec une motricité réduite, il est important que l’embouchure de la paille puisse être placée près de leur bouche.

Fait intéressant, avant de se démocratiser et d’être populaire auprès du grand public, la paille pliable était particulièrement utilisée par des personnes ayant de la difficulté à boire directement d’un verre ou d’une paille droite.

Sur cette publicité de l'entreprise Flex-Straw, la pionnière de la paille flexible, on vantait déjà plusieurs des mérites évoqués par M. Morissette et Mme Gauthier.

Un encart publicitaire qui fait la promotion de la paille pliable de la compagnie « Flex-Straw ». On y voit des infirmières aider des patients alités à boire grâce à la paille pliable. On vante aussi les mérites de la paille.Agrandir l’image« Elles assurent un confort et une efficacité maximum pour les patients hospitalisés et invalides » annonce la publicité, en plus de parler des mérites sanitaires, de la résistance à la chaleur et de l’usage sécuritaire pour les personnes épileptiques de cet objet alors innovateur. Photo : Flex-Straw Corporation

Des restaurateurs au courant de l’enjeu

L’Association des restaurateurs du Québec, qui représente 5600 restaurateurs de la province, est sensibilisée à la situation et recommande à ses membres de prévoir des pailles disponibles sur demande pour permettre l’accès à la restauration à la clientèle qui en a besoin.

C’est d’ailleurs la solution prônée par le Regroupement des activistes pour l'inclusion au Québec (RAPLIQ). L’organisme suggère aussi aux commerçants de ne pas contester ni juger les limitations des clients qui demandent une paille, puisque certains handicaps ne sont pas facilement visibles.

L’accessibilité universelle

Pour les militants pour l'accessibilité, le débat autour du bannissement des pailles de plastique illustre le capacitisme qui existe dans notre société, puisque les demandes des personnes handicapées peuvent être perçues comme un fardeau.

Le capacitisme est le terme souvent utilisé pour parler de la discrimination et du système d’oppression dont sont victimes les personnes en situation de handicap. C’est un calque du terme anglais « ableism », forgé avec la même racine que le mot « disabled » (handicapé).

Certains préfèrent l’utilisation en français du néologisme « handicapisme » dont le sens serait plus facile à comprendre instinctivement.

« Ça serait bête que les gens qui n’ont pas de limitation ou les commerçants voient ça comme si on demandait un privilège parce que, dans le fond, ce qu’on demande, c’est le droit fondamental d’étancher sa soif », déclare Linda Gauthier.

Le fait de mettre des pailles dans les boissons de tout le monde, même les clients qui n’en ont pas besoin, c’est ça le vrai gaspillage. Pour nous, ce n’est pas du gaspillage puisque c’est nécessaire.

Laurent Morissette, administrateur au RAPLIQ

Plus généralement, Mme Gauthier voudrait que les discours et les perceptions touchant les personnes en situation de handicap évoluent. « Les principes d’accessibilité universelle ne s'arrêtent pas à une marche ou un escalier. L’accessibilité, ça commence par les mentalités, et les préjugés sont bien plus difficiles à gravir qu’une marche », illustre la militante.

Bonnes intentions, conséquences néfastes

Pour la professeure de droit Lucie Lamarche, qui enseigne à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et à l’Université d’Ottawa, il est primordial de faire la distinction entre l’objectif et ses potentielles conséquences.

Le bannissement des pailles provient d’une très bonne intention. Mais quand on bannit, un petit carton jaune doit se lever parce qu’on doit toujours analyser l’impact discriminatoire possible de ce qu’on bannit.

Lucie Lamarche, professeure de droit, UQAM

Selon la spécialiste de droit social, il est facile pour les personnes sans limitation d’avoir « un angle mort », de ne pas anticiper la discrimination qu’une politique peut causer à une population vulnérable.

Du côté du RAPLIQ, on insiste sur le fait que la protection de l’environnement doit se faire en collaboration avec les personnes vivant avec un handicap et non à leurs dépens. « Les personnes handicapées ne sont pas seulement centrées sur leur handicap, explique Laurent Morissette, et ont toutes une conscience environnementale. Mais les pailles ont un gros impact sur notre autonomie. Le moindre accommodement qui peut nous être accordé a un impact majeur ».

Société