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Restaurants, vin, cognac : Caraquet paie la note pour séduire des investisseurs

Une main avec une carte de crédit, une autre avec une machine interac, des assiette. Personne n'est reconnaissable.
Un homme paie son addition au restaurant. Photo: getty images/istockphoto / skynesher
Radio-Canada

Les dirigeants d'AcadieNor ont dépensé des sommes importantes en repas au restaurant, en alcool et en voyages. L'organisme de développement économique, qui reçoit des fonds publics, a tout fait pour ne pas dévoiler ces dépenses, mais des documents obtenus par Radio-Canada en vertu de la Loi sur le droit à l'information montrent que le développement économique coûte cher aux citoyens de Caraquet, au Nouveau-Brunswick.

Un texte de René Landry

Des relevés de dépenses de dirigeants d'AcadieNor font état de sommes considérables, souvent sans autre justification que le développement économique. Le directeur général de la Ville, Marc Duguay, qui siégeait à la direction d'AcadieNor, a signé à plusieurs reprises des autorisations de dépenses qu'il réclamait lui-même.

La Ville de Caraquet a lutté bec et ongles, pendant plus de cinq ans, pour que les informations relatives à son organisme de développement économique AcadieNor ne soient pas révélées au public. Radio-Canada a toutefois eu accès aux documents, après une longue bataille juridique.

Ces documents montrent qu’à Caraquet, les efforts de développement économique vont souvent de pair avec des voyages et des repas bien arrosés dans des restaurants.

Des milliers de dollars dans des restaurants

En mai 2015, Lucien Sonier, alors vice-président d'AcadieNor, se fait rembourser une addition de 2743 $ pour un repas dans un restaurant à Québec.

Le restaurant vu de l'extérieur, avec une terrasse en été. Le bar-grilladerie La Bête, à Québec Photo : Radio-Canada

La même année, Marc Duguay et d'autres personnes, qui ne sont pas identifiées dans les documents, se rendent dans un établissement mythique, Au Pied de Cochon, au coeur du quartier des Halles, à Paris. Une partie du reçu soumis pour un remboursement à AcadieNor est illisible. On peut toutefois y lire : du foie gras, des filets au poivre, une côte de cochon, trois bouteilles de vin et huit verres de cognac.

L'addition du restaurant parisien Au Pied de CochonL'addition du restaurant parisien Au Pied de Cochon Photo : Radio-Canada / René Landry

Le 20 décembre 2016, les membres du conseil d'administration d'AcadieNor célèbrent le temps des Fêtes en grand, au restaurant Le Panaché, à Caraquet. Le conseil d'administration compte une douzaine de personnes, mais 20 clients reçoivent des repas et se partagent huit bouteilles de vin.

Le restaurant Déjà Bu!, à Caraquet, se voulait un haut lieu de la gastronomie dans la Péninsule acadienne. Le dirigeant d'AcadieNor et directeur général de la Ville, Marc Duguay, semblait y avoir ses habitudes. Dans ses demandes de remboursement de frais, il donne peu de détails. La plupart du temps, il est indiqué souper développement économique.




Des factures salées dans les restaurants

Le Panaché, Caraquet - 3820 $
(Souper de Noël, pour 20 personnes)

La Bête, Québec - 2743 $
(seul justificatif : « chantier naval »)

Au pied de cochon, Paris - 1029 $
(dans le cadre d'une visite culturelle)

Déjà Bu!, Caraquet - 600 $
(souper de développement économique)




Les restaurants préférés de Lucien Sonier

Lucien Sonier, un dirigeant d'AcadieNor qui a été directeur général de la Ville de Caraquet pendant 29 ans, s'est rendu à Fredericton à plusieurs reprises pour le compte de l'organisation. Mais il n'a pas besoin d'aller très loin pour demander de se faire rembourser des repas en raison du développement économique.

Ses restaurants de choix sont Le Caraquette, le Pizza Delight et l'Oriental. Dans ses demandes de remboursement, il fournit peu de détails et, la plupart du temps, seule une copie de la transaction d'une carte de crédit est fournie.

Les demandes de remboursement des dirigeants d'AcadieNor pour de l'alcool sont aussi monnaie courante.

Des réclamations n'indiquent aucune explication, comme le remboursement de 76,35 $ reçu par Marc Duguay pour un achat dans une succursale de la Société des alcools du Québec, dans la ville du même nom, en mai 2015.

Des voyages à l'étranger

En août 2014, Marc Duguay approuve lui-même une demande de remboursement d'une partie de son voyage en Italie. Dans la colonne intitulée but du voyage, il est écrit centre naval.




