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Les anglophones toujours acquis au PLQ?

Le reportage d’Hugo Lavallée et d’Alexandra Lepage
Radio-Canada

La communauté québécoise d'expression anglaise est loyale au Parti libéral depuis des décennies, mais l'effacement progressif de la question nationale dans le débat politique pourrait-il inciter ses membres à voter différemment? Les partis d'opposition, à commencer par la Coalition avenir Québec (CAQ), l'espèrent.

Un texte d'Hugo Lavallée

Soir de fin de semaine à la Légion royale canadienne d'Aylmer, en Outaouais. Sur l'air de I'm All Shook Up, trois dames s'élancent sur la piste de danse. Ici, on parle peu de politique québécoise. À quoi bon, se demande-t-on, puisque la région appuie systématiquement le Parti libéral depuis des décennies.

Trois femmes dansent devant un groupe de musique.Joan et ses amies dansent à la Légion royale canadienne d'Aylmer. Photo : Radio-Canada / Hugo Lavallée

À l'image des résidents de leur circonscription, Joan et ses deux amies ont toujours voté rouge, mais pour la première fois de leur vie, un doute s'est installé dans leur esprit.

« Moi, j'ai toujours été libérale, j'ai été élevée pour être libérale, mais quand je vois des affaires qui se sont passées, là, je vais regarder très très, très très [attentivement] », dit d'entrée de jeu la première.

Micheline est aussi déçue. « Je ne peinture pas tous les libéraux avec le même pinceau; je suis très satisfaite de M. Trudeau, mais je ne peux pas dire la même chose côté Québec. Décevant, très décevant. » Elle déplore notamment le manque d'accès aux soins de santé.

Aline hésite. Elle se lance : « Les immigrants, ça m'irrite. Je ne devrais pas dire ça. [...] C'est pas correct : on a beaucoup de gens ici qui ont besoin de beaucoup d'aide. On devrait aider nos gens avant », dit-elle, en référence aux nombreux demandeurs d'asile qui ont traversé la frontière au cours des derniers mois.

À la table voisine, les préoccupations sont les mêmes. « Charité bien ordonnée commence par soi-même. C'est bien de vouloir aider les gens des autres pays, mais il y a déjà au Canada des gens qui vivent sous le seuil de la pauvreté », nous dit en anglais Elizabeth.

Elle a toujours jusqu'ici voté pour le PLQ, mais elle pourrait bien agir différemment cette fois-ci. Son mari, aussi un libéral de longue date, s'en tiendra pour sa part à ses habitudes. « On a peut-être besoin de changement, mais bon, je suis un libéral », dit-il, l'air résigné.

L'appel de la CAQ

Au cours des derniers mois, le chef de la CAQ a tendu de nombreuses perches à la communauté anglophone. « Libérez-vous [du Parti libéral] », est même allé jusqu'à lancer François Legault lors du dernier congrès de son parti. Le fait que la question nationale s'estompe peu à peu pourrait en théorie rendre les anglophones moins captifs du PLQ. Sur le terrain toutefois, la partie n'est pas encore gagnée.

« L'idée que [François Legault] ait été souverainiste me déplaît. J'aime mieux l'oublier », nous dit Vincent, en anglais. Lorsqu'on lui rappelle que le chef caquiste s'est engagé à ne jamais tenir de référendum, il répond simplement : « Ça, c'est ce qu'il dit! »

Ken et son épouse trouvent pour leur part la CAQ trop nationaliste. Le fait que François Legault se dise d'abord Québécois les irrite : « Non, non, non… on n'est pas Québécois, on est Canadiens. De la province de Québec, oui, mais je suis un Canadien, moi. » Ils continueront de voter pour le Parti libéral.

Bienvenue à Quyon

Changement de décor. À une trentaine de minutes à l'ouest de Gatineau, Quyon paraît figé dans le temps. Sis au bord de la majestueuse rivière des Outaouais, le hameau, maintenant intégré à la municipalité de Pontiac, a déjà été prospère. « Dans les années 1970, il y avait cinq stations-service, il y avait trois épiceries, il y avait plusieurs entreprises », raconte la mairesse, Joanne Labadie, qui a grandi dans cette communauté.

La mairesse de la Municipalité de Pontiac, Joanne Labadie.Agrandir l’imageLa mairesse de Pontiac, Joanne Labadie. Photo : Radio-Canada / Hugo Lavallée

Elle se souvient du moment précis où tout a basculé. « La mine de fer, à Bristol, qui était un des plus gros employeurs, a fermé, la drave a arrêté sur la rivière et le chemin de fer a fermé, tout en même temps! [...] Ça a fait une grande panique, les gens quittaient pour trouver des emplois ailleurs. »

Depuis, le village a pris un coup de vieux. La population peine à se renouveler, tout comme les maisons et les infrastructures.

