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Les femmes plus vulnérables à la violence depuis l'arrêt des transports en autocar en Saskatchewan

Une femme sur le bord d'une route fait du pouce.
Plusieurs femmes font de l'autostop dans le nord de la Saskatchewan, mettant parfois leur sécurité en danger. Photo: iStock
Radio-Canada

Les femmes victimes de violence familiale subissent déjà les conséquences de la fermeture de la Compagnie de transport de la Saskatchewan (STC), selon un récent sondage, qui suggère que la situation pourrait bien empirer avec la fermeture de Greyhound dans l'Ouest canadien.

Un texte de Miriane Demers-Lemay

« Une femme qui n’avait pas accès à un moyen de transport a été contrainte de faire de l’autostop, et elle a été agressée sexuellement », révèle Crystal Giesbrecht, directrice de la recherche et des communications de l’Association provinciale des maisons d’hébergement pour femmes de la Saskatchewan (PATHS).

Cette histoire n’est pas la seule du genre compilée par la PATHS dans le cadre d’une enquête sur le transport des femmes victimes de violence en Saskatchewan, menée auprès de 56 intervenants travaillant dans des refuges de la province.

Certaines femmes n’osent pas quitter leur domicile où elles subissent de la violence. D’autres femmes prennent le risque de faire de l’autostop, même avec des enfants, pour fuir leur conjoint violent.

Une réduction de la clientèle aurait été observée dans près d'un refuge sur trois interrogés par l'organisme. Pas moins de 70 % des répondants ont observé que des clientes avaient fait de l'autostop pour se rendre dans leur refuge.

La situation dans la province pourrait bien s’aggraver avec l’interruption des services de la compagnie Greyhound, craignent divers intervenants du milieu.

Pancarte sur laquelle il est inscrit "Bienvenu à Fond-du-Lac" en anglais.Les femmes des petites communautés du nord de la Saskatchewan, comme celle de Fond du Lac, semblent être particulièrement à risque d'éprouver des difficultés liées au transport pour se rendre dans un refuge. Photo : Radio-Canada

Des compressions dans le transport en commun

En mai 2017, la Saskatchewan a aboli son service d’autobus, estimant que les coûts pour maintenir ces services étaient trop élevés en raison de la baisse du nombre de passagers.

En juillet, la compagnie Greyhound a annoncé qu’elle cesserait de desservir l’Ouest canadien, en raison de la chute du nombre de passagers et du manque de financement pour poursuivre ses activités.

On voit la pancarte en bordure d'autoroute affichant le portrait de trois victimes autochtones.« Les filles, ne faites pas d'autostop sur l'autoroute des larmes. Meurtrier en cavale. » Pancarte sur l'autoroute des larmes, en Colombie-Britannique. Photo : Betsy Trumpener

Les deux décisions sont critiquées par des organismes pour les femmes, qui continuent de craindre que la province ne crée ainsi les conditions pour une seconde « autoroute des larmes », le nom donné à un tronçon de l’autoroute 16, en Colombie-Britannique, où près d’une vingtaine de jeunes femmes, la plupart Autochtones, ont disparu.

Moins d’autobus, plus d’autostop

« Si ces personnes n’ont pas d’options de transport accessible et abordable, elles sont beaucoup plus susceptibles de faire de l’autostop, explique la coordonnatrice du programme d’études de la femme et du genre à l’Université de la Colombie-Britannique, Jacqueline Holler. Et il y a de véritables raisons pour se préoccuper de femmes autochtones qui font de l’autostop. »

La Saskatchewanaise April Montcalf observe d'ailleurs de plus en plus de femmes faisant de l’autostop sur les routes du nord de la province. Cette résidente de La Ronge explique que, avant la fermeture du STC, c'était surtout de jeunes hommes autochtones qu'elle voyait faire de l'autostop. Mais depuis un peu plus d'un an, les femmes et les personnes âgées sont plus nombreuses sur le bord des routes.

