•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Photos à caractère sexuel : des mères dénoncent la gestion du Séminaire des Pères Maristes

Le Séminaire des Pères Maristes
Le Séminaire des Pères Maristes Photo: Radio-Canada / Cimon Leblanc
Radio-Canada

Elles ont le sentiment de s'être battues en vain. Les mères de trois adolescentes dont les photos à caractère sexuel auraient été partagées par d'autres élèves du Séminaire des Pères Maristes, à Québec, dénoncent la gestion de cette crise par l'école. Elles ne digèrent pas que les garçons impliqués soient de retour dans le même bâtiment que les victimes en août.

Un texte d’Alexandre Duval

Dès le moment où les filles ont dénoncé les 6 garçons concernés, le 18 avril, ils ont été suspendus pour être ensuite scolarisés dans un bâtiment adjacent au Séminaire. Cette séparation a duré jusqu’à la fin de l’année scolaire.

Le 3 mai, les garçons ont été arrêtés par le Service de police de la Ville de Québec pour possession et distribution de pornographie juvénile. Aucune accusation n’a été déposée, mais l’enquête est toujours en cours.

Malgré tout, le 21 juin dernier, le directeur de l’école envoyait une lettre aux parents en prévision de la prochaine rentrée. « Le Séminaire a pris la décision d’autoriser la scolarisation de tous les élèves impliqués », écrivait alors François Sylvain.

Pour les familles des filles, qui arrivent en troisième secondaire, ce verdict a eu l’effet d’un coup de massue.

« La situation de ma fille, c'est qu'aujourd'hui elle m'a dit : "Maman, j'ai tout fait ça pour rien". Et c'est ça, l'injustice! » affirme Isabelle, à qui nous avons donné un nom fictif pour protéger l’identité de sa fille.

Comment je vais faire pour avoir l'assurance que c'est terminé? Qu'elle ne sera pas toute seule dans un coin et qu'elle va se faire dire des choses et avoir peur?

Isabelle (nom fictif), mère d'une présumée victime
Isabelle (nom fictif), mère d'une présumée victimeIsabelle (nom fictif), mère d'une présumée victime Photo : Radio-Canada

Emportées dans un tourbillon

Isabelle ne cautionne pas le fait que sa fille de 13 ans ait envoyé une photo d’elle nue avec son cellulaire. Mais ce geste n’était pas volontaire, selon la mère : il aurait plutôt fait suite à des demandes répétées.

« Un moment donné, malheureusement, je dis bien malheureusement, elle a cédé », se désole Isabelle. C’est là que tout a basculé, puisque sa photo aurait été partagée et visionnée par plusieurs élèves.

Elle s'est fait traiter de toutes sortes de noms, de pute, de salope, de toutes sortes de noms durs qu'une petite fille de 13 ans ne peut pas du tout entendre à cet âge-là.

Isabelle (nom fictif), mère d'une présumée victime

Deux autres mères, Sophie et Valérie (noms fictifs), rapportent que leurs filles auraient aussi été victimes d’un stratagème semblable.

Une fois la première photo envoyée, leurs filles se sont retrouvées dans un engrenage : les demandes pour qu’elles envoient d’autres clichés se seraient accélérées. Le stress était devenu intenable, raconte Sophie.

« Mais le jour où elle a dénoncé, j'ai retrouvé les yeux de ma fille instantanément, raconte Sophie, tout en fondant en larmes. Elle a été capable de me regarder dans les yeux après. J'ai retrouvé ma petite fille. »

Sophie (nom fictif), mère d'une présumée victimeSophie (nom fictif), mère d'une présumée victime Photo : Radio-Canada

La dénonciation a mis fin aux présumés partages de photos, mais les trois mères affirment aujourd’hui qu’il y a eu plusieurs lacunes dans la gestion de cette crise par l’école.

« Dénoncer, ç'a été la belle chose à faire, mais après, le prix à payer a été incroyable », soutient Sophie. « Ils ont banalisé la situation », croit pour sa part Valérie.

Une réintégration prévue pour début mai

Lorsque les médias se sont emparés de cette histoire, le 2 mai, la direction de l'école affirmait que les six garçons concernés avaient été suspendus pour une durée indéterminée.

Pourtant, un courriel dont Radio-Canada a obtenu copie démontre que le plan initial contenait des dates précises : une suspension de 6 jours, ensuite 6 jours dans un bâtiment à part, puis un retour progressif au Séminaire le 7 mai.

Lorsqu’elle a été mise au courant de ce plan, Valérie a aussitôt envoyé une mise en demeure à l’école, le 27 avril, pour réclamer que les garçons ne reçoivent aucun cours sur le terrain de l’école.

« On a répondu à la mise en demeure qu'on avait confiance en notre plan et qu'on était capables d'accompagner les élèves dans la situation », explique le directeur de l’école, François Sylvain.

François Sylvain, directeur général du Séminaire des Pères MaristesFrançois Sylvain, directeur général du Séminaire des Pères Maristes Photo : Radio-Canada

Malgré tout, la date de réintégration des garçons a été repoussée au 23 mai. M. Sylvain affirme que la mise en demeure n’y est pour rien.

Il soutient qu'il devait prendre le temps de s’assurer que les sanctions imposées aux garçons respectaient les conditions dictées par les autorités.

