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  • Exclusif
  • Comportement inapproprié reproché à Georges Bahaya, dg d'un centre d'accueil

    Des comportements inappropriés sont reprochés à Georges Bahaya

    Photo : Radio-Canada

    Marie-Pier Mercier
    Emma Hautecoeur

    Textos à caractère sexuel envoyés à une employée, allégation de manque de respect envers des employés, plaintes informelles dans la communauté francophone : Radio-Canada a recueilli des témoignages de six membres de la francophonie albertaine qui dénoncent le comportement jugé inapproprié de Georges Bahaya, directeur général du Centre d'accueil et d'établissement du nord de l'Alberta (CAE).

    Le 18 janvier 2018, Marc Arnal, président de l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA), recevait une lettre anonyme alléguant le comportement inapproprié du directeur général, une personne bien en vue de la communauté francophone, qui a reçu plusieurs distinctions. Cette lettre a également été envoyée à d’autres membres de la francophonie. Radio-Canada en a obtenu une copie.

    Par ailleurs, une autre lettre, cette fois en soutien à Georges Bahaya et signée « Leon Munga », a par la suite été envoyée à Marc Arnal et à des organismes communautaires.

    Cette seconde lettre allègue que la première ne vise qu’à salir gratuitement la réputation du directeur général du centre d’accueil. « Tout ceci n’est que jalousie pour le poste qu’il occupe », y est-il écrit.

    Georges Bahaya est depuis 2003 à la tête du CAE, un organisme présent à Edmonton, à Grande Prairie et à Fort McMurray, qui accueille les nouveaux arrivants francophones dans le but de faciliter leur intégration.

    Radio-Canada ne connaît pas le ou les auteurs de la lettre anonyme et n’a pas pu vérifier indépendamment son contenu. Nous avons toutefois décidé d’enquêter.

    « J’ai réalisé que je n’étais peut-être pas la seule »

    Notre enquête nous a menées à la rencontre d'une ancienne employée du CAE d’origine africaine.

    Elle a accepté que nous enregistrions la discussion, mais nous lui donnerons un nom fictif : Émilie. Radio-Canada a accepté de lui accorder l'anonymat afin de protéger sa vie privée.

    « Quand j’ai pris connaissance de cette lettre anonyme, j’ai réalisé que je n’étais peut-être pas la seule », dit Émilie. C’est ce qui l’a incitée à dénoncer à son tour certains faits.

    Selon elle, le comportement inapproprié a commencé peu de temps après son embauche, il y a quelques années, par des messages textes sur son cellulaire.

    « Au début, je n'[y] accordais pas trop d’importance, jusqu’à ce que les messages n’aient plus d'ambiguïté », affirme-t-elle.

    Radio-Canada a obtenu une copie de ces textos. On peut y lire, entre autres :

    J’ai rêvé de toi, j’ai rêvé que nous faisions l’amour. C’était super sweet.

    Texto de Georges Bahaya traduit du swahili

    Le message est resté sans réponse de la part d’Émilie.

    On peut lire également : « On devrait passer la journée ensemble dans une niche bien choisie. Déjeuner ensemble et la suite... »

    « Ça me fait peur », a-t-elle répondu à son patron.

    « Ça ira. Tu vas aimer et tu auras beaucoup de plaisir », a-t-il écrit à son tour.

    Quelques jours plus tard, il envoie : « Je t’embrasse partout. »

    Ce message est également resté sans réponse, Émilie voulant « acheter du temps » par ses silences. « J’avais peur de perdre mon emploi », dit-elle.

    Ancienne employée du CAE

    Notre enquête nous a menées à la rencontre d'une ancienne employée du CAE d’origine africaine.

    Photo : Radio-Canada

    « Tu n’as pas le goût de te mettre quelqu’un comme ça à dos. [...] C’est une personne qui a beaucoup de poids dans les communautés africaines et immigrantes. Il représente beaucoup de choses que je ne suis pas », explique Émilie.

    Même si, finalement, Émilie a écrit à son patron à deux reprises qu’elle n’était pas intéressée par ses avances sexuelles, ce dernier a continué de tenter de la persuader par messages textes.

    Elle allègue qu’il s’agissait d’un comportement abusif, provenant d’une personne qui profite de sa position de directeur et de représentant d’une communauté.

    Par courriel, l'avocate de Georges Bahaya affirme que son client est dans l'impossibilité de commenter les allégations révélées par Radio-Canada. Me Jamie Pytel souligne qu'une enquête indépendante demandée par le CAE est en cours, et que celle-ci vise des allégations de la même nature que celles rapportées par Radio-Canada. Selon l'avocate, le fait que son client accorde une entrevue à Radio-Canada compromettrait l'enquête en cours et menacerait son emploi.

