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Grutier : un métier complexe, risqué et long à assimiler

La cabine d'une grue.

Un opérateur de grue dans sa cabine

Photo : Radio-Canada

Radio-Canada

La sécurité des travailleurs et du public sur les chantiers de construction au Québec est au coeur des revendications des grutiers et grutières qui désertent leur lieu de travail depuis lundi. Pour faire passer leur message, ils sont même prêts à défier l'ordonnance du tribunal et les appels de leur syndicat. Leur argument est-il valable?

Un texte de Justine Boutet

Pour tenter de mieux comprendre l'enjeu, il faut d'abord comprendre le métier peu connu de grutier.

La formation

Depuis la fin des années 1980, il est obligatoire de posséder un diplôme d'études professionnelles (DEP) pour manoeuvrer des grues au Québec.

L’Atelier-école Les Cèdres, situé près de Vaudreuil-Dorion, est le seul centre dans la province qui offre la formation professionnelle en conduite de grues.

Quelque 250 à 280 élèves y suivent leurs cours chaque année. Le nombre de candidats acceptés est restreint. Seulement 30 places sont disponibles par session.

Les élèves sont âgés de 20 à 50 ans. Ils ont des parcours très diversifiés, souligne l’enseignant de conduite de grues Dany Ruel.

Selon lui, les personnes qui s’inscrivent à l’Atelier-école Les Cèdres veulent « recentrer leur carrière » ou, dans le cas des plus jeunes, apprendre le métier.

La formation dure 870 heures, ou sept mois. L’élève ressortira avec un DEP en conduite de grues.

L’apprentissage du métier se poursuivra sur le lieu de travail.

L’élève fraîchement diplômé sera d’abord apprenti, puis compagnon de grutier, avant d’être seul aux commandes de l’appareil. Mais même seul dans la cabine, le grutier qui a peu d’expérience est toujours « encadré », tient à préciser M. Ruel.

Donc, en plus des études théoriques nécessaires à l'obtention de leur diplôme professionnel, les grutiers doivent accumuler plusieurs centaines d'heures d'entraînement aux commandes de ces engins.

Un métier qu'on apprend toute sa vie

« Dans ce métier-là, tu ne peux pas tout connaître », affirme l’enseignant Dany Ruel, au cours d’un entretien téléphonique, vendredi.

Cet ancien opérateur de grue, qui compte 26 ans d’expérience, soutient qu’il n’y a « pas une journée qui est pareille » et rappelle que les grutiers ne travaillent pas seulement sur les chantiers de construction.

« Moi, personnellement, j’ai soulevé des pièces d’avion, j’ai soulevé des oeuvres d’art à Montréal […] C’est tellement large, ce qu’on fait. On peut installer un sapin de Noël sur un centre d’achat, on peut monter un divan pour une personne, on peut descendre un piano. J’ai fait souvent la mise en place au Salon du bateau », souligne-t-il.

Une imposante grue enlève un arbre mort du sommet d'une tour d'habitation.

Une imposante grue enlève l'arbre mort

Photo : CBC / Chad Pawson

Selon lui, un grutier touche à tout, dans tous les domaines, mais il y a un dénominateur commun.

Pour un levage sécuritaire, peu importe l’objet, l’endroit ou la demande du client, « il faut être minutieux », dit-il.

Personne ne peut dire qu’il connaît tout dans ce métier-là. C’est un métier que tu apprends toute ta vie.

Dany Ruel, enseignant de conduite de grues à l’Atelier-école Les Cèdres

M. Ruel enseigne les principes de base à ses élèves, soit la maîtrise de l’appareil de levage, la réglementation et les normes des fabricants. Entre autres.

Les exigences du métier

Pour diminuer les risques d’accident et de blessure, certaines aptitudes sont requises chez les grutiers.

Un grutier ne doit pas souffrir de vertige, d’étourdissements ou de claustrophobie, par exemple, selon l’Atelier-école Les Cèdres. Il doit aussi avoir de bons réflexes, un champ visuel global et un bon jugement, notamment.

Que le grutier ou la grutière soit aux commandes d’une grue ou d’un camion-flèche, il doit considérer divers facteurs avant de lever et de déplacer une charge.

Un camion-flèche.

Un camion à flèche

Photo : Getty Images / thomasmales

Parmi ces facteurs : l’appui au sol, puisqu’il varie d’un endroit à l’autre.

« On peut avoir des sols très, très mous, qui peuvent causer des renversements instantanés de grue », fait valoir Dany Ruel.

Le vent peut aussi avoir une incidence sur une charge. Il est à la source de surcharge et, par ricochet, d’accidents, et ce, partout dans le monde, note M. Ruel.

Les fils électriques représentent également un défi… et un danger.

Comme je le dis souvent à mes élèves, tu travailles pour toi, mais tu es responsable de la sécurité des autres.

Dany Ruel, enseignant de conduite de grues à l’Atelier-école Les Cèdres

M. Ruel insiste en outre sur l’inspection des appareils, un aspect crucial. « L’élève doit être à l’écoute de sa machine. »

Le seul secret là-dedans pour nous autres, c’est vraiment de répéter, répéter, répéter.

Dany Ruel, enseignant de conduite de grues à l’Atelier-école Les Cèdres

Il affirme d'ailleurs que la formation professionnelle est une véritable « course » pour apprendre une multitude de variables afin de pouvoir pratiquer le métier.

Un grutier n’a pas droit à l'erreur

Le métier de grutier peut sembler simple à première vue, mais il est plus complexe qu’on le pense, souligne Dany Ruel.

