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Voici le village des arts de Dakar

Des sculptures installées au village des arts de Dakar.

Le village des arts de Dakar

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

Radio-Canada

Il n'est jamais facile de vivre de son art et c'est aussi vrai en Afrique. Pour faciliter la vie des artistes, le Sénégal leur a donné un village où ils peuvent s'adonner à leur passion sans se préoccuper d'avoir à louer un atelier. Rencontres.

Un texte de Marie-France Abastado, à Désautels le dimanche

« Ça, ce sont des tourets de câble que j’ai transformés en fauteuil royal. » Oui, effectivement, le fauteuil de bois fabriqué et peint par l’artiste Moussa Sakho est royal.

Un homme debout près d'un fauteuil.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

L’artiste Moussa Sakho et son fauteuil royal.

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

L’oeuvre décore la petite cafétéria du village des arts, qui se trouve tout juste aux limites de Dakar et où l’on trouve les ateliers d’une cinquantaine d’artistes sénégalais.

Dans ce village de maisons aux toits de tôle ondulée, on peint, on cloue et on sculpte. À l’entrée, on peut voir une immense tête d’homme de métal et, à côté, la matière première, des carcasses de voitures.

Deux carcasses de véhicule et une sculpture.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

À l’entrée du village des arts, une immense tête d’homme de métal et à côté

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

C’est Abdou Diouf qui a donné ce village aux artistes en 1998, lorsqu’il était président. Jusque-là, des ouvriers chinois qui construisaient le stade de football y habitaient. C’est à leur départ que l’ancien président a décidé d’en faire cadeau aux artistes.

L’art de la récupération

Moussa Sakho, lui, est un artiste multidisciplinaire : à la peinture, il ajoute la sculpture et la soudure. Mais comme il dit, il se voit aussi comme un sauveur de matières.

« J’ai remarqué que le monde est devenu une poubelle, tout le monde jette! Les déchets industriels nous étouffent, la mer est devenue une poubelle! » lance Moussa Sakho, un homme de 65 ans aux yeux vifs et rieurs.

Je prends les matériaux que les gens jettent pour leur donner une seconde vie. De l’utile à l’agréable.

Moussa Sakho, artiste multidisciplinaire
Le tabouret et des affiches en arrière-planAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le tabouret «Les routiers sont sympas» de Moussa Sakho

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

C’est comme ça qu’il a fabriqué des tabourets qu’il a intitulés Les routiers sont sympas. « C’est à base d’amortisseurs de camions et de systèmes de freinage », explique-t-il. Ce titre, c’était aussi celui d’une émission de radio française de la chaîne RTL qu’il aimait beaucoup et écoutait régulièrement.

Une aide appréciable

Ces ateliers offerts gratuitement par le gouvernement sont d’une grande aide pour les artistes sénégalais, explique le peintre Amadou Makhtar Mbaye, alias Tita, qui a son atelier au village des arts depuis plus de 15 ans.

« Les artistes qui viennent d’autres pays nous envient cet espace qu’on nous a octroyé. C’est un espace de création et de vulgarisation de notre expression artistique. »

Les tirailleurs sénégalais

Toile représentant trois militaires. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Les tirailleurs sénégalais du peintre Amadou Makhtar Mbaye.

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

En parlant de vulgarisation, l’œuvre d‘Amadou Makhtar Mbaye permet à ceux qui l’admirent de se remémorer un épisode important de l’histoire du Sénégal, celui du massacre de Thiaroye. « C’est un clin d’œil à l’histoire des tirailleurs sénégalais, maliens, tchadiens qui ont combattu aux côtés de Français pendant la Seconde Guerre mondiale », mentionne Amadou Makhtar Mbaye.

L'homme, assis, regarde la caméra.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le peintre Amadou Makhtar Mbaye

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

À leur retour, les soldats sénégalais ont revendiqué un salaire équivalent à celui des soldats français. Au matin du 1er décembre 1944, alors qu’ils étaient rassemblés au camp de Thiaroye, ces soldats ont été réveillés en sursaut et fusillés. « Comme le disait Senghor (un ancien président du Sénégal) dans son livre, ajoute le peintre, Dieu pardonne à la France, mais nous ne pouvons pas oublier, ne serait-ce que pour la postérité. »

C’est donc pour perpétuer la mémoire de ce chapitre de l’histoire qu’Amadou Makhtar Mbaye peint ces tirailleurs.

De troncs d’arbres à sculptures

Dans son atelier, l'homme est au travail. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le sculpteur Sérigne Mor Nguèye

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

Plus loin, en plein soleil, un homme, la tête protégée d’une casquette, ponce une pièce de bois. Il est entouré de ses personnages étranges et magnifiques qu’il a créés à même des troncs d’arbres.

C’est Sérigne Mor Nguèye. Il nous montre une sculpture intitulée L’exil. « C’est un homme avec ses enfants et sa femme qui font le voyage », explique-t-il.

Une sculpture en bois Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

« L’exil » de Sérigne Mor Nguèye

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

En fait, le village des arts est peuplé de créatures plus insolites les unes que les autres. En plus de l’immense buste de métal fait de carcasses de voitures à l’entrée, il y a plus loin des animaux surréels et des instruments de musique improbables dispersés un peu partout entre les hangars qui étaient autrefois le logement des ouvriers chinois.

Que ce soit ces sculptures ou les peintures qu’on trouve à l’intérieur des ateliers, les œuvres de ces artistes sénégalais trouvent preneurs ici et à l’étranger. Nombreux sont ceux d’ailleurs qui exposent en Europe. C’est le cas de Seni Mbaye, mais vivre de son art n’est certainement pas plus facile au Sénégal qu’ailleurs, et il faut, dit-il, faire preuve d’inventivité pour y arriver.

Lui, par exemple, fabrique des cartes de vœux à la main, toutes originales, pour ceux qui n’auraient pas les moyens de se payer une toile. « Je m’amuse à les appeler "Bifteck" dans l’atelier parce que si vous me prenez deux cartes, ça me fera 5000 [francs CFA] (11,70 $CA). C’est déjà un bifteck », ajoute-t-il en riant.

Des cartes à souhaits Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Les cartes « Bifteck » de Seni Mbaye

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

Les femmes présentes, mais minoritaires

Debout, Kemboury Bessane regarde la caméra. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Kemboury Bessane, artiste peintre

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

Les femmes artistes sont rares au village des arts, mais il y en a tout de même quelques-unes. Parmi elles, la jeune Kemboury Bessane qui a une formation de l’École nationale des Beaux-arts de Dakar. Elle est installée au village des arts depuis une dizaine d’années. « C’est très important pour moi en tant que jeune artiste. C’est un lieu d’échanges et de partage, explique-t-elle. On a la chance de côtoyer les grands monsieurs qui sont de grands artistes. J’apprends beaucoup. »

La sculpture-horloge

C’est l’heure de quitter le village des arts. Et justement, avant de partir, retour à l’atelier de Moussa Sakho qui nous montre sa sculpture, une horloge de bois et de métal sur laquelle il a peint des phrases qui rappellent l’importance de la ponctualité.

La sculpture-horlogeAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La sculpture-horloge de Moussa Sakho

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

« Remettre les pendules à l’heure, peut-on lire sur sa sculpture. L’heure, c’est l’heure. Avant l’heure, ce n’est pas encore l’heure. Après l’heure, ce n’est plus l’heure. Donc, il faut respecter les heures. Les gens ne les respectent pas. Je dénonce ça. Et ce ne sont pas seulement les Sénégalais qui ne respectent pas les rendez-vous. Les Toubabs (les Blancs) aussi! »

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