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Quand partir rime avec survivre : la face cachée de l'immigration

Un homme de dos.
Saïd souhaite un jour pouvoir exercer la profession d'avocat à Toronto afin d'aider les demandeurs d'asile qui, comme lui, ont trouvé refuge au Canada. Photo: Radio-Canada / Isabelle Corriveau

Depuis des mois, l'Ontario cherche une solution pour gérer le nombre grandissant de nouveaux arrivants. Derrière ces casse-têtes organisationnels se cachent les histoires d'hommes, de femmes et d'enfants qui ont tout quitté dans l'espoir d'une vie nouvelle. Saïd*, un Djiboutien arrivé au Canada en 2017, a accepté de nous raconter son histoire.

Un texte d'Isabelle Corriveau

C’était un avertissement. La prochaine fois que tu oseras écrire un article, que tu oseras t’exprimer sur Facebook ou en public, on va juste essayer d’étirer un peu cette cicatrice et tu finiras au cimetière.

L’homme dans la vingtaine affirme que ces menaces proférées par les services de renseignement djiboutiens en plus d’une série d’événements rapprochés l’ont poussé à fuir Djibouti.

Malgré tout ce qu’il a vécu, Saïd parle de son pays d’origine avec beaucoup d’amour et un brin de nostalgie. Certaines choses, comme sa famille, l’appel quotidien à la prière, la nourriture et la proximité de la mer ne s’oublient pas.

C’est parce qu’il aime son pays qu’il a décidé, il y a quelques années, d’afficher son désaccord avec le parti au pouvoir.

Corruption politique

Depuis l’indépendance de Djibouti, en 1977, deux hommes ont occupé le rôle de président. Le premier, Hassan Gouled Aptidon, a été président entre 1977 et 1999.

Son successeur, Ismail Omar Guelleh, dirige le pays depuis presque 20 ans comme leader du Rassemblement populaire pour le progrès (RPP). C’est sous son règne que le parlement djiboutien décide, en 2010, d’amender la constitution pour que le président puisse briguer des mandats supplémentaires.

Capitale : Djibouti - Population : 956 985 (2017) - Langues parlées : français, arabe, somalien, afar - Président :  Ismail Omar Guelleh (4e mandat)Agrandir l’imageRépublique de Djibouti - Principales données - Sources : Banque mondiale (2017) Photo : Radio-Canada

Lors des élections législatives de 2013, Saïd occupe le rôle d’observateur auprès de la Commission électorale nationale indépendante, un organisme temporaire dont le mandat est de s’assurer de la tenue d’élections démocratiques, mais dont l’impact réel, selon Saïd, est moindre. En tant qu’observateur, il constate la corruption inhérente aux élections qu’il a le mandat d’examiner.

J’ai vu des membres du RPP acheter les voix des plus démunis. Ils vont dans les quartiers populaires pour y offrir quelques promesses, de l’argent et du khat, un hallucinogène très populaire, dit-il.

Quelques mois plus tard, muni de son diplôme en droit, Saïd intègre la Commission nationale des droits de l’homme de Djibouti. Presque un an après, il part faire sa maîtrise sur les droits de la personne et la démocratisation du continent africain dans un autre pays africain. Sa thèse porte sur l’évaluation du cadre électoral à Djibouti.

Un poème et des menaces

Lors des élections de 2016, Ismail Omar Guelleh obtient un quatrième mandat. Pour Saïd, qui n’a connu qu’un président depuis l’âge de six ans, c’est la goutte qui fait déborder le vase.

J’étais vraiment dégoûté et choqué. Mais dans la vie, il vaut mieux être réaliste.

Saïd

En Afrique du Sud, il publie alors sur sa page Facebook un poème satirique portant sur la longévité de gouvernance du président. Son poème suscite énormément de réactions positives et négatives. Peu de temps après, les services de renseignements djiboutiens vont voir ses parents dans la capitale pour leur dire que les actions de leur fils auront des conséquences à son retour.

Son père l’appelle alors pour lui demander de retirer le poème de son mur Facebook, mais le mal est fait et Saïd est gardé à l’oeil par les autorités de son pays. Pour cette raison, il est réticent à retourner à Djibouti et il obtient un visa de touriste pour les États-Unis. Saïd s’estime par contre incapable de quitter le continent africain sans serrer sa famille dans ses bras.

La mission de l’Union africaine a indiqué que le scrutin, bien qu’entaché de manquements à la loi électorale, avait été « libre » et « suffisamment transparent » pour être « le reflet crédible de la volonté du peuple djiboutien ».
Source : France Diplomatie

Arrestation et torture

De retour à Djibouti à la fin de 2016, Saïd en profite pour aller saluer d’anciens collègues. L’un d’entre eux, qui s’avère à être un partisan du régime au pouvoir, lui demande une copie de sa thèse.

