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chronique

Pourquoi Gary Bettman entre-t-il au panthéon? Allez savoir!

Le commissaire de la LNH, Gary Bettman
Le commissaire de la LNH, Gary Bettman Photo: Getty Images / Minas Panagiotakis
Martin Leclerc

Malaise. Et remalaise. Les choix des personnalités admises aux panthéons des quatre sports majeurs nord-américains suscitent très rarement la controverse. Généralement, les rares fois où la polémique s'invite, c'est parce que des observateurs déplorent que tel athlète ou telle personnalité ait récolté un nombre insuffisant de votes et doive aiguiser sa patience une année de plus.

Les membres du comité de sélection du panthéon du hockey, qui ont choisi mardi d’ouvrir toutes grandes leurs portes à Gary Bettman alors qu’il occupe toujours les fonctions de commissaire de la LNH, sont toutefois parvenus à créer un malaise d’une rare amplitude. Il suffit de lire les pages sportives d’un bout à l’autre du pays pour s’en convaincre.

Les vrais panthéons accueillent généralement les sépultures des hommes et femmes qui ont marqué l’histoire de leur pays ou nation. Par exemple, Émile Zola est décédé en 1902 et ce n’est qu’en 1908, après avoir pris le temps de mesurer toute l’ampleur de son oeuvre littéraire et son impact sur ses contemporains que les Français l’ont admis à leur panthéon aux côtés de figures marquantes comme Jean-Jacques Rousseau ou Victor Hugo.

Les grands championnats sportifs, de même que certaines grandes fédérations, ont repris cette fabuleuse tradition pour honorer leurs plus vaillants héros. Dans cet esprit, on attend généralement qu’un athlète ait mis un terme à sa carrière depuis un certain nombre d’années avant de lui ouvrir les portes d’un panthéon. Et c’est parfait ainsi. Le passage du temps permet d’évaluer plus clairement et plus objectivement la place occupée par une personnalité sportive dans l’histoire de son sport.

***

Dans ce contexte, l’élection hâtive de Gary Bettman au panthéon du hockey apparaît totalement déplacée.

Voilà un commissaire ayant présidé au déclenchement de trois lock-out, dont l’un a mené, en 2004-2005, à l’annulation d’une saison de hockey complète. Dans la LNH, c’est un secret de polichinelle que Bettman et sa garde rapprochée préparent le déclenchement d’un quatrième lock-out qui pourrait survenir dès 2019. Les supervedettes négocient d’ailleurs leurs contrats en conséquence et exigent d’être majoritairement rémunérées sous forme de bonis pour les dernières saisons de la convention collective.

Voilà un commissaire qui, récemment, a littéralement tué l’engouement international que suscitait le tournoi olympique en interdisant aux joueurs de la LNH d’y participer. Alors que les joueurs considèrent une participation aux Jeux comme un honneur et un accomplissement exceptionnel, Bettman (qui est soi-disant leur « partenaire ») a choisi de faire une croix sur l’aventure olympique parce qu’il voulait la monnayer.

Par ailleurs, même si la communauté scientifique s’entend sur l’existence d’un lien de causalité entre les coups à la tête et de graves maladies dégénératives du cerveau, Gary Bettman campe, en 2018, le rôle du type qui soutient que la Terre est plate.

Un recours collectif entrepris par d'anciens joueurs de la ligue ne cesse de recueillir de nouveaux participants. Les témoignages d’anciens joueurs (souvent de jeunes retraités) qui vivent un véritable enfer et qui sont aux prises avec des symptômes épouvantables sortent de partout. (D’ailleurs, dans cet esprit, Nick Boynton et Dan Carcillo se sont insurgés mardi contre la nomination de Gary Bettman au panthéon du hockey.)

Publiquement, sans gêne, Bettman continue de nier l’existence du problème. Certains propriétaires témoignent sous serment (sans rire) ne même pas être au courant de l’existence de certaines maladies dégénératives. Cette ligne de pensée est suivie par les employés de la LNH, qui s’efforcent de faire disparaître des publications de la ligue toute référence aux dangers que représentent les commotions cérébrales.

Voilà, en trois secondes, trois affaires majeures qui sont en plein développement, dont la finalité est inconnue, et qui risquent de teinter considérablement l’appréciation qu’on pourra faire du règne de Bettman à la fin de son mandat. Soulignons aussi, au passage, que ces trois dossiers ont ceci en commun : on y privilégie les intérêts financiers des propriétaires aux dépens de ceux des joueurs et même au mépris de leur santé.

***

Tout cela nous ramène aux questions initiales. Qu’est-ce qui pressait autant? Pourquoi admettre Gary Bettman au panthéon du hockey maintenant? Pourquoi cette gênante impression de « gratte-moi le dos et je gratterai le tien »?

Le confrère Ken Campbell, du magazine The Hockey News, n’y est pas allé avec le dos de la main morte (un célèbre perronisme) pour qualifier cette élection.

« Le fait que le comité de sélection du panthéon admette dans ses rangs un commissaire actif sans y percevoir un conflit d’intérêts est dérangeant. Mais ce n’est pas comme s’il n’existait aucun précédent pour ce genre de conduite. Clarence Campbell a été admis en 1966, soit 11 ans avant de quitter la présidence de la LNH. Et John Ziegler a été élu cinq ans avant son départ, en 1987. On parle ici d’une institution qui a sélectionné Jim Gregory à titre de bâtisseur alors qu’il occupait les fonctions de président du comité de sélection. Et, bien sûr, il y a eu en 1989 l’admission de l’ex-président de l’Association des joueurs Alan Eagleson. Et nous savons tous ce qui s’est produit par la suite (Eagleson a par la suite été emprisonné pour avoir fraudé les joueurs, NDLR). Cette absence de conscience est vraiment impressionnante », a-t-il écrit.

Par ailleurs, on se souviendra qu’il y a quelques années, lorsque Pat Burns écoulait les derniers mois de sa vie, les membres du même comité de sélection lui avaient barré la porte et refusé le privilège d’être admis de son vivant en plaidant qu’il fallait respecter certains délais...

***

La majorité de ceux qui soutiennent que Bettman mérite d’emblée sa place au panthéon du hockey observe surtout son héritage sous l’angle économique. Depuis son arrivée aux commandes il y a 25 ans, les revenus de la LNH sont passés d’un peu plus de 400 millions de dollars à quelque 4,5 milliards, argue-t-on.

Ce n’est certainement pas à dédaigner. Mais ce critère supplante-t-il tous les autres? Et si oui, pourquoi le comité a-t-il jugé que le temps et l’analyse des performances financières de Bettman devaient s’arrêter en 2018?

Peu importe. Au bout du compte, personne ne parvient à expliquer en quoi le sport du hockey ou l’histoire du hockey ont bénéficié, mardi, de l’élection hâtive de Gary Bettman au panthéon.

C’est peut-être parce que, justement, le moment était fort mal choisi.

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