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Un premier dictionnaire pour donner une seconde vie à l'abénaquis

Philippe Charland, professeur d'abénaquis devant sa bibliothèque.

En date d'aujourd'hui, Philippe Charland est le seul professeur d'abénaquis au Québec.

Photo : Radio-Canada

Radio-Canada

Au Québec, le nombre de personnes qui parlent l'abénaquis se compte sur les doigts d'une main. Philippe Charland en fait partie. En collaboration avec le conseil de bande d'Odanak, l'enseignant lancerait bientôt le premier dictionnaire français-abénaquis. Un outil qui pourrait faciliter l'apprentissage de la langue autochtone pratiquement éteinte.

Un texte de Raphaëlle Drouin

Philippe Charland (qui n'est pourtant pas Autochtone) enseigne l’abénaquis depuis maintenant 10 ans dans les communautés de Wôlinak et d'Odanak, dans le Centre-du-Québec.

L'enseignant de 42 ans vient de remettre à Patrimoine Canada un dictionnaire français-abénaquis de près de 5000 mots, rédigé en collaboration avec le conseil de bande d’Odanak et des membres de la communauté abénaquise.

C’est Monique Nolet-Ille, une Abénaquise de la communauté d’Odanak qui lui a appris la langue.

Moderniser l'apprentissage

Pour enseigner l’abénaquis, Philippe Charland (et Monique Nolett-Ille avant lui) utilise des ouvrages écrits par des Abénaquis.

« Des quelques outils que l’on a, il n’y a rien de parfait, rien de complet », explique toutefois Philippe Charland.

Il précise que les seuls outils de référence disponibles sont des manuscrits, dont certains datent du 18e et du 19e siècle.

Un manuscrit écrit par un Abénaquis dans les années 1700.

Un manuscrit écrit par un abénaquis dans les années 1700.

Photo : Radio-Canada

« Les Abénaquis qui ont écrit des livres sur la langue l'écrivaient comme ils parlaient, précise Monique Nolett-Ille. L’abénaquis n’est pas une langue écrite, mais davantage une langue de conversation, une langue orale. »

Ainsi, les écrits sont souvent inachevés parce que les auteurs n’ont pas trouvé de manière de décrire adéquatement certaines règles de grammaire par exemple. D’autres ouvrages se contredisent carrément.

Il faut parfois se référer à cinq ou six outils pour retrouver comment écrire un mot ou encore comment accorder un verbe

Philippe Charland, professeur d'abénaquis

Le dictionnaire français-abénaquis de Philippe Charland se veut donc une référence standardisée et modernisée.

Garder le fort en attendant

Mais pourquoi créer un outil de référence pour une langue pratiquement éteinte? Pour Philippe Charland, il s'agit d'une sorte de « devoir civique ».

L'enseignant originaire de Contrecoeur, sur la Rive-Sud, a commencé à s'intéresser aux questions autochtones lors de son baccalauréat en géographie à l'Université du Québec à Montréal (UQAM). Il a ensuite décidé d'apprendre l'abénaquis alors qu'il était dans la jeune vingtaine.

Depuis, Philippe Charland, qui enseigne au Cégep du Vieux-Montréal et à l’UQAM, se consacre aux questions autochtones. Il a également vécu quelques années dans le Grand Nord du Canada, à Iqaluit, alors qu’il travaillait pour le gouvernement du Canada.

Pour les quelques personnes qui parlent l’abénaquis, il existe en outre un certain espoir de voir la langue parlée par d’autres.

« Il y a une sorte de passion. Je pense que Philippe la partage comme je l’ai ressentie, indique Monique Nolett-Ille. C’est une très belle langue »

Tout ce qu’on peut faire pour essayer de la sauvegarder, c’est toujours ça et peut-être que dans le futur d’autres voudront l’apprendre

Monique Nolett-Ille, ancienne professeure d'abénaquis

Pour le moment, Philippe Charland, Monique Nolett-Ille et une poignée d’autres gardent donc le fort.