« Je demande aux autostoppeurs s’ils prendraient l’autobus si c’était possible, explique-t-elle. Et la plupart me répondent oui. »

Il s'agit de personnes qui n’ont pas le choix [de faire de l’autostop].

Cindy Hanson, professeure en éducation à l’Université de Regina

« La Saskatchewan possède l’un des plus hauts taux de violence familiale au Canada et un taux très élevé de femmes disparues et assassinées au pays, explique la professeure en éducation à l’Université de Regina Cindy Hanson. Beaucoup d'habitants de la province vivent dans les zones rurales. »

Elle explique qu’en combinant tous ces facteurs la province s’engage sur une pente dangereuse.

Une femme victime de violence conjugaleLes femmes violentées pourraient avoir plus de difficultés à quitter leurs milieux empreints de violence, selon Crystal Giesbrecht, de l'Association des services de transition de la Saskatchewan (PATHS). Photo : Radio-Canada

« Les femmes nous ont dit ne pas se sentir en sécurité dans un autocar, parce que leur agresseur pourrait les suivre en utilisant les trajets d’autocar, » observe la directrice de l'organisme réginois SOFIA, Gwyn Tremblay. Mais ces observations ne sont pas les mêmes partout. Au refuge de Swift Current, plusieurs femmes arrivent toujours avec les autocars de la compagnie Greyhound, selon une employée. Au refuge Safe Shelter for Women, à Prince Albert, on voit de plus en plus de femmes qui arrivent en autostop, parfois accompagnées d’enfants.

« Pour des raisons de sécurité, les femmes viennent de partout dans la province », témoigne la directrice de la maison de transition de Moose Jaw, Marlene Borthwick. Elle explique que les femmes violentées ne restent pas nécessairement dans leur région, parce qu’elles seraient plus facilement retrouvées par leur agresseur.

Un obstacle de plus pour quitter la violence

« Plusieurs femmes nous appellent pour qu'on aille les chercher, et elles ne peuvent pas se déplacer, explique Marlene Borthwick, en ajoutant que les refuges n’ont pas les ressources pour assurer le transport de leurs clientes. Cela me brise le cœur. »

Ce constat revient sur les lèvres de plusieurs intervenants de bon nombre de refuges, qui n'ont pas les moyens financiers pour assurer le transport de leurs clientes.

C'est [la perte des services d'autocar provinciaux] une barrière de plus pour quitter [des relations non sécuritaires].

Commentaire de l'enquête menée par PATHS

« Combien de femmes vont rester dans cette situation de violence parce qu'elles n'ont pas de solution de rechange et qu'elles ne peuvent pas en sortir? se désole Cindy Hanson. Combien de fois devons-nous raconter cette histoire pour voir des mesures prises? Une seule fois n'est-elle pas suffisante? »

Demande de financement

L'enquête réalisée par la PATHS révèle que plus de 85 % des répondants croient que la situation pourrait se compliquer pour les victimes de violence avec l'arrêt des services de Greyhound, prévu le 31 octobre prochain.

Pour la chercheuse Cindy Hanson, la solution doit venir du gouvernement. « Il doit y avoir des subventions des gouvernements provincial et fédéral », croit-elle.

Le transport doit être considéré comme un droit, et non pas comme un privilège.

Cindy Hanson, professeure en éducation à l’Université de Regina

Le ministère de la Justice de la province, quant à lui, souhaite travailler de concert avec les intervenants du milieu pour réviser les résultats de l'enquête de la PATHS. Selon le ministère, la province a versé 8,1 millions de dollars dans les programmes de violences interpersonnelles pour l'année 2017-2018, ainsi que 65 000 $ dans le programme provincial Northern Transportation and Support Initiative, qui apporte du soutien aux personnes du nord de la province pour leur permettre d'échapper à la violence.

La Saskatchewan est, avec un taux deux fois plus élevé que la moyenne nationale, la province ayant le taux de violence familiale le plus élevé du pays, selon les plus récentes données de Statistique Canada.

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