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chronique

Couvrir les fausses nouvelles pour un média que le président qualifie de fake news

Portrait d'un jeune journaliste en veston et chemise.
Le journaliste de CNN Donie O'Sullivan. Photo: Gracieuseté CNN/Turner Broadcasting System / John Nowak
Jeff Yates

CHRONIQUE - Pas un jour ne passe, ou presque, sans que le président américain Donald Trump ne fasse allusion à « Fake News CNN ». Or, CNN s'est récemment dotée d'un journaliste qui, comme moi, couvre le monde de la désinformation web. J'ai jasé avec lui de fausses nouvelles (bien sûr), mais aussi des insultes qu'il reçoit de la part d'internautes et de ses inquiétudes pour les élections à venir.

C'est avec un léger accent irlandais que Donie O'Sullivan raconte ses débuts en vérification d'images et de vidéos à Dublin pour l'entreprise Storyful. Celle-ci offre aux médias du contenu diffusé sur les réseaux sociaux, mais vérifié par des journalistes. M. O'Sullivan a fait ses premières vérifications pendant le printemps arabe, alors que des images de soulèvements un peu partout dans le monde arabe déferlaient sur les réseaux sociaux.

Il y a deux ans, il a abouti au bureau web de CNN à New York, essentiellement pour colliger et vérifier du contenu sur les réseaux sociaux. Depuis, il a publié plusieurs dossiers, dont un excellent reportage sur Philando Castile, ce jeune Noir tué en 2016 par un policier au Minnesota. L'histoire avait fait le tour de la planète lorsque sa copine avait diffusé en direct sur Facebook dans les instants suivant la fusillade. Donie O'Sullivan a déterminé que des pages liées à l'Internet Research Agency, cette « usine à trolls » russe réputée proche du Kremlin, avaient utilisé l'histoire de Philando Castile pour tenter de fomenter des tensions raciales sur les réseaux sociaux. Il en avait informé la mère du défunt.

Q : Comment en êtes-vous venu à couvrir la désinformation web pour CNN?

R : En janvier 2017, quelques mois après l'élection de Donald Trump, un rapport provenant des services de renseignement américains affirmait que la Russie avait tenté d'interférer avec l'élection de 2016 et qu'elle avait utilisé les réseaux sociaux pour le faire. CNN a donc commencé à investiguer une possible connexion russe. Lorsqu'il est devenu clair que les réseaux sociaux avaient joué un rôle plus prépondérant que l'on pensait, mes patrons m'ont dit : « Tu nous aides à déterminer le vrai du faux en temps réel, pourrais-tu nous aider à trouver ces faux comptes et à déterminer ce qu'ils essayaient de faire en prévision de l'élection? »

Nous avons fouillé pendant quelques mois. Pendant nos recherches, nous sommes tombés sur des pages Facebook trompeuses de style Black Lives Matter avec des auditoires monstres. La page Blacktivist, par exemple, avait quelque 100 000 abonnés. Mais quand nous les avons trouvées, ces pages semblaient bizarres. Je me suis dit que quelque chose clochait. Nous pensions trouver le genre de pages Facebook susceptibles de plaire à des électeurs du Parti républicain ou à des gens plus conservateurs. Mais surprise! Des Russes avaient aussi créé des pages trompeuses pour Black Lives Matter. Il y avait aussi des pages promusulmans et proarmement, ainsi que des pages pro-Bernie Sanders [un candidat socialiste à l'investiture du parti démocrate]. Le but était d'exacerber les divisions.

À pareille date l'année dernière, on ne savait pas vraiment ce que les Russes avaient fait sur les réseaux sociaux. Je crois que beaucoup de gens pensaient qu'ils avaient seulement déployé quelques comptes automatisés sur Twitter ou créé une poignée de groupes Facebook pro-Trump.

Donie O'Sullivan, journaliste de CNN

Q : Quand j'ai commencé à travailler sur la désinformation web, en 2014, personne ne prenait ça vraiment au sérieux, tant chez les journalistes que chez les politiciens. Pensez-vous qu'on aurait dû se pencher là-dessus avant qu'il ne soit trop tard?

R : Tout à fait. Mais il était difficile à l'époque de bien comprendre ce problème. Ce l'est toujours, d'ailleurs. Quand on dit aux gens qu'il y avait quelques pages Facebook ou comptes trompeurs sur Twitter, souvent la réaction est : « O.K., et après? » Mais lorsqu'on creuse un peu – et c'est en partie dû aux enquêtes des médias américains et internationaux, mais aussi grâce à des enquêtes du Congrès –, on commence à comprendre que, en vérité, une page Facebook n'est pas seulement quelque chose qui existe sur le web, coupé du vrai monde. Elle peut encourager des gens à manifester dans les rues de New York ou de Houston. Elle peut mener à des comportements dans la vraie vie.