« Je dis toujours que j’attends mon Padawan [apprenti Jedi], comme dans Star Wars », explique Philippe Charland. Quelqu’un qui voudra vraiment s’investir dans l’apprentissage de la langue, comme il l’a autrefois fait auprès de sa professeure Monique Nolett-Ille.

Une langue difficile à apprendre

Toutefois, rares sont ceux qui sont véritablement motivés à apprendre l’abénaquis. « Les gens ne font pas la file pour être dans mes cours », plaisante Philippe Charland.

« Ce n’est pas une langue facile non plus, précise Monique Nolett-Ille. Il faut vraiment s’y mettre . »

L’abénaquis a par exemple ses propres règles d’accord parfois difficiles à traduire en français. D’autant plus que plusieurs aspects de la langue n’ont pas été modernisés au fil du temps.

« Il n’y a pas de mots pour dire "télévision" ou encore "téléphone" », renchérit Mme Nolett-Ille.

Selon l’anthropologue abénaquise Nicole O’Bomsawin, il existe aussi un problème d’accessibilité des cours.

Il y a des gens qui sont intéressés, mais les moyens ne sont pas là. De nombreux Abénaquis habitent à Montréal ou à Québec, alors comment font-ils pour apprendre?

Nicole O'Bomsawin, anthropologue

« Elle est là la difficulté. Oui, il y a des cours à Odanak la semaine, mais pour ceux qui travaillent c’est moins évident », explique-t-elle.

L’abénaquis dans un cursus scolaire

À l’automne prochain, Philippe Charland donnera un cours d’abénaquis au Collège Kiuna, à Odanak.

C’est la première fois que la langue autochtone est incluse dans un cursus scolaire.

« Je trouve ça formidable », indique Nicole O’Bomsawin, aussi enseignante au Collège Kiuna, qui espère que davantage de jeunes Abénaquis prendront goût à la langue.

Jusqu’à maintenant, les seuls cours d’abénaquis sont donnés dans les communautés d’Odanak et de Wôlinak dans un cadre informel.

Selon Monique Nolett-Ille, le fait d’être intégré à un parcours scolaire devrait inciter les étudiants à être plus assidus dans leur apprentissage.

« J’espère que ça va motiver les gens, ça devrait. S’il y a des notes et des examens, les gens ont intérêt à étudier », affirme-t-elle en riant.

Où est passé l'abénaquis?

Quand elle était petite fille, Nicole O’Bomsawin entendait son grand-père parler la langue. Selon elle, c'est la dernière génération qui parlait couramment la langue.

Aujourd’hui, Mme O'Bomsawin connaît quelques mots, mais ne peut pas avoir une conversation en abénaquis. « Si j’avais été vraiment exposée à la langue, je la parlerais peut-être aujourd’hui », raconte-t-elle.

Ainsi, qu’est-ce qui explique la quasi-disparition de l’abénaquis? Selon l’anthropologue, les Autochtones ont arrêté de parler la langue au début des années 1900.

« L’école est arrivée en 1898, explique-t-elle. À partir de ce moment-là, on a commencé à apprendre le français. »

« L’abénaquis n’était pas interdit, mais ce n’était pas encouragé. On disait que ceux qui ne parlaient pas français réussissaient moins bien à l’école », poursuit-elle.

La situation géographique des Abénaquis a aussi joué un rôle dans l’affaiblissement de la langue. La majorité de la communauté vivait et vit toujours le long du fleuve Saint-Laurent.

« La principale activité économique à l’époque était la vente de paniers aux Canadiens français. On a donc parlé anglais et français par nécessité, parce qu’on était entouré », précise Nicole O’Bomsawin.

Quelques mots en abénaquis :

  • Bonjour : Kwaï (prononcé « kou-aille »)
  • Merci : Wliwni (prononcé « olé-o-né »)
  • Je t’aime : K’kzalmel (prononcé « kék-zal-mel »)
  • Aurevoir : Adio (prononcé « a-di-o »)
  • Oui : 8h8 (prononcé « hon-hon »)
  • Non : Nda (prononcé « ène-da »)

Grand Montréal

Autochtones