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Quand un conspirationniste défend son droit à la liberté d'expression

Alex Jones marche dans un corridor.

Alex Jones, en marge d'une comparution devant un tribunal du comté de Travis, au Texas, le 17 avril 2017.

Photo : La Presse canadienne / AP/Tamir Kalifa/Austin American-Statesman

Radio-Canada

Le conspirationniste américain Alex Jones se présentera mercredi devant un tribunal d'Austin, au Texas, pour réclamer le rejet d'une poursuite intentée contre lui par les parents de deux enfants abattus par un tireur fou à l'école primaire de Sandy Hook.

Le fondateur du populaire site InfoWars est poursuivi pour diffamation par Leonard Pozner, Veronique De La Rosa et Neil Heslin, qui lui réclament 1 million de dollars pour des dommages qu’ils attribuent à des déclarations faites par Jones.

Les deux premiers sont les parents de Noah, tandis que le troisième est le père de Jesse, deux des 20 enfants abattus par un tireur qui a fait irruption dans leur école du Connecticut, le 14 décembre 2012. Six adultes ont aussi perdu la vie dans cette tuerie qui a scandalisé l’Amérique.

Les trois plaignants disent avoir subi de graves conséquences engendrées par des propos d’Alex Jones, qui ne cesse d’arguer que cette tuerie n’est qu’un canular « mis en scène », et que les parents des victimes sont des menteurs désirant resserrer les lois encadrant la possession d’armes à feu.

Sandy Hook est une imposture, complètement fausse, avec des acteurs et, selon moi, une construction.

Alex Jones, dans une de ses émissions, en 2015

Forcés à déménager

Bien que cette théorie soit parfaitement fausse, de nombreux partisans d’Alex Jones y croient dur comme fer et harcèlent des parents de victimes, quitte à les menacer de mort, les forçant du coup à déménager, allèguent-ils dans une déclaration sous serment déposée en cour.

Ils y affirment que le conspirationniste s’est lancé dans une campagne « d’assertions fausses, cruelles et dangereuses ».

Veronique De La Rosa, assis à une table, pose sa main sur un main dessin fait par son défunt fils.

Veronique De La Rosa, comparaissant devant un comité de la législature du Connecticut, lors d'une audience sur les lois encadrant les armes à feu, le 28 janvier 2013. À droite, une photo de son fils, Noah Pozner, tué à l'école primaire Sandy Hook.

Photo : La Presse canadienne / AP/Jessica Hill

Dans une entrevue diffusée par le New York Times, M. Pozner et Mme De La Rosa affirment que ces menaces les ont forcés à déménager à sept reprises depuis la tuerie. Ils habitent désormais à des centaines de kilomètres de l’endroit où leur Noah, 6 ans, est enterré.

À chaque déménagement, des partisans d’Alex Jones les retrouvent, diffusent leurs coordonnées, puis les menaces reprennent aussitôt, dit Mme De la Rosa, qui vit aujourd’hui avec son conjoint à un endroit gardé sous haute sécurité. Le tout se produit « à la vitesse de la lumière », argue-t-elle.

J’aimerais me rendre à la tombe de mon fils, mais je ne peux pas le faire; mais nous avons pris la bonne décision.

Veronique De La Rosa, mère d'une victime de la tuerie de Sandy Hook

Mme De La Rosa et M. Pozner ne seront d’ailleurs pas présents en cour, mercredi, en partie pour des raisons de sécurité.

La tuerie de l'école primaire Sandy Hook de Newtown, dans le Connecticut, est l'une des pires jamais survenues aux États-Unis. Elle n'a cependant pas entraîné d'importants changements en matière de contrôle des armes à feu, pourtant défendus avec passion à l'époque par le président Barack Obama.

Une poursuite-bâillon, selon Alex Jones

Alex Jones tentera pour sa part de faire rejeter cette poursuite en invoquant une loi texane visant à défendre la liberté d’expression en interdisant les poursuites-bâillons. Il demande en outre que les parents du jeune Noah Pozner lui versent 100 000 $ pour couvrir ses frais judiciaires.

