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Le conflit Ottawa-Riyad fait réagir la presse internationale

Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane Al-Saoud et la ministre des Affaires étrangères du Canada, Chrystia Freeland
Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane Al-Saoud et la ministre des Affaires étrangères du Canada, Chrystia Freeland Photo: Montage : Radio-Canada / Photos : Getty et La Presse Canadienne
Radio-Canada

Le silence assourdissant des alliés du Canada dans la querelle diplomatique qui l'oppose à l'Arabie saoudite est tel que le meilleur moyen de prendre le pouls des réactions à l'international est pour l'heure la lecture des éditoriaux publiés par de nombreux quotidiens dans le monde. Revue de presse.

Un texte de Djavan Habel-Thurton et de Rania Massoud

The New Yorker

Pour le magazine The New Yorker, c’est le caractère impulsif et autoritaire du prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS) qui sert d’explication à la fureur et la réaction impétueuse du pouvoir saoudien devant l'affront somme toute limité de la ministre Freeland. La journaliste Robin Wright y décrit le tweet de la diplomate en chef du Canada comme « à peine surprenant ou en divergence avec ce que d’autres gouvernements occidentaux ont dit de l’odieuse feuille de route de l’Arabie saoudite en matière de droits de la personne ».

Pour cet article paru le mercredi 8 août, Wright a interviewé Jamal Khashoggi, un ancien journaliste saoudien, aujourd’hui en exil aux États-Unis. Selon lui, MBS est plus autoritaire que ses prédécesseurs et plusieurs de ses décisions diplomatiques sont précipitées et non calculées.

Pour M. Khashoggi, le tweet de la ministre Freeland a été vu par MBS comme « une insulte a sa capacité à contrôler le peuple saoudien ».

The Guardian

Une analyse que partage aussi la table éditoriale du quotidien britannique The Guardian, qui parle d’une « absurde réaction disproportionnée » qui serait le « reflet de la pugnacité » de MBS. Le quotidien note aussi qu’il a « sûrement été encouragé par la bonne disposition de Donald Trump envers l'Arabie saoudite et les attaques du président américain contre le Canada ».

Dans un texte intitulé « L’opinion du Guardian sur l’Arabie saoudite : Il est temps de supporter le Canada », également publié le 8 août, les éditorialistes insistent sur l’importance de la solidarité internationale, particulièrement entre les démocraties européennes et le Canada.

« Il est dans l'intérêt des pays européens d'être solidaires et de dire au prince héritier que de telles actions ont un prix pour l’Arabie saoudite », est-il écrit.

The Washington Post

Même son de cloche du côté du Washington Post, qui appelle haut et fort, dans son éditorial du 7 août, à la solidarité entre les pays du G7 pour dénoncer le piètre état des droits de la personne dans le royaume du Golfe.

Le quotidien salue le fait que le Canada « fasse flotter la bannière des droits humains, même au coût de relations endommagées avec l’Arabie saoudite ».

« Le Canada ne devrait pas avoir à le faire seul », croient les éditorialistes du Washington Post, ajoutant que « les grandes démocraties, à commencer par les ministres des Affaires étrangères du G7, devraient retweeter la publication de Mme Freeland à propos de l’emprisonnement des Badawi. Les droits de base sont l’affaire de tous ».

Un avis du Royaume-Uni

Dans un texte publié par nos collègues de CBC, Anthony Cary, ancien haut-commissaire du Royaume-Uni au Canada, se dit très déçu par la réaction, ou plutôt par le manque de réaction de son pays face à la crise diplomatique actuelle. « Il y a une époque où le Canada aurait pu s’attendre, à juste titre, au support fondamental des États-Unis et du Royaume-Uni », dit-il.

Selon l’ex-diplomate, cette époque est cependant révolue et le Canada peut s’attendre à être plus isolé sur le plan international dans le futur, entre autres à cause de l’essor du nationalisme chez ses alliés anglo-saxons. « Je suis très inquiet que [cet affaiblissement de la solidarité] soit la nouvelle norme », avertit-il.

