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Peut-on se préparer à tirer sur un enfant-soldat?

Un enfant soldat en Afrique.
Des enfants-soldats sont utilisés dans certaines guerres. Photo: AFP / (Archives)

Au moment où les soldats canadiens débarquent au Mali pour une périlleuse mission de paix, le Conseil de sécurité de l'ONU a adopté à l'unanimité lundi une résolution pour mieux protéger les enfants dans les conflits armés. L'objectif est de prévenir le recours aux enfants-soldats et les attaques visant les enfants, mais encore faut-il l'appliquer sur le terrain.

Un texte de Marie-Laure Josselin, à Désautels le dimanche

Il y a plus d’un an, en mars 2017, l’armée canadienne a été la première au monde à inclure dans sa doctrine militaire de 40 pages la notion d’enfants-soldats et l’orientation à prendre lors de rencontres et d’affrontements.

Depuis l’hiver dernier, les chefs et états-majors canadiens ont commencé à se préparer. Car même si l’enrôlement d’enfants-soldats est une pratique condamnée et interdite, il y en aurait 250 000 dans le monde, selon plusieurs ONG.

L’ONU s’alarme d’ailleurs (Nouvelle fenêtre) de la nette augmentation des violations des droits des enfants en 2017 avec plus de 21 000 cas vérifiés, notamment au Myanmar, en République démocratique du Congo, en Centrafrique, au Yémen ou encore au Mali.

Dans le nord de ce pays sahélien, des centaines d’enfants-soldats sont d’ailleurs présents dans les rangs de groupes armés qui s’affrontent, d’où l’urgence de préparer les troupes à y faire face même si de telles rencontres restent rares.

L’initiative canadienne est « utile » et même « courageuse », explique le général à la retraite Jean Baillaud, qui a été le commandant adjoint de la Mission de l’ONU pour la stabilisation de la République démocratique du Congo (MONUSCO).

Il faut confronter la réalité en face, ne pas se mentir et se préparer à ce que l’on doit rencontrer.

Jean Baillaud, général à la retraite
Le général est assis dans une classe d'école avec sept autres personnes et il écoute un Congolais assis devant lui.Le général Jean Baillaud (centre) lors d'une mission en République démocratique du Congo en 2015 Photo : MONUSCO

Qu’est-ce qu’un enfant-soldat?

Pour Japhet*, ancien enfant-soldat de la République démocratique du Congo, les notions d’enfant et d’adulte n'existent plus vraiment en temps de guerre.

« Dans ma région, on a toujours dit qu’on ne demandait pas l’âge de quelqu’un qui tient une arme », raconte-t-il. « Les enfants deviennent adultes dès qu’ils sont armés, car ils contribuent à faire régner la loi, la terreur, avec tout ce qui va avec de violations des droits de la personne. »

Mais pour les armées régulières, l’enfant ne peut pas être mis de côté. Le premier défi est donc de faire comprendre ce qu’est un enfant-soldat.

« [C’est] quelqu’un qui supporte une armée belligérante, qui nous espionne ou encore qui envoie des signaux. Ça peut être autre chose qu’un jeune garçon avec une arme », résume le lieutenant-colonel Guy Marcoux du Centre de doctrine et d’instruction de l’armée canadienne à Kingston.

Un homme à l'air grave regarde la caméra devant une mosaïque de photos de l'armée canadienne.Le lieutenant-colonel Guy Marcoux Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

À 12 ans, on a demandé à Japhet de prendre les armes pour défendre sa famille, son village, son ethnie. Japhet a donc rejoint les rangs d’un groupe armé pendant presque deux ans.

Il était bien conscient de l’avantage qu’il avait par rapport aux soldats onusiens et aux groupes ennemis en RDC.

Premier avantage selon lui : la facilité de se fondre dans des foules, dans des populations en déplacement pour aller voir les positions des ennemis.

