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Faire 900 km pour donner la vie : le cas des femmes des communautés éloignées

Stephanie Tsannie avec son conjoint et son fils de 8 ans.
Stephanie Tsannie avec son conjoint et son fils de 8 ans. Elle a dû parcourir 500 kilomètres, seule, pour accoucher de son premier enfant. Photo: Stephanie Tsannie
Radio-Canada

Pour recevoir les soins de professionnels de la santé au moment de l'accouchement, beaucoup de femmes qui habitent hors des grands centres en Saskatchewan doivent parcourir des centaines de kilomètres en faisant parfois même quelques escales.

Stephanie Tsannie, une mère de famille de Wollaston Lake, a dû prendre un vol vers Prince Albert pour donner naissance à son fils, Brier, en 2010. Cela représente une distance d'environ 700 kilomètres.

Huit ans plus tard, il n’y a toujours pas de médecin dans sa communauté. Elle s’attend donc à devoir refaire la même chose cette année pour son deuxième bébé. C'est une pratique courante pour les femmes enceintes du nord de la Saskatchewan de se rendre à La Ronde, à Prince Albert ou à Saskatoon peu avant la date prévue de l'accouchement.

Les seuls accouchements effectués au nord de La Ronge sont des urgences.

Je ne me sens pas en sécurité d’accoucher dans mon village. Nous n’avons pas l’équipement dans notre clinique.

Stephanie Tsannie, mère de famille de Wollaston Lake

« Je préfère avoir mon enfant dans le sud, où je suis à l’hôpital, où ils ont tous les outils nécessaires pour donner naissance à un bébé », dit-elle. « Si c’est une césarienne d’urgence, ils ont une salle d'opération. »

Donner la vie toute seule

Ce n’est que récemment que le ministère de la Santé de la Saskatchewan a accepté de couvrir les dépenses liées au déplacement d’une personne de confiance pour accompagner la future mère durant son séjour.

Stephanie Tsannie raconte qu’elle était inquiète lors de son premier accouchement, car elle était toute seule.

Elle est restée seule à Prince Albert durant deux semaines, jusqu’à ce que son conjoint vienne à ses frais. Elle avait d'abord séjourné dans un établissement médical qui offre des repas, un logement et un service de transport aux patients issus des Premières Nations, inscrits pour recevoir des soins qui ne sont pas offerts dans leur communauté.

Elle explique qu'elle partageait sa chambre avec d’autres femmes enceintes et des patients qui avaient des rendez-vous médicaux.

À l’arrivée de son conjoint, tous les deux ont vécu chez sa sœur jusqu’à ce qu’elle doive retourner à l’hôpital.

« J’étais soulagée d’être finalement dans un milieu familier et j’étais plus à l'aise parce que j’étais là avec mon conjoint en attendant d’avoir notre bébé », poursuit Stephanie Tsannie. « C’est plus important que tout pour moi de l’avoir avec moi pour qu’il vive l’expérience et qu’il voie ce que traversent les femmes pour avoir un bébé. »

Son conjoint dit avoir été très heureux de pouvoir se rendre auprès d'elle. La nouvelle maman avait dû prendre trois avions à l’aller et au retour de Prince Albert. Elle est retournée chez elle quatre jours après la naissance de Brier. En tout, elle avait quitté sa maison trois semaines.

« Je suis retournée chez moi dès qu’une place a été libre dans l’avion », raconte-t-elle.

La mère de famille dit que Brier est impatient de devenir un grand frère et qu’il ne cesse de parler de leur voyage vers Prince Albert.

Une demande pour des médecins dans le nord

Il n’y a pas de médecin à Wollaston Lake, mais un professionnel est de passage tous les deux mois.

Stephanie Tsannie aimerait qu’il y ait plus de ressources offertes pour la santé dans son village, dont un médecin à temps plein.

Ce sentiment est partagé par d'autres habitants du nord de la province.

Dusdy Besskkaystare est un père de deux enfants de Wollaston Lake. Il était âgé de 16 ans à la naissance de sa première fille, Desarae. Le gouvernement de la province l’a jugé trop jeune pour accompagner sa compagne à Saskatoon, situé à près de 900 kilomètres de chez lui.

