•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

5 questions pour comprendre la querelle entre Riyad et Ottawa

Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane Al-Saoud et la ministre des Affaires étrangères du Canada, Chrystia Freeland

Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane Al-Saoud et la ministre des Affaires étrangères du Canada, Chrystia Freeland

Photo : Montage : Radio-Canada / Photos : Getty et La Presse Canadienne

Radio-Canada

Quels sont les mobiles de l'Arabie saoudite dans cette dispute diplomatique avec le Canada? Comment expliquer l'inaction des pays occidentaux dans cette affaire? Quelle sera l'issue de cette crise? Deux experts répondent à nos questions.

L’Arabie saoudite sévit contre le Canada depuis la publication le 2 août dernier d’un tweet de la ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland. La ministre s’inquiétait de l’arrestation en Arabie saoudite de la militante des droits des femmes Samar Badawi, la sœur de Raif Badawi, lui-même emprisonné dans ce pays depuis 2012, et demandait leur libération.

En représailles, Riyad a expulsé l’ambassadeur canadien et a rapatrié son propre émissaire en poste à Ottawa. Il a annoncé des sanctions commerciales, a annulé les vols directs vers Toronto et rappelé quelque 7000 étudiants saoudiens inscrits dans les universités canadiennes. Il a aussi ordonné le transfert de patients saoudiens hors du Canada.

Le Canada ne démord pas et continue de dénoncer la détention de militants des droits de la personne et demande leur libération.

Qu'est-ce qui explique cette réaction si forte de l’Arabie saoudite? Voici ce qu’en pensent Ferry de Kerckhove (FDK), ancien diplomate et professeur à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales (ESAPI) de l’Université d’Ottawa, et Armand de Mestral (ADM), professeur émérite et titulaire de la Chaire Jean Monnet en intégration économique internationale de l’Université McGill.

1. Pourquoi l’Arabie saoudite a-t-elle provoqué cette querelle politique?

ADM : Tout le monde interprète ce message comme étant une tentative de la part de l’Arabie saoudite d’obliger les autres pays partenaires de ne plus commenter ses prises de position sur le plan interne touchant le droit à la dissidence, la liberté de parole au sein de l’Arabie saoudite. C’est triste, parce que le Canada ne fait que faire ce qu’on fait depuis quatre ans. On défend Raif Badawi, sa famille est ici, et maintenant, c’est sa sœur qui est également arrêtée. Et donc on fait pour elle ce qu’on fait pour lui déjà.

On dit que le Canada est une cible facile parce que notre commerce avec l’Arabie saoudite est relativement limité. Dans les deux sens, c’est à peu près 3 milliards de dollars.

FDK : L’Arabie saoudite joue à un jeu dangereux sous tous les plans. Depuis son arrivée au pouvoir, le prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS) essaye de révolutionner son propre pays, et la façon dont il le fait est dangereuse et peu efficace.

Avec le Canada, l’Arabie saoudite joue un petit jeu, parce que de toute façon le Canada ne compte pour rien. Mohammed ben Salmane se sert du Canada pour affirmer : « On ne me dérange pas, on n’essaye pas de me dicter ma conduite, c’est moi qui décide de tout » […] C’est ce qui l’a foutu en rogne contre le Canada et contre Mme Freeland, parce que tout à coup on essaye de lui parler des droits de la personne, on essaye de le forcer à prendre une décision sur le cas Badawi, alors qu’il n’en a absolument pas l’intention.

Cela dit, le jeu, là, est aussi plus dangereux, dans la mesure où l’ami MBS essaye de convaincre les pays arabes de la valeur du plan Kushner [plan de paix pour le Proche-Orient], qui est de la foutaise monumentale pour les Palestiniens et essaye surtout d’accréditer la notion de Jérusalem, capitale éternelle d’Israël. Il y a eu un tel ressac là-dessus, que le roi lui-même a dû infliger une rebuffade à son petit MBS [son fils].

2. Comment expliquer le manque d’empressement de l’Europe et des États-Unis à prendre position dans cette affaire?

FDK : Les Européens ont tellement de relations économiques avec les Saoudiens qu’ils n’ont pas du tout l’intention de se faire casser leurs contrats. Alors l’hypocrisie de la noble Union européenne étant ce qu’elle est : « Nous, on ne s’en mêle pas. C’est une affaire strictement entre le Canada et l’Arabie saoudite. »

Et chez les Américains, vous pensez que Donald Trump va faire quoi que ce soit? […] Alors, ce qui fait que pour Mohammed ben Salmane, c’est tout bon, parce qu’il peut attaquer le Canada comme il veut. Il sait qu’il n’y aura pas une levée de boucliers contre eux.

ADM : La réponse américaine mardi était assez décevante, mais regardez un peu ce que fera l’Union européenne au cours des prochains jours. Ça m’étonnerait que l’Union européenne ne prenne pas une position plus musclée et n’appuie pas le Canada de façon beaucoup plus ouverte et directe.

Je ne sais pas du côté de chaque gouvernement, mais l’Union européenne a quand même une position basée sur ses traités fondateurs, qui est très forte en matière de protection des libertés fondamentales.

Mohammed ben Salmane coiffé d'un foulard saoudien.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le prince héritier de l'Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane, lors d'une conférence de presse avec le président français Emmanuel Macron, à Paris, le 10 avril 2018

Photo : Reuters / Yoan Valat

Des représailles à répétition

Ce n’est pas la première fois que Riyad prend des mesures punitives contre des pays occidentaux qui l’ont critiqué. L’an dernier, l’Arabie saoudite a suspendu des contrats avec des agences allemandes et a rappelé son ambassadeur posté à Berlin. Riyad a pris ces mesures à la suite de propos tenus par le ministre allemand des Affaires étrangères sur la crise politique libanaise.