Une jeune fille hospitalisée

Entre-temps, la fille de Sophie a été hospitalisée en pédopsychiatrie, et ce, pendant plusieurs semaines. La mère dit même avoir eu peur de perdre sa fille.

C’est quelque chose qui reste. Quand tu te rends aussi bas psychologiquement, tu gardes une fragilité, par la suite.

Sophie (nom fictif), mère d'une présumée victime

Son retour à l’école était prévu pour le 23 mai, soit le même jour que la réintégration des garçons. Jugeant la situation inconcevable, Sophie a réclamé une rencontre avec le directeur de l’école.

« J'ai dit :"quand ma fille est dans les murs de l'école, vous êtes l'unique responsable de ma fille" […] Je l'ai dit en pleurant et avec tellement d'intensité qu'il a décidé de changer d'idée et il a dit : "Ok, je vais mettre mon coeur de père et je ne réintégrerai pas les garçons" », raconte Sophie.

Sophie (nom fictif), mère d'une présumée victime Sophie (nom fictif), mère d'une présumée victime Photo : Radio-Canada

Le directeur réfute cette version des faits. Il affirme que sa décision de ne pas réintégrer les garçons était déjà prise et qu’il ne lui restait qu’à en informer Sophie.

Ce n'était pas suite à des pressions de la part de la famille. C'était François Sylvain, en tant que bon père de famille, qui s'est dit : je ne peux pas réintégrer les garçons au moment où cette jeune fille-là revient à l'école.

François Sylvain, directeur général du Séminaire des Pères Maristes

Des garçons récompensés

La réintégration n’a donc pas eu lieu avant la fin de l’année, mais les mères ont été choquées par un autre événement : des garçons visés par l’enquête ont reçu un prix lors d’un gala, en présence des présumées victimes.

« Comment on peut être honoré quand six semaines auparavant on a été arrêté? » se demande Isabelle.

C'est quoi le message qu'on envoie à toute l'école qui était présente? C'est ça que je ne comprends pas!

Isabelle (nom fictif), mère d'une présumée victime
Isabelle (nom fictif), mère d'une présumée victimeIsabelle (nom fictif), mère d'une présumée victime Photo : Radio-Canada

Valérie, qui a assisté à la cérémonie, n’hésite pas à parler d’un « manque de jugement ».

J’étais outrée. C’est le comble de se faire rire dans la face!

Valérie (nom fictif), mère d'une présumée victime

Le directeur de l’école admet que cet événement a pu envoyer « un drôle de message ». Il soutient néanmoins que les garçons ont aussi eu des réussites en cours d’année et que son école ne doit pas « se substituer au système de justice ».

« On est en présence d'une enquête qui semble longue à réaliser, […] qui pourrait encore s'éterniser un bout de temps et puis on se dit : on ne peut pas garder les garçons à l'écart durant toute la durée de l'enquête. »

Un plan de lutte contre l’intimidation critiqué

Valérie reproche aussi à l’école de ne pas avoir mis à jour son plan de lutte contre la violence et l’intimidation. Le ministère de l’Éducation exige que chaque école québécoise se dote d’un tel plan depuis 2012 et qu’elle le révise annuellement.

François Sylvain reconnaît que le plan du Séminaire n’a pas été modifié depuis deux ou trois ans, mais il affirme que « c'est souvent dans des situations [de crise] qu'on est appelé à réviser notre plan de lutte parce qu'on se rend compte qu'il y a des choses qu'on n'a pas prévues ».

Le projet éducatif de l’école a néanmoins été modifié pour y inclure la promotion d’une saine utilisation des outils technologiques auprès des élèves. Une semaine de sensibilisation à l’intimidation sera aussi organisée à la prochaine rentrée, assure le directeur.

Quitter l’école?

Valérie a d’ores et déjà inscrit sa fille dans une autre école. « Les valeurs de cette école-là ne nous rejoignent plus », dit-elle.

L’énergie qu’on a prise pour protéger notre enfant dans cette école-là, on ne l’a pas prise pour commencer le processus de guérison.

Valérie (nom fictif), mère d'une présumée victime

Quant à Sophie et Isabelle, elles songent aussi à retirer leurs filles du Séminaire des Pères Maristes si les garçons sont effectivement de retour.

Le directeur de l’école tient à spécifier qu’il fera tout pour limiter les contacts entre les présumées victimes et les suspects.

« Si, à la fin de l'enquête, il y a des accusations qui sont portées, qu'il y a des jeunes qui sont reconnus coupables et qu'il y a des conditions qui sont émises à l'effet que certains des garçons ne peuvent fréquenter le même établissement que les filles, évidemment, on va se conformer. »

Tirer une leçon

À travers toute cette saga, les mères ont accepté de parler pour éviter qu’une telle situation ne se reproduise.

« C'est extrêmement difficile, mais moi, je me dis, je suis un modèle pour ma fille, et elle le sait que je vais me battre jusqu'au bout pour elle », lance Isabelle en pleurant.

« Toute cette histoire-là, qui a fait tellement mal, je souhaite vraiment qu'il jaillisse de ça une solution ou une sensibilisation très large au niveau de la province », affirme pour sa part Sophie.

« J'aimerais vraiment qu'on sorte un genre de #metoo, mais avec un autre slogan qui toucherait vraiment cette problématique-là », conclut-elle.

Québec

Justice et faits divers