Dès que tu fais une petite erreur, un oubli, une négligence, les conséquences sont toujours graves. C’est physique, c’est mécanique. Il n’y a pas de place à l’erreur dans notre métier.

Dany Ruel, enseignant de conduite de grues à l’Atelier-école Les Cèdres

Il précise que les accidents se produisent souvent après une combinaison de plusieurs petits détails, qui peuvent parfois mener à des morts.

« Je répète quotidiennement à mes élèves : vous allez être responsables de la sécurité des autres », dit Dany Ruel.

Selon la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), depuis l’introduction du DEP obligatoire en 1989, « le taux d’accidents impliquant une grue a chuté de 66 % ».

Des grues sur un chantier de construction de Montréal.

Des grues sur un chantier de construction de Montréal.

Photo : Radio-Canada

Le litige grutiers contre CCQ

Rappelons les grandes lignes du conflit qui oppose les grutiers à la Commission de la construction du Québec (CCQ), et qui s’est transformé en débrayage, d’ailleurs jugé « illégal » par la CCQ.

  • D’un côté, les grutiers et grutières contestent un règlement entré en vigueur le 14 mai dernier, qui modifie la formation des grutiers.
    Cette modification permet aux autres travailleurs de la construction que les grutiers d’utiliser des camions-flèches, de moins de 30 tonnes, pour déposer du matériel.
    Dans un récent communiqué, la FTQ-Construction expliquait que « cette modification réduit les exigences requises pour devenir grutier et permet aux entreprises de former leurs grutiers sur les chantiers. Le métier de grutier est un métier dangereux et l’exigence d’un DEP permettait d’assurer que les personnes qui opéraient ces grues et camions-flèches avaient une solide formation préalable. »

  • De l’autre côté, l'Association de la construction du Québec (ACQ), un organisme patronal, affirmait sur nos ondes en début de semaine qu’il ne s'agissait pas de remplacer les grutiers diplômés sur les chantiers, mais de permettre des exceptions en cas de pénurie de main-d’oeuvre pour embaucher et former directement sur les chantiers des opérateurs de grue afin d'éviter la paralysie des travaux.

La FTQ a publié un communiqué vendredi en fin d’après-midi, dans lequel elle demande au gouvernement de former un comité indépendant afin de se pencher sur l’aspect sécuritaire du nouveau règlement qui « réduit considérablement les heures de formation » des grutiers et grutières.

« Avant ce nouveau règlement, il fallait accumuler 870 heures de formation pour obtenir un diplôme d’études professionnelles (DEP) pour exercer le métier de grutier, alors que le nouveau règlement n’en exige que 150 en entreprise et 80 seulement pour opérer un camion-flèche, d’où la crainte des travailleurs et travailleuses pour leur santé et sécurité. »

Selon le communiqué de la FTQ, « les 870 heures de formation ont fait passer le nombre de décès moyen de 4,5 à 1,5 par année ».

Ce qui nous mène à la question suivante : est-ce sécuritaire de former un grutier sur un chantier?

L’enseignant Dany Ruel préfère ne pas s’immiscer dans le débat opposant les grutiers à la CCQ.

« La seule chose que je peux vous dire par rapport à ça, c’est que c’est un métier qui se calcule en temps. Ça, c’est unanime. C’est en temps », note-t-il.

« Allez parler à des retraités, ils vous diront qu’ils n’ont pas tout appris dans leur métier. »

En d’autres mots, l’expérience prime, comme c’est le cas dans tous les métiers, poursuit M. Ruel.

Sauf que dans le cas des grutiers, rappelle-t-il, « les accidents ont des conséquences physiques et mortelles ».

Comme je le dis toujours, un électricien qui va échapper son tournevis n’a pas d’incidence. Mais le grutier qui va faire une négligence, il y a des décès qui sont reliés à ça.

Dany Ruel, enseignant de conduite de grues à l’Atelier-école Les Cèdres

Dany Ruel cite en exemple un ancien travailleur de la construction dans un autre corps de métier qui a décidé de suivre la formation de conduite de grues à l’Atelier-école Les Cèdres.

« Il vient ici en se disant que ça va être facile, le cours d’opérateur de grue, dit-il. Mais de façon unanime, ils disent tous qu’ils ont fait le bon choix de venir ici. Ils ne pensaient pas que c’était aussi complexe d’être opérateur de grue. »

Le DEP est-il toujours nécessaire pour manoeuvrer des grues?

« Ça prend de la formation de qualité, répond Dany Ruel. Moi, je pense que le DEP n’est même pas assez. »

« Huit cent soixante-dix heures [de formation], ça équivaut à environ deux ans d’expérience pour un homme qui n’a pas de formation, c’est ce que j’ai entendu dire », ajoute l’enseignant.

M. Ruel ne verrait d’ailleurs pas d’inconvénient à ajouter des heures au programme de formation actuel, afin de couvrir encore plus de matière.

Quant à la grève des grutiers Québec, elle ne semble laisser personne indifférent.

« Les élèves sont curieux, soutient Dany Ruel. Les enseignants aussi, on en parle entre nous. C’est vraiment axé sur la sécurité. Ce n’est pas compliqué. C’est la sécurité des équipements. Même que je pense que les élèves prennent plus conscience des choses qu’ils doivent faire dans les modules d’apprentissage que je prône. »

Et la sécurité, c’est au coeur de la formation du métier de grutier.

« C’est ce que j’explique à mes élèves : tu es responsable de la vie des autres. Tu es responsable de ta compétence aussi, mais c’est les autres. Il faut que tu aies zéro laissez-passer par rapport à ça », conclut Dany Ruel.

Société