Du côté du Moyen-Orient maintenant

Depuis le début de la crise diplomatique, dimanche dernier, le site web d'Al-Arabiya, la chaîne panarabe à capitaux saoudiens basée à Dubaï, a publié pas moins de 14 éditoriaux sur le sujet, ne mâchant pas ses mots contre le Canada et sa politique étrangère.

Dans l’un de ses articles, intitulé « La chute de la diplomatie canadienne », Hamad Al-Lohedan, chroniqueur et professeur de chimie organique à l’Université du roi Saoud (KSU), accuse Ottawa d’avoir contrevenu à « toutes les règles reconnues en diplomatie […] en s’ingérant dans les affaires internes saoudiennes ».

L’auteur enchaîne ensuite avec une série de questionnements : « Est-ce que le gouvernement du Canada est dirigé par un ambassadeur réactionnaire qui ne connaît rien en diplomatie? Ou bien est-ce que le Canada a mal estimé les répercussions de ses actions? Pourquoi le Canada ne demande-t-il pas à Israël de libérer les prisonniers palestiniens injustement détenus? Quelle est sa position par rapport aux massacres commis par le régime de Bachar Al-Assad en Syrie? Et la destruction systémique des villes syriennes par les forces du régime et les forces iraniennes? »

Khaled Ben Hamad Al-Malek, président du Conseil des journalistes saoudiens et de la fédération des journalistes des pays du Golfe, écrit quant à lui que ce n’est pas la première fois que le royaume refuse « toute forme d’ingérence étrangère ».

Celui qui a été surnommé le « prince héritier du journalisme » par l’ancien roi Abdallah, affirme dans un éditorial publié vendredi sur le site d’Al-Arabiya, que l’Arabie saoudite « respecte les lois canadiennes et le Canada doit agir de la même manière en respectant les politiques locales saoudiennes ».

Le chroniqueur va même jusqu’à comparer la « mentalité » du Canada et les « actions » de la ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, à celle de l’État islamique.

Daech [acronyme en arabe de l’EI, NDLR] veut imposer ses orientations, même si cela implique des décapitations, tout comme la ministre canadienne qui exerce du terrorisme pour perturber la stabilité de notre pays.

Khaled Ben Hamad Al-Malek

M. Al-Malek poursuit en affirmant que le gouvernement canadien « n’est pas conscient de la force du royaume saoudien et de sa fermeté face aux ingérences, sinon il n’aurait pas fait de déclarations qui ont coûté très cher au pays ».

Selon lui, les relations entre les deux pays ne pourront se rétablir que selon des « conditions établies par le royaume saoudien afin de nous assurer que le Canada ne répétera pas la même erreur grave contre l’Arabie ».

Jamil Al-Theyabi, auteur et analyste politique, rédacteur en chef du quotidien saoudien Okaz, souligne de son côté « la priorité que représente la question des droits des femmes aux yeux du royaume ».

« C’est pour cela que la réponse de l’Arabie était ferme, directe et immédiate », a-t-il expliqué dans une chronique publiée jeudi. « L’intégrité du royaume représente une ligne rouge », a-t-il ajouté, indiquant que « Mme Freeland a failli créer une crise il y a deux ans en affirmant que l’Arabie utilisait des chars achetés du Canada pour opprimer ses citoyens! »

De son côté, Fahad Nazer, conseiller politique à l’ambassade de l’Arabie saoudite à Washington, souligne dans une chronique publiée sur le site web du quotidien saoudien Arab News que le royaume a été « confus et consterné » par la « sévérité » du communiqué canadien.

« Je n’aime pas généraliser, écrit-il, mais il semble que plusieurs Canadiens, incluant le premier ministre Justin Trudeau, sont fiers de se distinguer par leur politesse ». Selon lui, « le mot "diplomatique" est pratiquement synonyme de bonnes manières et de délicatesse […], ce qui ne s'est pas reflété dans les déclarations canadiennes ».

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