    Des plaintes à Fort McMurray

    En 2010, une succursale du CAE a ouvert ses portes à Fort McMurray en raison de la grande demande en immigration francophone dans la région. L’ACFA et le CAE ont cohabité dans les mêmes bureaux jusqu’en 2015.

    Angelina Gionet, directrice de l’ACFA régionale de Wood Buffalo entre 2007 et 2017, dit être devenue la confidente de certaines employées du CAE.

    Elle affirme que cinq femmes, toutes d’origine africaine, se sont plaintes du comportement qu’elles jugeaient inapproprié de Georges Bahaya.

    Angelina Gionet, ancienne présidente de l'ACFA régionale de Wood Buffalo.

    Angelina Gionet dit être devenue la confidente de certaines employées du CAE

    Photo : Radio-Canada

    Radio-Canada n’a pas pu confirmer l’identité des femmes en question, ni leur récit.

    « Je me sentais impuissante, parce que je n’avais pas de pouvoir sur la situation. Je ne voulais rien assumer, mais c’était quelque chose qui me dérangeait énormément, qui me rongeait à l’intérieur », dit-elle.

    D’ailleurs, c’est la raison qui l’a poussée à dénoncer les comportements allégués à ses supérieurs, à l’ACFA provinciale, en 2016 et en 2017.

    Marc Arnal, président depuis 2017, a reconnu que son organisme avait été mis au courant de ce type d’allégations.

    Une couple de personnes ont déjà fait une couple de commentaires [sur le comportement de Georges Bahaya].

    Marc Arnal, président de l'ACFA provinciale

    À ce moment, il leur a toutefois mentionné que « pour formuler des plaintes, il y a des mécanismes en place ».

    Aucune plainte officielle n’a jamais été formulée à l’endroit du directeur général auprès du CAE.

    Le porte-parole de la francophonie veut maintenant des réponses

    Marc Arnal croit cependant que la lumière doit être faite sur les allégations contenues dans la lettre anonyme.

    « C’est clair qu’on ne peut pas se permettre d’avoir ça dans nos organismes », dit-il aujourd’hui.

    « Une plainte normale nécessiterait une signature, mais avec le contenu [de la lettre], la situation est différente », ajoute-t-il.

    « On ne peut pas traiter ça à la légère. Il y a peut-être toutes sortes de raisons pour lesquelles la lettre n’a pas été signée. [...] Porter plainte [dans ce genre de situation], c’est difficile », dit-il.

    Le président dit avoir rencontré le conseil d’administration du CAE et le bailleur de fonds de l’organisme, Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC). « Je pense que la lumière est en train d’être faite. »

    Par courriel, l'avocat du CAE, Me Allan Damer, a lui aussi affirmé qu'il serait inapproprié pour le Centre, son conseil d'administration et ses employés de commenter les allégations révélées par Radio-Canada, puisque cela nuirait à une enquête indépendante présentement en cours.

    Quant à l'IRCC, qui finance le Centre d’accueil, il dit ne pas pouvoir commenter ce cas précis pour des raisons de confidentialité.

    Le C. A. appuie son directeur

    Georges Bahaya est toujours en poste au Centre d'accueil depuis la réception de la lettre anonyme en janvier.

    Dans un document envoyé à l'IRCC, le 7 mars 2018, Paul Dubé, président du conseil d’administration du CAE, écrit que Georges Bahaya continue d’avoir l’appui et l’entière confiance du C. A. Il mentionne également que son organisation s’engage à offrir les services juridiques à son directeur afin qu’il puisse se défendre des allégations portées contre lui.

    Paul Dubé ajoute que le C. A. agira selon les conseils du ministère de l'Immigration et mènera un sondage auprès des clients pour s'assurer que ces derniers, les employés et les commanditaires sont entièrement satisfaits des services offerts au CAE. « Une organisation axée sur la recherche » en sera responsable pour en assurer la transparence, a-t-il écrit.

    On peut également y lire que deux membres et la vice-présidente du C. A. ont démissionné de leurs fonctions depuis la réception de la lettre anonyme. « Les récents départs (à l’exception de la vice-présidente) sont dus à des raisons personnelles totalement étrangères à la lettre anonyme », a souligné Paul Dubé.

    Selon les procès-verbaux des réunions du C. A., l’ancienne vice-présidente, Anne-José Villeneuve, voulait se pencher sur le contenu de la lettre anonyme. Une décision qui a été critiquée par le président.

    Ce n’est d'ailleurs pas la première fois que le C. A. se porte à la défense de son directeur dans une situation semblable. En 2011, deux employés, Désiré Batumike et Christine Dagenais, s’apprêtaient à faire part de leurs préoccupations au sujet de leur directeur, pour dénoncer une atmosphère qu’ils jugeaient toxique au CAE. Leurs allégations incluaient un comportement allégué d’inconduite sexuelle à l’égard d’une cliente.