« Malheureusement, la jeune génération nous quitte pour trouver du travail en ville », s'attriste Susan MacKay. Après plusieurs années d'absence, sa fille Cassandra est rentrée à la maison, mais elle n'a toujours pas trouvé d'emploi.

« Ça fait un an que je cherche du travail et je n'ai toujours rien trouvé », se désole-t-elle. Les emplois disponibles sont loin ou requièrent une bonne maîtrise du français.

Au manque d'emplois s'ajoute aussi le manque de logements, surtout pour les jeunes couples. « Ils partent pour la ville, comme à Aylmer, puis après le premier enfant, ils ne reviennent pas. Pour les personnes âgées, c'est la même affaire; ils ont besoin de certains services de santé [...] alors, c'est encore un autre exode. Ça fait comme un trou : on saigne des deux bords dans le village », illustre Joanne Labadie.

Loin de la capitale québécoise, plusieurs citoyens sentent qu'on les a abandonnés. « On nous oublie, on nous oublie carrément. C’est comme si on préférait ne pas entendre parler de nous », confie en anglais Kathleen Church, une sympathique dame de 84 ans.

Elle aime son député local, le ministre André Fortin, mais en veut au gouvernement pour le mauvais état des soins de santé. Elle n'a réussi à se trouver un médecin de famille qu'en Ontario et a dû se rendre à Montréal pour recevoir des traitements médicaux.

« Moi je pense que le programme d'austérité a fait beaucoup de dommages et que les gens s'en rendent compte cette fois-ci », raconte Maureen MacMahon, qui nous reçoit chez elle. Née en Ontario, elle s'est établie il y a longtemps en Outaouais et s'est impliquée dans différents mouvements sociaux.

Elle déplore que nombre de ses compatriotes anglophones votent invariablement pour le Parti libéral. « C'est pas très réfléchi, c'est un automatisme », dit-elle.

La menace référendaire étant écartée, les anglophones n'ont plus de bonnes raisons d'appuyer le Parti libéral, dit-elle.

Un anglophone de mon âge par exemple qui a toujours voté libéral et qui dit qu'il n'a pas le choix aujourd'hui, ça je ne le comprends pas!

Maureen MacMahon

Dilis Vallée est elle aussi activement impliquée dans sa communauté. Née en Irlande, elle a élevé sa famille avec son mari à Aylmer. Elle souligne ne jamais s'être sentie contrainte de voter libéral, mais précise qu'elle votera de nouveau pour le PLQ le 1er octobre. « L’idée que l’on doit changer un parti après 15 ans, ce n’est pas une bonne idée. Il n'y a pas de logique dans ça. »

Les autres partis, dit-elle, ne sont tout simplement pas à la hauteur. Pas question, pour elle, de voter pour un parti souverainiste ni pour la CAQ, dont elle n'aime pas les idées en matière d'immigration.

« La vie économique n'est pas facile », résume Lily Ryan, copropriétaire et rédactrice en chef du Bulletin d'Aylmer, du Journal de Pontiac et du West Quebec Post, trois hebdomadaires de la région de l'Outaouais.

Lily Ryan, assise à son bureauAgrandir l’imageLily Ryan, copropriétaire et rédactrice en chef du « Bulletin d'Aylmer », du « Journal de Pontiac » et du « West Quebec Post », trois hebdomadaires de la région de l'Outaouais Photo : Radio-Canada / Hugo Lavallée

Certains résidents du coin ne suivent tout simplement pas la politique québécoise, explique-t-elle. Les appels des partis politiques à la communauté d'expression anglaise « poussent les conversations, c'est certain. Ça amène tout le monde à mieux réfléchir. » Elle ne croit toutefois pas qu'on assistera à de grands bouleversements lors du prochain scrutin. « Si ça a un impact pour le vote comme tel, ça va être intéressant de regarder, mais ça va être juste des petits pourcentages de différence. »

La mairesse de Pontiac, Joanne Labadie, ne le croit pas non plus.

La plupart des résidents dans la communauté sont très conservateurs, alors ils ne prennent aucun risque avec les élections fédérales ni provinciales.

Joanne Labadie

De retour à la Légion royale canadienne d'Aylmer, Joan et ses deux amies hésitent toujours : « Je vais regarder ce qu'ils ont à m'offrir, puis ce qui est mieux pour notre province, et là, je vais prendre ma décision. »

« Toute ma vie, j'ai été rouge. Je viens d'une famille rouge, rouge, rouge, ajoute Micheline. Ce serait la première fois, alors c'est pour ça que j'hésite. [...] J'espère encore entendre des choses qui vont me plaire ou au moins me surprendre un peu du bon côté. Mais je suis vraiment, comme on dit en anglais, on the fence.

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