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Annulation de Kanata : le coauteur de la pièce explique l'absence de comédiens autochtones

Extrait de la pièce <i>Kanata</i>
Tout comme SLĀV, la pièce Kanata, dirigée par Robert Lepage, a été annulée dans la foulée d'une controverse d'appropriation culturelle. Photo: Courtoisie/Théâtre du Soleil
Radio-Canada

Quatre jours après l'annulation de Kanata, le coauteur de la pièce, Michel Nadeau, dit comprendre « la colère légitime dont Kanata a fait les frais », mais il assure que le contexte ne permettait simplement pas de faire appel à des comédiens d'origine autochtone. « Il y a des choses que les gens ignorent ou qui n'ont pas été partagées suffisamment. »

Que les communautés autochtones jugent qu’on ne peut raconter leur histoire sans elles est « tout à fait légitime et [compréhensible] », a admis le dramaturge en entrevue à la radio de Radio-Canada, lundi matin. Sauf que le contexte de création ne permettait exceptionnellement pas cela avec Kanata, précise-t-il.

Michel Nadeau a décidé de s’exprimer publiquement sur la controverse en publiant un long texte sur sa page Facebook, dans lequel il parle en son nom personnel.

« Je trouve dommage qu’on n’ait pas vu en nous, et [en] toute l’équipe, des alliés, des artistes qui tentent de faire la lumière sur une situation tragique auprès de leurs publics respectifs, au-delà de nos appartenances réciproques, ce qui est une des missions de l’art. Je trouve dommage qu’on ait fait de nous des "Blancs" », écrit-il.

Michel Nadeau rappelle la genèse du projet, qui a vu le jour après que la fondatrice du Théâtre du Soleil, Ariane Mnouchkine, eut offert sa célèbre troupe à Robert Lepage pour produire une pièce de son choix.

« Comme le Théâtre du Soleil fait souvent des spectacles influencés par des cultures orientales, Robert a dit que la cause autochtone l’intéressait. […] Quelle tribune extraordinaire de parler de ça avec le Théâtre du Soleil. »

Un concept « intéressant, mais pas sans malaise »

L’ancien directeur artistique du Festival Innu Nikamu et réalisateur innu Kevin Bacon-Hervieux a lui aussi partagé son avis sur Facebook samedi.

Il argue que Kanata aurait pu s'ajouter aux efforts de réconciliation. « Dans un contexte dans lequel on essaie de se réapproprier notre histoire, Kanata ne peut pas survivre dans sa forme actuelle », estime-t-il.

« Je comprends la position de liberté artistique. Plus que ça, je la respecte et l’encourage. Je crois que c'est aussi la position de mes pairs », a-t-il écrit.

Les cultures autochtones ont toujours été perçues comme sous-humaines et inférieures. Jusqu’à très récemment. À une époque, leur pratique était même interdite par la loi. Les choses ont changé, mais il reste beaucoup à faire.

Kevin Bacon-Hervieux, réalisateur

Pour lui, lorsqu'il est question des Autochtones, il est difficile de dissocier l'art de la politique.

« La vie d'un Autochtone est toujours politisée. La politique nous habite, elle est très centrale dans nos vies. Nous avons toujours à nous battre, ça va prendre beaucoup de temps avant que ça change », dit-il.

Il pense également que l'équipe avait de bonnes intentions. « Je suis certain que la troupe s'est efforcée à bien comprendre cette histoire et cette culture. Le concept est intéressant. »

« Je comprends leur point de vue, mais ça [Kanata] me dérange quand même », ajoute-t-il.

Comédiens employés à long terme

Contrairement à bien des troupes, le Théâtre du Soleil est entièrement composé d'artistes travaillant ensemble à temps plein depuis des années.

La troupe n’emploie pas de comédiens pour quelques semaines ou quelques mois pour produire une pièce.

« C’est vraiment un esprit, c’est un corps, décrit Michel Nadeau. On ne peut pas prendre des acteurs qui viennent d’ailleurs, les envoyer faire un atelier pendant 20 heures avec la troupe et les renvoyer chez eux. »

C’est ce qui fait qu’il n’y a pas eu d’acteurs autochtones engagés. Ce n’était pas de les exclure, ce n’était pas le contexte.

Michel Nadeau, coauteur de Kanata

Kevin Bacon-Hervieux était au courant de cette contrainte. « Je connais des gens qui ont assisté à la rencontre avec Robert Lepage, donc j’étais au courant de ces choses-là en écrivant mon texte », explique-t-il à Radio-Canada.

« Michel [Nadeau] fait du bon travail, ajoute-t-il. Je suis certain que toute l’équipe fait du bon travail. Je suis attristé pour ces gens qui ont travaillé sur ce projet. »

Kevin Bacon-Hervieux pense que Kanata est arrivé « avant son temps ».

« Un jour, peut-être que n'importe quel artiste pourra raconter cette histoire-là, dit-il. Pour le moment, s'ils veulent la promouvoir, ils doivent le faire avec nous. »

Rencontre divisée

Durant la rencontre entre Robert Lepage et les signataires de la lettre ouverte publiée dans Le Devoir pour dénoncer l’absence de comédiens autochtones, la réalité du Théâtre du Soleil a été bien comprise par les personnes issues du milieu du théâtre, affirme Michel Nadeau.

D’autant plus que Robert Lepage a révélé qu’un espace serait réservé annuellement aux artistes autochtones au Diamant, son théâtre en construction à Québec. Mais d’autres signataires de la lettre ouverte ont gardé la ligne dure, selon laquelle la pièce ne devait pas se faire sans représentation autochtone, précise le dramaturge.

La pièce raconte comment, pendant 200 ans, le gouvernement canadien « s’est ingénié à faire disparaître carrément la culture autochtone », en plaçant notamment les enfants autochtones dans des pensionnats. « Pour nous, ce spectacle, c’était la métaphore de la perte d’identité d’un peuple. »

« Ce qui est le plus dommage dans toute cette histoire, c’est que 40 000, 50 000 personnes, peut-être plus, en France, en Europe, au Canada, au Québec, aux États-Unis et même en Asie ne pourront voir cette grande histoire de rencontres, d’amitiés, de transformation de l’un par l’autre, et prendre conscience de ce que le Canada colonial a fait à toute cette grande communauté. L'occasion ne se représentera pas de sitôt », ajoute M. Nadeau.

« En espérant que quelque chose de positif sorte de tout cela et que cette pièce ne tombe pas dans les limbes de l’incompréhension », conclut l'homme de théâtre dans son texte.

Avec des informations de Gabrielle Paul

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