Quelques jours plus tard, des policiers viennent l’arrêter chez ses parents, le font monter en voiture et le battent.

Ils m’ont amené à une destination vraiment sombre et m’y ont torturé. J’en porte des séquelles, pas seulement physiques, mais psychologiques.

Saïd

En désignant la cicatrice qu’il porte à son cou, Saïd explique que ses geôliers l’ont averti de se tenir tranquille à l’avenir, et ont menacé de le torturer à nouveau si son comportement ne changeait pas. Saïd est relâché, quelques jours plus tard, à la condition de se présenter chaque semaine au poste de police.

De Djibouti au Canada

Dans les mois qui suivent son retour à la maison, Saïd suit à la lettre les conditions de sa libération. Après avoir passé presque cinq mois à vivre ce calvaire, à avoir perdu ma dignité, j’ai décidé que j’étais obligé de sortir du pays pour avoir une vie décente, dit-il.

En mai 2017, muni de son visa de touriste pour les États-Unis, Saïd se rend à l’aéroport et soudoie un agent de sécurité pour prendre l’avion. Il atterrit au Texas le jour suivant.

Quand les services de renseignements djiboutiens apprennent sa fuite, ils menacent les parents de Saïd en leur disant que leur fils mourra s’il remet les pieds au pays et qu’ils enverront des agents le retrouver aux États-Unis.

Son père lui recommande de quitter les États-Unis et d’aller au Canada, où il juge que son fils sera plus en sécurité. Effrayé par les menaces des services de renseignements djiboutiens et les politiques d’immigration de Donald Trump, Saïd se rend à la frontière canado-américaine à Saint-Bernard-de-Lacolle.

Les gardes-frontières canadiens l’avertissent qu’il sera arrêté s’il traverse illégalement la frontière.

Je leur ai dit : “Ma vie est en péril. Je préfère être dans vos prisons, en sécurité et heureux, plutôt que d’être attrapé par des Américains qui risquent de m’expulser.”

Saïd

Saïd traverse, se fait arrêter et interroger avant d’être envoyé dans un refuge à Montréal. Il décide de s’établir à Toronto en attendant son audience.

« J’ai tourné une page, et un nouveau chapitre s’est ouvert »

Le statut de réfugié de Saïd a été approuvé au printemps 2018, après que le juge lui eut déclaré qu’il avait le droit de vivre paisiblement et en sécurité au Canada.

Depuis, Saïd a de petits boulots en attendant d’obtenir l’équivalence nécessaire pour pouvoir exercer le droit au Canada. Le jeune homme souhaite aider les demandeurs d’asile qui, comme lui, arrivent au Canada en quête d’une vie meilleure.

Un homme tient une canette.Saïd explique avoir fui Djibouti en 2017 après avoir été torturé et menacé par le régime. Photo : Radio-Canada / Isabelle Corriveau

Malgré l’accueil chaleureux qu’il estime avoir reçu, Saïd porte Djibouti dans son coeur. Le jeune homme garde espoir d’y retourner un jour, s’il y a un changement de régime.

C’est un clan mafieux qui a pris mon pays.

Saïd

Optimiste de nature, Saïd espère un jour faire la navette entre son pays d’origine et le Canada, et il souhaite faire venir ses parents et ses plus jeunes frères et soeurs, afin qu’eux aussi puissent vivre en sécurité.

C’est difficile de recommencer à Toronto, dit-il, mais ce qui me motive à rester, c’est qu’il y a plusieurs communautés dont les gens ont été immigrants, comme moi. En voyant leur parcours, ça me donne espoir que je peux devenir quelqu’un.

(*Saïd est un prénom d'emprunt pour protéger l'identité de notre intervenant et celle de sa famille.)

Plus d'information :

En date du 8 août 2018, il y avait 2880 demandeurs d'asile dans les refuges gérés par la Ville de Toronto, ce qui représente 42 % des gens qui y ont recours. Depuis novembre 2016, 5482 demandeurs d'asile sont passés par le système de refuges temporaires géré par la Ville Reine et 2900 d'entre eux ont trouvé des logements permanents.

La Ville de  Toronto, le gouvernement ontarien et le gouvernement fédéral travaillent ensemble pour aider à loger de manière temporaire les demandeurs d'asile qui viennent trouver refuge en Ontario.

Les différents ordres de gouvernement aident aussi les nouveaux arrivants à se trouver de l'hébergement permanent.

Source: Ville de Toronto

Toronto

Droits et libertés