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La livre turque s’effondre malgré l’attitude de défi d’Erdogan

Deux Turques à un comptoir d'un bureau de change.
Les Turcs qui se sont rendus dans ce bureau de change d'Ankara pour obtenir des dollars américains avaient droit à de mauvaises nouvelles vendredi. Photo: Getty Images / ADEM ALTAN

La monnaie turque s'est effondrée vendredi, les investisseurs étant de plus en plus inquiets quant à la gestion de l'économie par le gouvernement du président Recep Tayyip Erdogan, sur fond de tensions diplomatiques et économiques entre Ankara et Washington.

La livre turque a perdu environ 19 % de sa valeur face au dollar américain au cours de la journée, avant de rebondir légèrement. Elle a maintenant perdu près de la moitié de sa valeur depuis le début de l’année, ce qui complique grandement la vie des quelque 80 millions de Turcs.

« Le prix de la nourriture que j’achète augmente de jour en jour, l’essence que je mets dans ma voiture pour distribuer des lunchs est plus chère, mais je ne peux pas augmenter mes prix du jour au lendemain », lance une femme de 43 ans qui est traiteur à Ankara. « Il y a des jours où je termine avec une perte. »

Les pressions sur la livre s’expliquent en partie par des facteurs internes. La récente décision de la Banque centrale turque de ne pas hausser ses taux d’intérêt malgré une inflation, qui a atteint 15 % en juillet, inquiète clairement les investisseurs, qui y voient une mauvaise décision.

Cela a contribué à alimenter les craintes que la Banque centrale turque ne soit pas parfaitement indépendante du pouvoir politique, et que sa politique monétaire soit possiblement influencée par le président Erdogan, récemment réélu avec des pouvoirs renforcés. Ce dernier ne cache pas sa préférence pour de faibles taux d’intérêt.

La crise turque a entraîné dans son sillage les principales bourses européennes, qui ont toutes clôturé dans le rouge, touchant particulièrement le secteur bancaire. Les bourses américaines ont aussi ouvert en baisse, tout comme le TSX de Toronto.

Trump en rajoute

Le président américain Donald Trump a pour sa part donné un tour de vis supplémentaire vendredi, en annonçant qu’il allait doubler les tarifs douaniers sur l’acier et l’aluminium en provenance de Turquie. Ces tarifs seront désormais frappés de droits de douane de 50 % et 20 %, respectivement.

Le président a précisément justifié sa décision en invoquant le fait que la livre turque « chute rapidement face à notre dollar fort ». Il a du même souffle rappelé que les relations des États-Unis avec la Turquie « ne sont pas bonnes en ce moment ».

La semaine dernière, les États-Unis ont imposé des sanctions à deux ministres turcs en raison de la détention du pasteur américain Andrew Brunson, soupçonné de terrorisme par les autorités turques. Ankara a promis de répliquer avec des mesures similaires.

Les relations entre les deux pays, pourtant alliés au sein de l’OTAN, étaient déjà mauvaises depuis le putsch raté contre le président Erdogan, en juillet 2016. Les États-Unis refusent d’extrader le prédicateur Fethullah Gülen, désigné comme le cerveau de l’opération. Ankara déplore aussi l’alliance entre les Américains et des milices kurdes en Syrie, qu’elle considère comme des terroristes.

Erdogan défiant, mais en vain

Avant même l’annonce de son homologue américain, le président Erdogan se montrait défiant face à la chute de la livre turque. « S'ils ont des dollars, nous, nous avons notre peuple, nous avons le droit et nous avons Allah », avait-il lancé en tout début de journée.

Le président Erdogan, les deux bras dans les airs, sur une scène. Le président turc Recep Tayyip Erdogan, lors du discours qu'il a prononcé à Bayburt, où il a évoqué une « lutte nationale » pour contrer la chute de la livre. Photo : Reuters / Murat Kula/Palais présidentiel

Un peu plus tard dans la journée, il a profité d’un discours devant des partisans pour demander à ses concitoyens de changer leurs devises étrangères pour soutenir la livre turque à l'agonie.

« Si vous avez des dollars, des euros ou de l'or sous votre oreiller, allez dans les banques pour les échanger contre des livres turques. C'est une lutte nationale », a-t-il lancé lors de ce discours retransmis à la télévision.

« Ce sera la réponse de ma nation à ceux qui nous ont déclaré une guerre économique », a-t-il poursuivi, en pointant un doigt accusateur en direction d'un mystérieux « lobby des taux d'intérêt » dont il n'a pas défini les contours.

Visiblement soucieux d'envoyer des signaux positifs aux marchés, le nouveau ministre turc des Finances Berat Albayrak, qui est également le gendre du chef de l'État turc, a aussi insisté vendredi sur l'« importance » selon lui de l'« indépendance de la banque centrale » turque.

Tous ces propos n’ont pas fait changer les investisseurs d’avis, la chute de la livre se poursuivant malgré tout. L’annonce du président Trump, survenue peu après, n’a fait qu’accélérer le mouvement.

Moscou met aussi en garde contre une « guerre économique »

Ankara a ensuite fait savoir que M. Erdogan avait discuté au téléphone avec le président russe Vladimir Poutine, mais sans donner de détails. Une source turque affirme qu’ils se sont félicités de leurs relations économiques et financières, et ont parlé de leur coopération en matière de défense et d’énergie.

Le rouble russe est également en forte baisse, en raison notamment de l’annonce de nouvelles sanctions économiques des États-Unis contre la Russie. Vendredi matin, la monnaie russe a atteint son plus bas niveau depuis avril 2016 face au dollar américain.

« S'il s'ensuit des choses comme l'interdiction des activités de telle ou telle banque ou de l'utilisation de telle ou telle monnaie, il faudra nommer les choses clairement : c'est une déclaration de guerre économique », a déclaré le premier ministre russe Dmitri Medvedev, cité par l'agence Interfax.

« Et il nous faudra absolument répondre à cette guerre : par des méthodes économiques, par des méthodes politiques et, si c'est nécessaire, par d'autres moyens », a-t-il poursuivi. « Nos amis américains doivent le comprendre ».

De nombreux autres pays du monde font les frais de sanctions américaines. Cela inclut aussi bien la Corée du Nord et l’Iran que la Chine ou des alliés traditionnels des États-Unis, dont le Japon, l’Union européenne et le Canada.

Avec les informations de Agence France-Presse, Associated Press, et Reuters

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