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Le microdosage d'hallucinogènes pique la curiosité des chercheurs

Dans un réfrigérateur propre et vide, qui semble être celui d'un laboratoire, deux petits contenants transparents contiennent des champignons magiques. Une main saisi l'un des contenants.
Des champignons « magiques » hallucinogènes Photo: Getty Images / Daniel Berehulak
Radio-Canada

Si une majorité de personnes commencent leur journée par une tasse de café, certains consomment plutôt de toutes petites quantités de LSD ou de champignons magiques. Perçus à une autre époque comme de potentiels médicaments innovateurs, les hallucinogènes sont entrés dans l'illégalité et peu de recherches leur sont aujourd'hui consacrées. Un groupe de chercheurs espère toutefois pallier ce manque de savoir scientifique.

Ces chercheurs étudient la manière dont certaines personnes pratiquent ce qu’on appelle le microdosage, ainsi que les avantages et les inconvénients qu’ils trouvent à cette pratique.

Le microdosage consiste à consommer, à des fins thérapeutiques, d’infimes quantités de drogues hallucinogènes comme le LSD ou la psilocybine (substance active des champignons magiques). L’objectif des utilisateurs est de prendre une dose trop petite pour intoxiquer, mais assez substantielle pour fournir certains effets bénéfiques, notamment une meilleure humeur, une diminution de l’anxiété et une meilleure créativité.

Des chercheurs de l’Université de Toronto, de l’Université York et du Centre de toxicomanie et de santé mentale de Toronto collaborent à cette étude, qui est, selon eux, la première en son genre.

De meilleure humeur et plus concentré

L’équipe a fait remplir des sondages anonymes par des membres de la communauté de microdosage présente sur le populaire forum Web Reddit et d’autres réseaux sociaux. Elle a reçu la réponse de 909 personnes ayant pratiqué ou pratiquant toujours le microdosage, environ une fois tous les trois jours ou une fois par semaine.

Les microdoseurs ont évoqué nombre de bénéfices, dont la bonne humeur, une plus grande concentration et une meilleure connexion aux autres.

Les chercheurs ont aussi conduit une série de tests pour comparer ces utilisateurs à un groupe témoin.

Quatre petits timbres de LSD sont plus petits qu'une seule pièce de 25 sous. Sur les timbres, des images d'anges imprimées.Des timbres de LSD sur une pièce de 25 cents. Les adeptes de microdosage consomment habituellement un ou deux dixièmes d'un timbre. Photo : Paul J. Richards/AFP/Getty Images

Par exemple, pour évaluer la créativité, on a demandé aux participants de trouver le plus d’usages possible à des objets du quotidien. Les chercheurs ont aussi testé la sagesse des participants en leur demandant dans quelle mesure ils se reconnaissaient dans une série d'énoncés comme « À ce stade de ma vie, je trouve facile de rire de mes erreurs ».

Les microdoseurs ont présenté plus de créativité et de sagesse, mais aussi moins de négativité et d’attitude dysfonctionnelle, des traits liés à la dépression et à l’anxiété.

Pour l’un des coauteurs de l’étude, Thomas Anderson, qui est un candidat au doctorat en neuroscience cognitive, les résultats sont « très prometteurs ».

Encore bien loin d’être de la médecine

Les deux auteurs principaux appellent toutefois à la prudence. La corrélation observée ne permet pas de conclure qu’une causalité existe.

Nos résultats justifient certainement plus de recherches, mais il est important de les prendre avec un grain de sel, avertit Rotem Petranker, un autre coauteur et étudiant aux cycles supérieurs en psychologie sociale.

Ce que ces résultats veulent réellement dire, c’est que nous devons étudier le phénomène dans des conditions de laboratoire pour savoir à quel point ils sont vraiment causés par la substance en question.

Rotem Petranker, coauteur de la recherche et étudiant aux cycles supérieurs en psychologie sociale

Thomas Anderson note aussi qu’un petit groupe de la communauté du microdosage a rapporté des effets contradictoires aux témoignages de la majorité, comme une diminution de la concentration et plus d’anxiété. Certains parlent aussi d’inconfort physique; le microdosage leur ferait avoir trop froid ou trop chaud.

La critique la plus commune des participants sondés reste toutefois le fait qu’il est difficile de pratiquer librement le microdosage étant donné son illégalité et le tabou qui lui est ainsi associé. Puisque les hallucinogènes doivent être obtenus illégalement, il est aussi difficile de s’assurer qu’ils sont sûrs et d’en consommer de manière précise et régulière.

