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Star pop, guitare et groupies, ça se dit aussi en innu

Scott Pien Picard (à gauche), son percussionniste Louis-Philippe Boivin et son guitariste Ivan Boivin Flamand.

Photo : Radio-Canada / Scott Pien Picard

Radio-Canada

Ils vendent des disques, multiplient les tournées, sont adulés par les foules. Ils chantent en innu. Leurs fans sont prêts à faire des centaines de kilomètres pour les écouter. Leur musique pourrait bien sauver leur langue, menacée d'extinction.

Un texte d'Emilie Dubreuil

On peut le dire : les filles capotent. Lors de mon passage, début août, au festival Innu Nikamu de Malioténam sur la Côte-Nord, il suffisait de prononcer le nom de Scott Pien Picard pour déclencher des gloussements ravis.

– C’est mon idole. Il a fait un ravage, déclare Alicia Mollen, 19 ans.
– Allez-vous vous faire prendre en photo avec lui?
– Ben oui! C’est la superstar des Innus, genre, explique Alanisse Mollen, 17 ans, comme si c’était une évidence absolue.

Les deux soeurs viennent de la communauté innue de La Romaine, Unamen Shipu dans leur langue, un endroit où vivent plus d’un millier d’Innus.

Le village n’est accessible que par bateau l’été et par avion l’hiver, mais le tube de l’heure dans l’univers de la pop-culture innue, lui, s’y est rendu sans problème, comme partout ailleurs dans la dizaine de villages innus que compte le Québec.

« D’habitude, les chansons populaires, c’est juste en anglais ou en français, c’est vraiment cool d’avoir des chansons que seuls nous, nous pouvons comprendre et qu’on puisse tripper dans la langue de nos ancêtres », explique Alanisse en riant.

Scott Pien Picard en concert

Scott Pien Picard en concert

Photo : Radio-Canada / Scott Pien Picard

Malioténam, capitale musicale

Malioténam, ou Mani-Utenam, veut dire village de Marie. Des statues de la Vierge, on en voit d’ailleurs un peu partout. Des petites, des grandes, placées dans de petites vitrines de bois au pied desquelles sont déposées des fleurs en plastique.

Mais sinon, la réserve ressemble à toutes les réserves. Des bungalows sont alignés dans des rues bien droites, il y a une église, un centre communautaire, un aréna, beaucoup de chiens, et beaucoup d’enfants qui jouent dehors.

Sauf, qu’au coeur de cet été torride, Malioténam a presque l’air d’un club med avec son immense plage de sable blanc et les rouleaux de la mer translucide dans lesquels s’amusent les enfants.

Le pays des Innus, le pays des épinettes noires, c’est 22 000 personnes réparties dans une dizaine de villages au Québec sur la Côte-Nord et au Lac-Saint-Jean. Deux communautés vivent au Labrador.

Ces jours-ci, beaucoup de monde en visite à Malio. Ils sont venus de Schefferville, de La Romaine ou de Betsiamites. Bref, ils sont venus profiter de la plage et assister à ce festival Innu Nikamu, un symbole de résistance culturelle et de survie linguistique qui se joue pourtant sur un air d’été, tout léger, tout léger.

Malio, c’est comme Montréal pour un musicien francophone. La musique innue, à l’échelle autochtone, c’est une grosse industrie, et Malio, c’est la capitale de cette industrie-là.

Louis-Philippe Boivin, percussionniste du groupe de Scott Pien Picard

Le groupe, on l’aura compris, est la sensation du moment, et leur grand succès, une chanson qui s’impose joyeusement comme un vers d’oreille et joue en boucle à la radio communautaire de Mani-Utenam et dans tout le réseau des radios communautaires innues.

Dans le village, on l’entend partout.

Dans une entrée de garage, un homme a mis le volume à fond et lave sa voiture au son du tube en dansant.

La chanson qui s’intitule Atikamekw-Innu, célèbre le fait que ces deux nations autochtones se rencontrent et se rejoignent dans la musique, explique Scott Pien Picard, qui vient d’Uashat, réserve innue située dans la ville même de Sept-Îles

Sans fausse modestie, le guitariste prodigieux Ivan Boivin Flamand, un Atikamekw, nous confirme qu’ils sont de véritables stars.