Des dépenses lors de déplacements à l'étranger

France - 3170 $
(pour un voyage culturel)

Yukon - 2490 $
(pour une conférence sur le développement économique)

Maine - 1659 $
(tentative d'attirer des magasins de vente au détail)

Italie - 1093 $
(réclamation liée au chantier naval)




Radio-Canada a tenté de se faire préciser auprès de la Ville de Caraquet la nature exacte des dépenses effectuées à l’étranger, sans succès.

Au mois d'août 2011, le directeur général Marc Duguay a fait une tournée de trois jours dans l'État du Maine, à Bangor, et dans les villes touristiques de Freeport et Kittery. La raison officielle du voyage : prospection pour attirer de nouvelles entreprises commerciales.

Peu de réactions

Le directeur général de la Ville de Caraquet, Marc Duguay, le maire de Caraquet, Kevin Haché, et Lucien Sonier n'ont pas voulu accorder une entrevue à Radio-Canada.

Gilles Lanteigne, qui préside AcadieNor depuis 2015, a accepté de parler de la situation. Est-ce que les sommes consacrées à la nourriture et à l'alcool sont excessives et s’agit-il d'une bonne stratégie?

C'est toujours difficile à évaluer, explique-t-il. L'excès... Pour certaines personnes, c'est raisonnable et pour d'autres, ça ne l'est pas.

Pour Gilles Lanteigne, ce qui compte avant tout, ce sont les résultats : attirer des entreprises et faire progresser celles qui sont déjà dans la région.

Tu fais des affaires avec des PDG, des gens dans la haute société qui ont un train de vie un peu différent du nôtre, je l'avoue. Mais c'est ce que c'est, l'économie. C'est la seule manière d'amener des gens dans tes communautés.

Gilles Lanteigne, président d'AcadieNor depuis 2015
L'homme dans ses bureaux pose pour la photo. Gilles Lanteigne, président d'AcadieNor depuis 2015. Photo : Radio-Canada / Michel Nogue

Depuis que j'ai pris la présidence en 2015, il y a quand même des sorties qui se font, mais il faut être quand même raisonnable. Et ça va continuer. Vous dire qu'on ne le fera pas, qu'il faut rester ici et manger seulement du pain et du beurre, ça ne se fait pas, dans ce domaine-là, dit Gilles Lanteigne.

« On était généreux »

Ex-maire de Grande-Anse, Réginald Boudreau a siégé au premier conseil d'administration d'AcadieNor. Mais c'est à titre de président de la Chambre de commerce du Grand Caraquet qu'il a été invité à se rendre à Fredericton à plusieurs reprises.

C'est souvent, que la Ville m'invitait à aller à Fredericton, que je participais à des réunions, à des débats et à des soupers. J'ai toujours trouvé la Ville [de Caraquet] généreuse dans ce qu'elle offrait, explique Réginald Boudreau.

Il y avait beaucoup de vin, beaucoup de très, très bons repas. On n'allait pas manger au McDonald's. C'étaient toujours de bons repas assez copieux et souvent assez bien arrosés.

Réginald Boudreau, ancien membre du conseil d'administration d'AcadieNor
L'homme pose pour la photo devant sa maison. Réginald Boudreau, ancien membre du conseil d'administration d'AcadieNor Photo : Radio-Canada / Michel Nogue

Il y a des gens qui pensaient que c'est comme ça que tu faisais du développement économique. Je ne sais pas si c'est pour développer des relations ou des amitiés avec les entrepreneurs potentiels, mais on était généreux. J'ai toujours trouvé que c'était un peu trop. Je considère que quand tu veux attirer une personne d'affaires, tu lui parles de tes infrastructures, de ce que tu peux offrir, croit Réginald Boudreau.

Si Réginald Boudreau considère qu'AcadieNor est une bonne chose pour le développement économique, il se questionne sur sa gestion.

Ce qui m'inquiétait, c'est qu'on n'avait pas toujours des bilans vérifiés. Moi, comme personne d'affaires, je me disais “si on ne me fournit pas des bilans vérifiés et des choses comptables qui sont en règle, je ne veux pas siéger là-dessus". Et ce n'était pas vraiment bien vu, de poser trop de questions.

Qu'est-ce qu'AcadieNor?

AcadieNor est un organisme de développement économique de la Ville de Caraquet créé en 2005.

Doté au départ d'un budget annuel de 125 000 $, son objectif est d'attirer et de retenir des entrepreneurs dans la région de Caraquet.

AcadieNor a ses bureaux dans un complexe industriel, une ancienne usine de textile qui a été vendue pour la somme symbolique de 1 $ par la province et rénovée grâce à des subventions gouvernementales.

AcadieNor est financée en grande partie par les revenus de la location des espaces commerciaux de son complexe industriel.

Annuellement, l'organisme reçoit des subventions gouvernementales qui varient de 50 000 $ à 200 000 $.

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