Les chercheurs se sont assurés de clarifier qu’ils n’encouragent pas le microdosage à des fins thérapeutiques.

Nous sommes encore bien loin de pouvoir dire que c’est une médecine et que ça devrait être prescrit aux gens. Je pense que beaucoup plus de recherche doit être faite avant de pouvoir affirmer cela.

Rotem Petranker, coauteur de la recherche et étudiant aux cycles supérieurs en psychologie sociale

Des obstacles immenses à la recherche

À une autre époque, le Canada était un leader mondial dans l’exploration de l’utilisation thérapeutique des drogues psychédéliques, selon Kenneth Tupper, professeur auxiliaire à l’Université de Colombie-Britannique (UBC) et directeur au Centre sur l’usage de drogue de Colombie-Britannique (Centre on Substance Use).

L’hôpital de santé mentale de Weyburn, en Saskatchewan, était considéré comme un centre à la fine pointe de la recherche dans ce domaine dans les années 1950. Les psychiatres Abram Haffer et Humphry Osmond y menaient des expériences en administrant du LSD à des volontaires, des collègues, des amis, des membres de leurs familles et à eux-mêmes. Ils ont utilisé la drogue pour traiter des patients souffrant d’alcoolisme, souvent avec succès. Leur travail a acquis une renommée internationale.

M. Tupper explique que ce travail a éventuellement été miné par des inquiétudes sur l’utilisation récréative de la substance et le climat social de l’époque.

On a jeté le bébé avec l’eau du bain à cause de l’utilisation non thérapeutique dans la rue. Ça a vraiment fait reculer la recherche pour une utilisation clinique de plusieurs décennies.

Kenneth Tupper, professeur auxiliaire à l’Université de Colombie-Britannique

Selon lui, le vent tourne, mais il reste un long chemin à parcourir. Bien que l’attitude de la communauté médicale face aux psychotropes commence à évoluer, un changement dans la réglementation est nécessaire pour garantir le financement nécessaire à de meilleures études.

La nature illicite des drogues pose des obstacles légaux à la recherche, selon Mark Haden, chercheur en santé publique à UBC et directeur général de l’association multidisciplinaire pour l’étude des psychotropes.

Si vous voulez vraiment commencer à donner des drogues psychédéliques à des personnes à des fins de recherche, les obstacles sont immenses, dit-il, ajoutant que la reclassification des drogues psychédéliques ouvrirait la voie à la recherche.

Au Canada, les hallucinogènes comme le LSD ou la psilocybine sont classifiés à l’annexe III des substances réglementées. Sa possession requiert donc une licence ou une prescription, sans quoi son propriétaire s’expose à un maximum de trois ans de prison.

Tandis que le gouvernement fédéral légalisera bientôt le cannabis, il a affirmé récemment n’avoir aucune intention de décriminaliser d’autres drogues.

De premiers tests de microdosage en laboratoire?

Selon Mark Haden, il est important de poursuivre la recherche, étant donné la longue liste de troubles et de maladies pour lesquels nous n’avons pas encore de traitements efficaces, par exemple la dépression.

Peut-être découvrira-t-on que certaines personnes sont aidées par de grandes doses administrées dans un contexte thérapeutique alors que d’autres auraient besoin de toutes petites quantités de drogues psychédéliques dans la vie de tous les jours, avance-t-il.

Malgré les obstacles, les Canadiens mènent de plus en plus de recherche dans ce domaine : les essais cliniques sont menés sur les potentiels bénéfices de la psychothérapie assistée par la MDMA dans le traitement du stress post-traumatique. On teste aussi les traitements accompagnés de psilocybine pour régler des problèmes de toxicomanie.

L’équipe de M. Anderson et de M. Oetranker continuera à publier les trouvailles de son sondage dans trois nouveaux articles.

Personne n’a encore fait d’essais comparatifs randomisés sur le microdosage, dit Thomas Anderson, faisant référence aux normes les plus élevées de recherche scientifique, où l’on compare l’effet d’un traitement avec celui d’un placebo sur des groupes choisis au hasard.

Nous souhaitons être les premiers, conclut-il.

D'après un texte d'Ilina Ghosh

Avec les informations de CBC

Drogues et stupéfiants

Science