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chronique

Alex Jones et le pouvoir arbitraire des réseaux sociaux

Alex Jones, un micro à la main, s'adresse à une foule.
Alex Jones lors d'un rallye en 2016. Photo: Reuters / Lucas Jackson
Jeff Yates

CHRONIQUE - Certains des plus grands réseaux sociaux ont banni le conspirationniste Alex Jones, hier, ainsi que son populaire média Infowars. C'est une décision qui démontre à la perfection le pouvoir – souvent arbitraire – qu'ont ces plateformes sur le web.

Il était clair qu'on en arriverait là un jour.

Depuis plus de 20 ans, Alex Jones crie sur toutes les plateformes dont il dispose que le gouvernement américain s'apprête à déclencher une guerre civile, qu'on ajoute du fluor dans l'eau pour contrôler la population et que toutes les tueries ou attaques terroristes ont été mises en scène dans le but de retirer aux Américains leurs armes.

Si certaines de ses calomnies étaient relativement inoffensives (n'oublions pas qu'il a déjà affirmé que le gouvernement déversait des produits chimiques dans l'eau pour que les grenouilles deviennent homosexuelles), d'autres le sont moins. Dernièrement, des parents d'enfants décédés lors de la tuerie de l'école primaire de Sandy Hook, en 2012 au Connecticut, ont décidé de poursuivre M. Jones (Nouvelle fenêtre). C'est que ce dernier a affirmé plusieurs fois que l'attaque n'avait jamais eu lieu, que les enfants n'étaient pas vraiment morts, que les parents étaient des acteurs. Ceux-ci, victimes de harcèlement de la part d'internautes adeptes des théories loufoques de M. Jones, vivent un calvaire depuis (Nouvelle fenêtre).

La pression a donc monté contre M. Jones dans les dernières semaines. D'aucuns se demandaient de quel droit il racontait des histoires dangereuses comme celles-là sur les réseaux sociaux et s'il respectait les conditions d'utilisation de ces sites, qui interdisent le harcèlement, en accusant des parents en deuil d'être des acteurs.

Les grandes plateformes ont vacillé. Facebook a suspendu le compte d'Alex Jones pendant 30 jours et lui a remis quelques avertissements. YouTube a retiré des vidéos, mais a semblé faire toute une gymnastique pour ne pas le bannir. On aurait dit que les réseaux sociaux se surveillaient, qu'ils attendaient que l'un d'entre eux agisse. Personne ne voulait faire le premier geste. Il faut dire que la décision de bannir M. Jones pouvait s'avérer lourde de conséquences. Jamais, de mémoire, un réseau social n'a supprimé de compte aussi populaire. Seulement sur YouTube, M. Jones avait 2,4 millions d'abonnés.

Finalement, c'est Spotify qui a bougé en premier la semaine dernière. Puis, en l'espace de 24 heures, Apple, Facebook et YouTube ont emboîté le pas. Même Pinterest – loin d'être un bastion de la désinformation – a suivi le peloton.

Des décisions éditoriales

Remarquez qu'un réseau social manque à l'appel : Twitter, où Alex Jones a un compte vérifié et quelque 850 000 abonnés. Pourtant, il y publie les mêmes absurdités qui lui ont valu d'être frappé d'ostracisme par Facebook et YouTube. C'est donc dire que son contenu était assez choquant pour mériter la sanction la plus sévère sur ces deux dernières plateformes, mais pas sur Twitter.

Tout cela démontre très bien la nature arbitraire du pouvoir des réseaux sociaux. Le choix de bannir ou non un compte relève bel et bien du jugement personnel des gestionnaires de ces réseaux plutôt que de valeurs communes. Comme le faisait remarquer la chroniqueuse Issie Lapowsky du magazine Wired (Nouvelle fenêtre), c'est une décision drôlement éditoriale venant de plateformes qui ont tout fait pour éviter de prendre ce genre de décisions.

Personne n'accuse le New York Times de censure parce qu'il n'offre pas une chronique hebdomadaire à Alex Jones. Nous comprenons tous qu'il s'agit d'une décision éditoriale du journal. Les réseaux sociaux prennent de telles décisions, qu'ils veulent l'admettre ou non. Par exemple, la pornographie n'est pas permise sur YouTube, mais pas un seul producteur de porno ne s'en offusque.

Sans les réseaux sociaux, Alex Jones ne serait encore qu'un animateur de radio polémiste aux États-Unis, et non la figure conspirationniste la plus en vue du monde. Ce sont eux qui lui ont permis d'atteindre son auditoire. Ce sont eux qui n'ont pas mis en place dès le départ des règles concernant les contenus conspirationnistes dangereux et qui doivent maintenant subir les conséquences d'avoir banni une des figures les plus populaires du web.

Le beau jeu

Les grandes plateformes ont eu le beau jeu pendant des années. En affirmant être neutres, ces réseaux sociaux ont permis à tout un chacun de faire ce qu'il veut. Ça a attiré la foule. Facebook a désormais 2,3 milliards d'utilisateurs mensuels. C'est plus que le nombre de chrétiens, le groupe religieux le plus important de la planète.

Et tout d'un coup, après une série de scandales, cette entreprise de la Californie, qui dispose d'autant d'employés que la Ville de Montréal, doit gérer plus étroitement un des plus gros groupes d'êtres humains au monde.

Comment ces plateformes gèrent-elles leurs communautés? Essayez de comprendre ce communiqué de Facebook qui explique pourquoi Alex Jones a été banni (Nouvelle fenêtre). C'est vague. On ne comprend pas vraiment de quoi il est accusé exactement (mais on constate que c'est en raison de discours haineux, et non pour avoir désinformé des millions de personnes pendant une décennie) ni quelles sont les règles qui ont mené à ce choix.

Des règles qui sont tout à fait différentes pour Twitter ou pour YouTube, et au sujet desquelles les utilisateurs n'ont pas plus leur mot à dire. Ces entreprises ne consultent pas leur communauté pour savoir ce qu'elle veut. On ne peut pas voter pour un conseil d'administration qui mettrait en place des règles qui nous conviennent mieux. Le choix est binaire : respectez les règles ou fermez votre compte. Et en 2018, disparaître des réseaux sociaux équivaut à disparaître du web.

Ces plateformes agissent comme des tyrans, avec tout l'arbitraire qui vient avec.

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