Q : Mais justement, à propos de ces fameuses publicités électorales que des Russes ont achetées sur Facebook pour tenter d'influencer l'élection, on nous dit souvent que les journalistes exagèrent, que ces images, ces publications et ces mèmes sont tellement ridicules qu'ils n'auraient jamais pu influencer qui que ce soit.

R : La plupart des publications de ces pages russes ne servaient pas à influencer qui que ce soit. Dans 80 % des cas, elles relayaient des publications à propos de la culture populaire, d'émissions de télé, ou autre. Le but était de se créer une sorte de légitimité et une popularité. Et quand le besoin s'est fait sentir, par exemple dans les jours précédant l'élection ou lors de gros événements d'actualité, ces pages pouvaient être activées pour exprimer des points de vue russes.

Il est facile de regarder deux ou trois mèmes et dire : "Bof, les Russes tweetaient à propos de l'émission de télé The Bachelor, on s'en fout." Mais tout était orchestré. Avec les accusations [portées par le procureur spécial, Robert Mueller], nous savons que cette opération a été financée à hauteur de millions de dollars. Ils n'ont pas fait ça juste pour s'amuser.

Donie O'Sullivan, journaliste de CNN
L'annonce invite les internautes à se joindre au mouvement Black Matters US (Les personnes noires sont importantes), un faux mouvement créé par la Russie qui ressemble beaucoup à Black Lives Matter.Exemple d'une annonce politique créée par des acteurs russes. Photo : Gracieuseté / comité de renseignement du Congrès américain

Q : En tant que journaliste qui couvre la désinformation à CNN, vous devez recevoir votre lot d'insultes sur les réseaux sociaux.

R : Oui, mais je ne leur réponds pas (rires). Ça fait désormais partie du métier. Dans notre domaine, quand on tente de jeter la lumière sur des opérations sophistiquées, ces gens ont souvent accès à des réseaux de comptes automatisés trompeurs qu'ils peuvent mobiliser pour nuire.

Tous les journalistes vivent ça, à un certain degré. Je pense que si je me laissais atteindre, je ne ferais pas long feu (rires). Mais en termes de harcèlement, je sais qu'en tant qu'homme blanc, je suis beaucoup moins touché que mes collègues féminines ou que des personnes de couleur. Par contre, il est arrivé que des gens essaient de s'en prendre à mes amis ou à ma famille. J'ai dû prendre des mesures pour gérer cela.

Q : Comment pensez-vous que les journalistes doivent aller de l'avant, dans un climat aussi polarisé, où des gens et même le président les traitent de fake news?

R : Je crois que nous devrions simplement tenir la route, continuer notre travail, qui est de rapporter les faits, et faire de notre mieux pour en arriver à la vérité.

Q : Même si les gens ne veulent plus écouter?

R : Oui. C'est encore plus important.

Q : Que pensez-vous que nous devrions surveiller en vue des prochaines élections aux États-Unis et au Canada?

R : À l'avenir, je crois que ces opérations de tentative d'influence deviendront de plus en plus sophistiquées. Les plateformes de réseaux sociaux devront agir. Elles seules savent exactement ce qui se passe sur leurs sites. Twitter semble agir, Facebook aussi. Les deux semblent retirer des comptes trompeurs beaucoup plus qu'avant. Par contre, il y a une certaine tension entre leur volonté d'être transparent et leur hésitation à trop en dévoiler sur leur fonctionnement, ce qui pourrait permettre aux acteurs malveillants de les exploiter.

En vue des prochaines élections, il est important de savoir que le manuel d'instruction de la Russie pour l'élection de 2016 est maintenant ouvert à tous. Tout un chacun peut en tirer des leçons et tenter d'en faire de même. Nous devons nous pencher sur de possibles opérations de ce genre à l'intérieur de nos frontières. Elles pourraient provenir de partis politiques ou de groupes d'intérêt, par exemple.

Q : Y a-t-il un sujet qui touche à la désinformation web dont on ne parle pas assez, à votre avis?

R : Tout le monde parle des vidéos trompeuses de style deepfake. Il y a une certaine fascination. Mais les gens regardent ça et disent « Bah, on voit que le mouvement des lèvres ne correspond pas vraiment à ce qu'il dit », etc. Je crois qu'on devrait beaucoup plus se pencher sur les bandes sonores trafiquées.

Pensez au rôle qu'ont joué les enregistrements audio incriminants en politique. On n'a pas encore pris la pleine mesure de l'idée qu'on pourrait manipuler une bande audio pour mettre des mots dans la bouche de quelqu'un qui ne les a jamais prononcés. Je ne crois pas que les politiciens d'aujourd'hui sont prêts à affronter une telle situation.

Si on crée un enregistrement de toute pièce, par exemple, d'un candidat qui dit quelque chose d'incriminant, on pourrait ensuite utiliser un réseau de comptes automatisés ou des sites de conspirations pour l'amplifier et lui prêter une certaine crédibilité. Nous sommes tous fascinés par les deepfakes, mais il est beaucoup plus facile de truquer des bandes vidéo.

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