– On fait de la tournée partout chez les Premières Nations et tout le monde veut se faire prendre en photo avec nous autres. Les Autochtones aiment beaucoup les musiciens autochtones.

– Et les filles?

Les trois musiciens se regardent, complices et un peu gênés, mais ne répondent pas, pudiques.

Jeunes et moins jeunes sont captivés par le festival Innu Nikamu de Maliotenam

Jeunes et moins jeunes sont captivés par le festival Innu Nikamu de Maliotenam

Photo : Radio-Canada

La chanson populaire, rempart contre l’extinction

L’innu, langue millénaire, langue de la forêt et des nomades, est menacée. Les pensionnats et maintenant l’école en français font en sorte que les jeunes la maîtrisent de moins en moins, surtout lorsque les parents ne font pas l’effort de l’enseigner à la maison.

Réjean Bouchard, guitariste et réalisateur de disques, travaille depuis des années avec Florent Vollant, chanteur innu bien connu dans le reste du Québec notamment grâce au groupe Kashtin, dont les chansons ont connu un succès à l’extérieur des Premières Nations.

C’est dans son studio de Malioténam que la plupart des artistes innus enregistrent leurs albums.

« Y a tellement d’artistes talentueux ici, c’est frappant, et c’est une scène culturelle qu’on ne connaît à peu près pas. Celle qui se passe au Nord. Les jeunes écoutent ça et c’est super parce que, dans certains villages, la langue est en train de se perdre »… se console l’amant avoué de cette culture méconnue.

Kim Fontaine dirige le festival Innu Nikamu. Il est lui-même une star de la chanson innue. Son groupe, Maten, a connu de beaux succès. Il est bien conscient que le festival et toute la petite industrie de la chanson autochtone revêtent une importance capitale pour la survie de la culture.

« Perdre la langue, c’est perdre une partie de soi. Quand on dit qu’on est Innu, c’est d’abord dire qu’on fait partie d’une culture. C’est la chasse, c’est la survie, c’est des gestes et des chants immémoriaux. Si tu perds ta langue, souligne Kim Fontaine, tu perds tout cela. Et c’est sûr qu’on a peur. »

Et de ce fait, les tubes, les tournées, la radio Internet qui ne joue que des chansons en innu sont autant de signes que le coeur de la culture innue bat encore.

« Aujourd’hui avec Internet, c’est facile, quand on lance une chanson, elle se promène dans les communautés, ça voyage, ça reste, c’est une façon de préserver la langue et donc de conserver notre identité. Et, même si les jeunes ne parlent pas super bien l’innu, leur fierté de l’entendre chanter est visible et l’écouter est une façon d’être fier de soi », résume Kim Fontaine.

Florent Vollant, chanteur et producteur innu

Le chanteur et producteur innu Florent Vollant

Photo : Radio-Canada / Marc-Antoine Mageau

« Les gens, je crois, sont fiers de nous »

La grande scène du festival se trouve sur le site du pensionnat détruit dans les années 70, mais qui a laissé bien des cicatrices.

Quand les Innus dansent et chantent dans leur langue sur ce lieu de souffrance et d’assimilation qui a arraché de jeunes Innus de la Côte-Nord à leur famille de 1952 à 1970, on se dit que la musique, parfois, c’est vraiment puissant.

Du haut de leur jeune vingtaine, Scott Pien Picard et le guitariste atikamekw Ivan Boivin Flamand sont bien conscients que cette musique, qu’ils jouent pour le grand plaisir des jeunes Autochtones, c’est bien plus que quelques accords qui entrent dans la tête et n’en sortent plus.

– Je suis fier de chanter dans ma langue maternelle. Et les gens, je crois, sont fiers de nous, dit Scott en regardant son ami Ivan d’un air interrogateur.

– Tu crois que les gens sont fiers? Je demande.

– Oui. Moi, en tout cas, je chante en atikamekw pour montrer à tout le monde que c’est important de parler la langue maternelle; c’est grâce à elle que l’on sait d’où l’on vient. C’est un acte de résistance…

Et un chant de résistance qui va droit au coeur de la jeunesse autochtone.

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