En 2015, le Royaume a aussi rappelé son ambassadeur basé en Stockholm et a arrêté de délivrer des visas d’affaires aux citoyens suédois. Riyad réagissait ainsi aux critiques du gouvernement suédois quant aux violations des droits de la personne en Arabie saoudite. Stockholm a pour sa part coupé ses liens militaires avec Riyad.

3. Quelles conséquences aura cette crise sur le Canada? Notamment sur le contrat de 15 milliards de dollars pour la fabrication de blindés destinés à l’Arabie saoudite?

FDK : J’ai écouté mardi le représentant de GDLS [le fabricant ontarien de blindés légers], qui était assez inquiet. Est-ce que, dans la mesure où c’est un produit de défense, l’Arabie saoudite va simplement dire : « On va continuer? » C’est difficile […] Donc, l’affaire de GDLS, au Canada, ils sont sur des ergots pour l’instant. Ils espèrent que ça ne ralentisse pas, ils espèrent qu’il y aura une accalmie dans la crise. Je ne peux pas vous dire. Est-ce que ça va casser ou non?

Pour ce qui est du reste, des 4 milliards de commerce entre les deux pays, on encaissera ça. Mais si le contrat de GDLS est annulé, c’est un vilain coup pour l’Ouest ontarien. Il n’y a aucun doute là-dessus.

Il y a beaucoup de choses qui m’inquiètent. La première, c’est évidemment le cas des étudiants saoudiens, dont la vie sera bouleversée. Et pour les universités canadiennes, c’est quand même un choc. On parle de 7000 étudiants environ, c’est quand même assez brutal.

4. Et l'affaire Badawi dans tout ça?

Raif Badawi, blogueur saoudien emprisonné dans son pays depuis 2012.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Raif Badawi, blogueur saoudien emprisonné dans son pays depuis 2012.

Photo : Facebook

FDK : C’est une de mes plus grandes inquiétudes, parce que MBS est tout à fait capable de dire : « Je vais vous montrer comment je fais, et puis on lui redonne 50 coups de fouet en lui disant : "Vous savez, vous en avez encore 900, et on verra quand on vous en donne d’autres." » C’est absolument épouvantable, c’est atroce. Mais c’est ça, ce pays-là.

C’est le même bonhomme [MBS] qui fait cette guerre au Yémen, c’est le même bonhomme qui a assassiné ou emprisonné un paquet de gens [en Arabie saoudite] pour asseoir son pouvoir. L’Arabie saoudite est en train de foutre la pagaille la plus totale et de créer au Yémen la plus grande crise humanitaire et des droits de la personne qui soit.

ADM : C’est tragique. Les Américains auraient dû saisir l’occasion, ils auraient pu nous appuyer et demander qu’on libère le frère et la sœur Badawi.

5. Quelle sera l’issue de cette crise diplomatique?

FDK : Est-ce que le Canada va prendre des mesures de rétorsion? Est-ce que nous allons envoyer paître l’ambassadeur saoudien quand il reviendra au Canada? Je ne pense pas. Je pense que Mme Freeland a été très claire. Elle va continuer à défendre les droits de la personne dans le monde et surtout quand ils sont maltraités comme en Arabie saoudite. Mais je pense, parce que je suis un vieux diplomate qui n’a aucune imagination, que ça se discutera peut-être à l’Assemblée générale des Nations unies. Mais je ne suis pas sûr, parce que MBS, lui, c’est comme une teigne. Ça pourrait prendre un certain temps.

Vous savez, la relation entre les Saoudiens et le Canada, ce n’est pas très brillant. Ils étaient déjà très furieux quand Mme Freeland avait dit : « Ah bon, c’est vrai qu’on se sert de ces blindés contre la population saoudienne. À ce moment-là, il faudra vraiment vérifier ce qu’il en est. » Et déjà les Saoudiens ont dit : « Écoutez, vous allez commencer par vous mêler de vos affaires. On a un contrat et puis c’est tout. »

AMT : On peut espérer que ça va s’estomper assez rapidement. L’histoire des étudiants saoudiens qui risquent de perdre leur place au Canada est quand même importante. Ce sont souvent les enfants qui sortent de l’élite, déjà très éduqués, qui viennent au Canada finir leur formation. Pour eux, c’est la catastrophe. Si on se demande qui est affecté directement à part la famille Badawi, ce sont les étudiants qui sont privés d’éducation. Et si l’Arabie saoudite pense qu’ils peuvent trouver des places d’ici le 1er septembre en Grande-Bretagne ou aux États-Unis, ils se trompent totalement. Ça prend normalement à peu près une année. Il y a des procédures universitaires, des procédures de visa, des procédures médicales, tout ça. Alors l’idée qu’on va caser tous ces milliers d’étudiants en Grande-Bretagne et aux États-Unis en trois ou quatre semaines, c’est de la folie.

Si on est fidèles à nos valeurs, il faut dire à ce cher prince qu’il ne peut pas se comporter ainsi. Je pense que c’est la position canadienne. On verra ce qu’on fait avec la vente de chars. On verra si ce contrat va être annulé ou limité. Pour l’instant, il n’en est pas question. C’est la seule arme dont le Canada dispose, d’annuler ce contrat.

Propos recueillis par Danielle Beaudoin

Politique internationale

International