Dusdy Besskkaytsare avec sa conjointe et leurs deux enfants.Dusdy Besskkaystare était trop jeune pour accompagner sa conjointe à 900 kilomètres pour la naissance de son premier enfant. Photo : Georgina Besskkaystare

« Je me sentais démoli », témoigne-t-il. « Je n’ai pas pu voir ma plus vieille naître devant moi. »

Desarae est née prématurément et a dû être placée dans un incubateur. Son séjour à l’hôpital a donc été rallongé. Cinq jours après sa naissance, son père a finalement été capable de prendre un vol pour se rendre à Saskatoon. Le trajet lui a coûté plus de 2000 $, dit-il.

« S’il y avait un hôpital ici, dès que j’apprendrais que ma conjointe perd ses eaux, je serais à ses côtés », affirme-t-il. « Je courrais. J’y serai en un battement de cœur pour la soutenir. »

La peur de partir

La directrice des Services médicaux du nord de l’Université de la Saskatchewan estime que certaines femmes du nord ne veulent pas faire ce déplacement pour donner naissance.

Veronica McKinneyVeronica McKinney explique que plusieurs femmes enceintes sont réticentes à s'éloigner de leur communauté pour accoucher. Photo : Radio-Canada

« Elles ne veulent pas quitter la communauté », explique Veronica McKinney. « Même si elles sont censées partir ou que c’est ce qui leur est conseillé, elles attendent dans la communauté jusqu’à ce qu’il soit trop tard et qu’il leur soit impossible d’être envoyées dans le sud. »

La garde des enfants est un problème pour les femmes enceintes qui en ont déjà plusieurs. Si elles s’en vont, elles s’inquiètent du logement, des repas, de la barrière de la langue et de l’isolement émotionnel, selon Veronica McKinney.

« C’est un moment très solitaire », explique Angela Bowen, qui est infirmière.

Elles sont effrayées.

Angela Bowen

« J’ai vu des mères prendre l'autocar en plein hiver avec un bébé de 2 jours. C’est horrible. Qui choisirait de faire ça sans y être forcé? », ajoute-t-elle.

Le cycle de la vie incomplet

L’infirmière et la directrice des Services médicaux travaillent à recueillir le point de vue des femmes autochtones sur les pratiques d’accouchement culturellement appropriées. Ces femmes ont alors l’occasion de partager leurs histoires et d’exprimer leurs craintes.

« Nos aînés parlent du fait que le cercle de la vie n’est pas complet dans plusieurs de nos communautés parce qu’on n'y voit que la mort, il n’y a pas de naissance dans les communautés », explique la Dre McKinney. « Ils n’ont pas l’équilibre entre le bonheur et la tristesse de la perte de leurs proches. »

Les deux professionnelles de la santé estiment que l’embauche de plus de sages-femmes en Saskatchewan, en particulier issues des communautés autochtones, pourrait être un pas dans la bonne direction.

Prévoir et payer l’accouchement

Plus de 15 000 bébés naissent en Saskatchewan chaque année, d'après des données obtenues par CBC.

Près de 75 % des accouchements sont effectués à l’Hôpital royal universitaire de Saskatoon, à l’Hôpital général de Regina et à l’Hôpital Victoria de Prince Albert.

Seuls 13 centres de soins de santé dans la province offrent l’accouchement planifié. Certains, comme le Centre de santé de La Ronge, n’acceptent que les accouchements à faible risque.

Un porte-parole de l’Autorité de la santé de la Saskatchewan dit qu’un professionnel de la santé travaille avec les femmes enceintes du nord pour élaborer un programme de soins qui convient à leurs besoins, ce qui comprend une discussion sur le lieu de l'accouchement.

Les femmes se déplacent dans la plupart du temps par véhicule privé ou par avion. Dans les cas d’urgence, ce sont les ambulances aériennes ou de route qui effectuent le transport.

Santé Canada couvre les coûts des évacuations sanitaires effectuées par le Bureau des patients des Premières Nations du Nord.

Le Programme de transport du Nord couvre les coûts de l’ambulance aérienne pour les résidents saskatchewanais munis d’une carte de santé valide.

Avec les informations d'Alex Soloducha de CBC Saskatchewan

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