« On est en tenue civile, sans armes, et on se comporte comme toute personne normale. Il n’y a que les enfants qui peuvent faire cela », raconte celui qui, justement, espionnait les positions onusiennes sur le terrain. « Les adultes sont facilement repérables, alors qu’un enfant se mêle aux déplacés, aux autres enfants. On ne saura pas que c’est un milicien. »

Les enfants-soldats ne sont également pas pleinement conscients de la gravité des actes qu’ils posent, ce qui les rend plus efficaces dans l’affrontement avec l'ennemi.

Enfin, les enfants, souvent drogués, se sentent braves et invincibles.

Tirer sur la gâchette, un dilemme moral

Quand faut-il appuyer sur la détente en présence d’enfants-soldats, ou faut-il même le faire?

Car Japhet l’affirme : l’enfant a un avantage moral.

« Dès qu’un enfant vous prend pour ennemi, il ne réfléchit pas avant de vous exterminer, vous êtes le premier sur qui il va tirer », indique-t-il. « C’est aussi une question de légitime défense et il ne peut pas faire confiance à son ennemi. Il n’y a pas d’éthique dans la guerre. »

L’ancien numéro deux de la MONUSCO de 2013 à 2016 a été confronté à de petits bonshommes d’à peine 10 ans « qui ont pu être tués dans les combats ».

« Sur le moment, il ne faut pas être émotif », affirme Jean Baillaud. « Certains groupes sont entraînés pour combattre jusqu’à la mort, il n’y a pas de reddition. »

Le militaire écoute un Conglais, accoudé sur une table bleue.Jean Baillaud lors d'une mission en RDC en 2015 Photo : MONUSCO

Mais il estime, comme Japhet, qu’il faut d’abord tout tenter, même la négociation, avant d’en arriver à tirer.

Pour l’armée canadienne, le but est aussi et avant tout de développer des techniques pour éviter d’être en combat direct avec des enfants : signaler leur présence, tenter de désamorcer la situation, s’attaquer aux adultes en premier.

L’arrestation et la neutralisation étaient des tactiques employées par Jean Baillaud et ses troupes, mais il n’en dira pas plus.

La formation, qui comprend des entraînements terrain, prépare aussi les militaires à gérer les enfants arrêtés grâce à des scénarios de simulation.

« À plusieurs occasions, j’ai eu à exfiltrer des enfants-soldats », raconte Jean Baillaud, pour qui ce sont des missions toujours périlleuses. Selon lui, il est évident qu’une fois qu’ils sont sortis de là, ils doivent être traités différemment des combattants adultes.

Qu’arrive-t-il en cas de dernier recours où le soldat doit ouvrir le feu? « Si on a besoin, on devra tirer, mais le soldat sera mieux préparé et saura qu’il n’avait pas le choix », précise le lieutenant-colonel Guy Marcoux.

D’autant plus, rappelle Jean Baillaud, que les règles d’engagement permettent et même obligent les Casques bleus à « prendre les mesures nécessaires s’ils voient des gens qui sont en train de commettre des crimes, de tuer des civils. »

Le reportage de Marie-Laure Josselin est présenté à Désautels le dimanche le 15 juillet dès 10 h sur ICI Radio-Canada Première.

Une rencontre traumatisante

Hélène Lescelleur, vétérane des Forces armées canadiennes avec 26 années de service, se souvient encore de sa rencontre avec un enfant-soldat en Afghanistan.

Outre planifier les opérations médicales et gérer les cliniques pour soigner les soldats canadiens, elle avait mis en place des cliniques de soins gratuites pour la population dans des zones de combat.

Un jour, un enfant blessé de moins de 10 ans est arrivé, une partie du visage pendante, les mains brûlées, avec des lacérations.

Gros plan sur le visage d'une femme portant des lunettes qui sourit à la caméra.Hélène Lescelleur, vétérane de l'Armée canadienne avec 26 ans de service Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Il n’était pas armé, mais Mme Lescelleur a vite compris qu’il aurait pu être une menace, car, au vu de ses blessures, il était en train d’installer une bombe avec des adultes quand elle a explosé.

Sauf qu’elle ne pouvait s’empêcher de voir un enfant. Un enfant et une menace. Un déchirement.

