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Sans excuses de Trudeau, l’Arabie saoudite durcit le ton et les sanctions envers le Canada

Les informations de Mathieu Gohier
Radio-Canada

L'Arabie saoudite, qui a fait monter la pression sur le gouvernement Trudeau mercredi avec l'annonce de nouvelles sanctions économiques, paraît déterminée à obtenir des excuses du Canada, ce qui ne se produira pas, si on se fie aux propos de Justin Trudeau.

« Les Canadiens s’attendent à ce que leur gouvernement parle clairement, fermement, mais poliment en faveur des droits humains partout dans le monde, et nous allons continuer de le faire », a lancé le premier ministre, mercredi après-midi, lors d'un passage à Montréal.

« La ministre Chrystia Freeland a eu une bonne et longue conversation avec le ministre des Affaires étrangères de l’Arabie saoudite hier », a ajouté Justin Trudeau, affirmant qu’il veut maintenir de bonnes relations avec le Royaume wahhabite.

Même s’il reconnaît que l’Arabie saoudite a progressé sur certains points, le premier ministre promet que son gouvernement continuera à parler de la situation des droits de la personne à ses interlocuteurs au sein de la monarchie wahhabite.

La réaction de Justin Trudeau fait suite à une escalade du ton par l'Arabie saoudite. Mercredi matin, le ministre saoudien des Affaires étrangères, Adel Al-Jubeir, a déclaré que son pays envisageait « des mesures supplémentaires » contre le Canada, sans fournir plus de détails.

Le Canada a fait une grosse erreur [...] Une erreur qui devrait être corrigée. Le Canada sait ce qu'il a à faire.

Adel Al-Jubeir, ministre des Affaires étrangères de l'Arabie saoudite

L’Arabie saoudite n’a pas digéré les commentaires de la ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, qui a critiqué l’emprisonnement de Samar Badawi, sœur de Raif Badawi, et a exigé la libération des deux activistes.

« Il n'y a rien qui justifie une médiation. L’Arabie saoudite ne s’est ingérée dans les affaires du Canada d’aucune manière. Le Canada doit donc corriger ses actions envers le Royaume », pouvait-on lire, mercredi, sur le compte Twitter de la diplomatie saoudienne.

Sanctions supplémentaires

Selon le Financial Times, la banque centrale et l’important fonds d’État d’Arabie saoudite auraient reçu de Riyad la directive de se départir de tous leurs actifs canadiens, même si ces actifs ne représentent qu’une petite fraction de son portfolio étranger de 100 milliards de dollars.

Le Royaume met aussi de la pression sur les agriculteurs canadiens. La principale agence d’achat de blé d’Arabie saoudite, la Saudi Grain Organization (SAGO), a expliqué aux exportateurs qu’elle n’accepterait plus le blé et l’orge canadiens.

Le monde des affaires s'inquiète de ce conflit dont la résolution pourrait se faire attendre, selon des experts. L'entreprise SNC-Lavalin, qui a une forte présence en Arabie saoudite, est particulièrement inquiète. « Si un embargo commercial complet sur les intérêts commerciaux canadiens au Royaume d'Arabie saoudite devait être décrété pour une période prolongée, il y aura une incidence sur notre rendement financier futur », avertit la firme basée à Montréal.

La crise diplomatique touche également le système de santé du Canada : non seulement l'Arabie saoudite a demandé le transfert de ses ressortissants traités dans les hôpitaux canadiens, mais 800 médecins résidents saoudiens quitteront aussi bientôt le pays.

Affaires mondiales Canada cherche toujours à comprendre les modalités des sanctions saoudiennes et l'ampleur qu'elles prendront.

Faux pas diplomatique?

Pour Jocelyn Coulon, chercheur au Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal (CERIUM), bien que la protestation de Chrystia Freeland contre l'arrestation de militantes saoudiennes soit louable, la chef de la diplomatie canadienne a commis deux faux pas.

D'abord, le ton de la ministre et l'utilisation du terme « libération immédiate » ont, selon le chercheur, quelque chose d'arrogant et ont pu mettre le feu aux poudres.

Ensuite, en agissant seul plutôt qu'en faisant front commun avec d'autres alliés, le Canada a pu se placer en position de vulnérabilité. « Habituellement, dans un cas de violation des droits humains dans un pays X, les États occidentaux s’organisent pour publier un communiqué commun, pour dire : nous allons faire une démarche commune. Ça donne plus de poids », explique M. Coulon. Il aurait été beaucoup plus difficile pour l'Arabie saoudite d'user de représailles si elle avait fait face à un front commun de pays occidentaux.

Pour comprendre la crise actuelle, il faut saisir « l’ensemble des relations économiques, militaires et politiques entre l’Arabie saoudite et l’Occident depuis une trentaine d’années », dit Jocelyn Coulon.

« Les Saoudiens ont acheté le silence des Occidentaux avec des contrats absolument fabuleux en matière d’armement ou de financement d’infrastructures. Sur 30 ans, ça se chiffre en centaines de milliards de dollars », avance l'expert.

Depuis 30 ans, nous sommes extrêmement complaisants envers l’Arabie saoudite. Nous condamnons l’Iran, nous condamnons la Syrie, mais nous ne condamnons jamais les crimes ou les atrocités que les Saoudiens produisent au Yémen ou ailleurs.

Jocelyn Coulon, chercheur au CERIUM

L’Arabie saoudite a donc pu percevoir le tweet acerbe de la diplomate en chef du Canada comme un reniement de cet historique de bons procédés. Le Canada n’étant pas un très gros acteur au Moyen-Orient, il peut donc servir de cible exemplaire pour la monarchie saoudienne, estime M. Coulon.

Avec les informations de Agence France-Presse, La Presse canadienne, et CBC

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