Dans sa réplique à la déclaration sous serment des plaignants, l’avocat d’Alex Jones fait valoir que ses théories sont en fait des opinions et déplore que les plaignants ont « isolé des déclarations spécifiques, les prenant hors contexte, tout en ignorant d’autres portions pertinentes et en interprétant mal ce qui a été dit ».

« Certains commentaires » faits par son client, ajoute-t-il, « ne constituaient pas une accusation contre les enfants ou les familles, mais contre les médias et des responsables gouvernementaux, dont les gestes en ont entraîné plusieurs à s’interroger sur la version officielle de l’événement ».

Il argue en outre que les parents de Noah Pozner sont des personnages publics, puisque M. Pozner a fondé un mouvement visant à contrer la désinformation, et que Mme De La Rosa a publiquement demandé que des armes de type AR-15 soient bannies.

[La famille Pozner vise] à faire taire ceux qui s'opposent à leurs efforts très publics pour bannir la vente de certaines armes, munitions et accessoires, faire adopter de nouvelles lois sur l'enregistrement des armes à feu et limiter la liberté d'expression.

Extrait de la déclaration sous serment de l'avocat d'Alex Jones

Alex Jones a fondé le site InfoWars en 1999, élargissant progressivement la base de son public. Il a notamment relayé les théories présentant les attentats du 11 septembre 2001 comme une manipulation fédérale. Sa notoriété a augmenté après que Donald Trump lui eut accordé une entrevue lors de sa campagne électorale.

Celui qui allait devenir président des États-Unis, lui-même réputé pour diffuser quantité d'informations sans preuve ni fondement, n'avait pas hésité à le qualifier de « formidable ». Infowars diffuse d'ailleurs souvent des théories populaires auprès de la base électorale de M. Trump.

La semaine dernière, par exemple, le site a diffusé une histoire selon laquelle Robert Mueller, procureur spécial chargé d'enquêter sur de possibles ingérences russes lors de la présidentielle de 2016 et bête noire du président américain, était impliqué dans un réseau de traite sexuelle d'enfants. Une histoire sans fondement.

Neil Heslin, en larmes, tient dans ses mains une photo le montrant en compagnie de son fils Jesse.

Neil Heslin, en larmes, tient dans ses mains une photo le montrant en compagnie de son fils Jesse, abattu à l'école Sandy Hook, alors qu'il n'avait que 6 ans, lors d'un témoignage au Congrès américain, en 2013.

Photo : La Presse canadienne / AP/Susan Walsh

Les réseaux sociaux embêtés

Les démêlés d'Alex Jones avec la justice coïncident avec des campagnes visant à l'empêcher de diffuser ses histoires sur les réseaux sociaux.

La semaine dernière, Facebook a suspendu son compte personnel pour 30 jours, en lui reprochant de propager un « discours haineux ». La compagnie n'a cependant pas agi contre la page officielle d'Infowars, malgré des demandes en ce sens faites par des parents de victimes de Sandy Hook.

La plateforme de vidéos en ligne YouTube a aussi retiré quatre de ses vidéos la semaine dernière, en faisant valoir qu'elles contrevenaient à ses politiques sur les discours haineux et qu'elles pourraient mettre des enfants en danger. YouTube lui a aussi interdit de faire de la diffusion en direct pour 90 jours. Son canal de diffusion reste toutefois actif.

Encore cette semaine, des utilisateurs de Spotify ont déploré que le service de diffusion en ligne continue de diffuser les balados d'Alex Jones.

Le conspirationniste doit par ailleurs être de retour devant le même tribunal d'Austin jeudi, dans le dossier de Marcel Fontaine, un homme qu'Infowar a faussement identifié comme étant l'auteur de la tuerie de Parkland, en Floride, le 14 février dernier.

M. Fontaine, qui n'était pas le tireur, est défendu par le même avocat que la famille Pozner. Alex Jones évoque pour sa part la même loi texane pour demander le rejet de cette plainte.

Le conspirationniste est aussi visé par une poursuite civile intentée au Connecticut par d'autres parents de victimes de Sandy Hook.

Avec les informations de Reuters, et New York Times

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