« C’est le constat de se rendre compte qu’il y a vraiment des enfants impliqués et qui sont contre nous; et ça vient nous chercher , explique la vétérane qui savait identifier une menace, réagir à l’arme contre elle, mais pas « à gérer le fait que ce soit un enfant qui manipule l’arme ».

Avec la nouvelle doctrine et l’entraînement, le lieutenant-colonel Guy Marcoux est persuadé que « lorsque le soldat va voir des enfants, il va avoir un autre regard et, comme il aura été mieux entraîné, il sera en position de réagir plus efficacement et moins émotionnellement ».

« C’est un sujet très délicat », ajoute-t-il.

Impact psychologique

« C’est souvent après la confrontation, lorsque le combattant est hors combat, que vous vous rendez compte de son âge », explique Jean Baillaud. « C’est une expérience qui peut être assez problématique, traumatisante, et qui, comme l’a dit [le] premier ministre [Justin Trudeau], va marquer les gens à vie. »

Sur le papier, les règles semblent claires, mais l’application est plus compliquée, comme l’avait mentionné Justin Trudeau en novembre dernier lors de la réunion de Vancouver sur le maintien de la paix et la prévention du recrutement et de l’utilisation d’enfants-soldats.

Des dizaines de pays s’étaient alors engagés à fournir formation et soutien psychologique, à l’initiative du Canada, qui a établi sa série de lignes directrices avec le général à la retraite Roméo Dallaire.

Le Canada mise donc sur la préparation mentale avant le déploiement, puis sur un suivi au retour basé sur le concept de résilience afin de diminuer les risques.

« Oui, on peut se préparer, mais je ne peux pas dire qu’on peut enlever à 100 % les effets néfastes de la rencontre avec un enfant-soldat », estime le lieutenant-colonel Marcoux.

Hélène Lescelleur reste très marquée par sa rencontre avec un enfant ennemi. Avec son équipe, elle a tenté de lui sauver la vie, en vain. Tout le monde a pleuré, se remémore-t-elle, « car c’est de la désolation, cet enfant n’avait pas demandé à être là ».

Elle raconte ensuite l’histoire de son ami tireur d’élite qui livre une bataille contre le stress post-traumatique, car il a « réellement tiré sur un enfant ».

« Il y a eu notion d’identification positive d’armes à feu, puis l’ordre de tirer », raconte-t-elle, la voix chevrotante. « Ce qu’il a fait. Mais il a un jeune enfant à la maison et il n’est pas capable de vivre avec cela. C’est une bataille très difficile à vivre. »

Une photographie illustrant une jeune fille avec un fusil est présentée sur l'ordinateur portable d'Hélène Lescelleur.Hélène Lescelleur regarde une photo d'elle lors de ses premières années dans l'armée canadienne alors qu'elle n'avait que 17 ans. Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Jean Baillaud tient tout de même à rappeler que ce sont des situations qui restent exceptionnelles. Elles laissent aussi des traces morales aux enfants, comme Japhet, qui dit avoir grandi différemment des autres : faible intégration sociale, réactions de violences.

Ceux qui sont passés par ce type d’activité sont généralement traumatisés et moins intégrés.

Japhet, ancien enfant-soldat

Collaborer pour prévenir

Pour Jean Baillaud et Japhet, il faut punir les adultes impliqués, décourager l’intégration d’enfants-soldats, jouer sur la prévention aussi. « La justice doit être implacable vis-à-vis de ceux qui recrutent », dit l’ancien numéro deux de la MONUSCO.

Il n’en demeure pas moins que le contexte de la guerre rend les choses difficiles à mettre en application et que tout peut arriver, selon Mme Lescelleur. « D’un autre côté, on ne veut pas qu’un enfant s’en prenne à nous. On essaie d’éviter, mais dans toute forme de guerre, on ne choisit pas nos ennemis », explique la vétérane.

Selon l’experte de l’ONU sur la question Virginia Gamba, ces abus devraient rappeler aux pays qu'ils doivent travailler ensemble pour renverser la tendance. « Nous ne pouvons plus compromettre notre ressource la plus précieuse par l'inaction », laisse-t-elle tomber.

* Nom fictif

Conflits armés

International