    Ils n’ont toutefois pas été en mesure de se manifester auprès des membres du C. A. avant que le directeur ne mette fin à leur contrat. Ils ont plutôt communiqué avec eux par courriel dans les semaines qui ont suivi leur renvoi. Paul Dubé siégeait comme administrateur.

    Anand Soochit, également membre du conseil d’administration à ce moment-là, avait alors proposé au président et à certains membres de son organisation d’écouter les dénonciateurs pour faire la lumière sur la situation.

    « [Lors d’une réunion extraordinaire], j’ai essayé de mettre une motion sur la table pour débattre », a dit Anand Soochit à Radio-Canada.

    Ce dernier n’a toutefois pas eu beaucoup de soutien de la part de ses collègues.

    On soutenait le directeur très très fort comme je dirais des boucliers [...] J’avais l’impression que le C. A. essayait de défendre Georges [Bahaya].

    Anand Soochit, ancien membre du C. A.

    Anand Soochit a affirmé que son mandat n’a pas été renouvelé après son échéance. « On ne m’a plus voulu sur le board [C. A.]. »

    Radio-Canada a également discuté avec deux autres personnes qui étaient employées par le CAE pendant la même période. Nous avons accepté de leur garantir l'anonymat parce qu'elles craignent des représailles à la suite de leur témoignage. Nous employons le genre masculin dans les prochains passages pour protéger leur identité.

    Ces deux anciens employés utilisent le terme « Gaza » (une zone de conflit) pour décrire le centre d’accueil et parlent de manque de respect et de manque de confiance de la part de leur ancien patron.

    « Georges, c’est Dieu le père, là-bas. Il parle à ses employés comme si c’était des enfants, parfois devant les clients », nous a dit l'un de ces anciens employés.

    « Il nous parlait comme ça au quotidien », a ajouté l’autre.

    Tous deux allèguent que certaines clientes du CAE ont reçu des traitements préférentiels.

    « Georges donnait beaucoup d’attention à ces femmes-là. Elles devaient être servies en priorité, ce qui faisait en sorte qu’on devait laisser d’autres dossiers de côté », a expliqué le premier.

    « On devait arrêter tout ce qu’on faisait quand Georges nous le demandait », a ajouté l’autre ex-employé.

    L’un d’eux avait d’ailleurs demandé à rencontrer le C. A. lors de son départ du Centre d'accueil et d'établissement du Nord de l'Alberta.

    « Je demande de rencontrer le président et, si possible, quelques membres du C. A. pour apporter ma contribution à l’amélioration, au progrès du centre d’accueil et à la rétention du personnel, pour que certaines pratiques soient discutées, débattues et comprises afin que de moins en moins d’employés subissent les mêmes frustrations que moi », a écrit l’employé dans sa lettre de démission.

    Personne n’a fait suite à sa demande, nous a-t-il dit.

    Une question de culture?

    En plus de ceux qui ont accepté de nous parler, Radio-Canada a approché une vingtaine de personnes d’origine africaine dans le cadre de cette enquête, qui ont catégoriquement refusé de nous accorder une entrevue.

    Selon Christian Agbobli, communicologue et spécialiste des diversités culturelles et de la culture africaine à l’Université du Québec à Montréal, Émilie est une femme courageuse, parce qu’il constate que porter plainte, s'ouvrir sur son intimité est un tabou au sein de plusieurs communautés africaines.

    Christian Agbobli, communicologue

    Christian Agbobli, communicologue et spécialiste des diversités culturelles et de la culture africaine à l’Université du Québec à Montréal,

    Photo : Radio-Canada

    D’ailleurs, on sentait bien l'inconfort d'Émilie lors de notre entretien. « Il y a des choses qui ne se disent pas facilement dans ma culture », a-t-elle dit.

    Le fait de parler d’éléments de nature sexuelle peut être « un risque [non seulement] pour les femmes, mais aussi pour l’ensemble de la famille et l’ensemble de la communauté », dit Christian Agbobli. Il explique que le collectivisme est une notion importante pour la majorité des Africains.

    Pour éviter d’être considérée comme un paria au sein de sa communauté, la femme préfère souvent garder le silence.

    Christian Agbobli, communicologue et spécialiste des diversités culturelles et de la culture africaine à l’UQAM

    Émilie espère quand même que son témoignage aura un impact et que ce qu’elle a vécu ne se reproduira plus.

    Si vous désirez communiquer avec Radio-Canada, contactez Marie-Pier Mercier à marie-pier.mercier@radio-canada.ca (Nouvelle fenêtre) .

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    Justice et faits divers