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Quel sera l’impact socioéconomique des femmes au volant en Arabie saoudite?

Une femme portant un voile noir est au volant d'une voiture accompagnée d'une autre femme portant des lunettes.
Une femme saoudienne apprend à conduire avec une professeure italienne. Photo: Getty Images / Amer Hilabi
Radio-Canada

L'entrée en vigueur, dimanche, en Arabie saoudite, du décret royal levant l'interdiction de conduire pour les femmes marque une avancée majeure pour ces dernières dans ce royaume ultraconservateur. Cette décision promet par ailleurs d'avoir d'importantes répercussions socioéconomiques.

Un texte de Rania Massoud

Elles sont près de 2000 à avoir obtenu un permis de conduire saoudien depuis le début du mois de juin, selon le ministère saoudien de l’Information. Elles seront plus de trois millions d’ici 2020, confirme dans une étude le cabinet d'audit PricewaterhouseCoopers (PwC), basé à Dubaï.

Nombre d’entre elles possédaient déjà un permis de conduire étranger ou international et ont pu l’échanger contre un document saoudien, mais plusieurs n’ont que peu, voire aucune expérience derrière le volant.

Comment assurer la sécurité de ces femmes sur des routes traditionnellement dominées par les hommes et classées parmi les plus dangereuses du monde? Quel sera l’impact de l’ajout de centaines de milliers de nouvelles voitures sur la demande en pétrole? Qu’en est-il de la participation des Saoudiennes à la vie active et professionnelle?

Une femme portant un niqab montre un certificat lui permettant de conduire en Arabie saoudite.Une femme saoudienne montre le certificat qui lui permet de conduire une voiture. Photo : Getty Images / Amer Hilabi

Des questions auxquelles ont tenté de répondre des chercheurs du Baker Institute for Public Policy de l'Université Rice, à Houston, dans un mémoire publié la semaine dernière, intitulé Levée de l’interdiction de conduire pour les femmes en Arabie saoudite : quels sont les impacts sur l’économie et la santé?.

Des routes plus dangereuses que le cancer

« Nous avons cherché d’autres exemples de ce genre dans le reste du monde quant à un afflux important de nouveaux conducteurs, pour la plupart sans expérience, et nous n’avons rien trouvé de la sorte », constate Jim Krane, l’un des auteurs du mémoire, dans une entrevue téléphonique avec Radio-Canada.ca.

« Même les autorités saoudiennes ne savent pas à quoi s’attendre », dit ce spécialiste en géopolitique énergétique, qui affirme visiter régulièrement le royaume wahhabite.

L’une des questions les plus pressantes, selon lui, concerne la sécurité routière.

En 2016, l’Arabie saoudite a enregistré plus de 526 000 accidents de la route et 17 décès en moyenne par jour, selon les données officielles du Croissant-Rouge.

Une instructrice montre les règles de la route sur un écran.En Arabie saoudite, de nombreuses femmes prennent désormais des cours de conduite. Photo : Reuters / Ahmed Jadallah

Il s’agit de la principale cause de mortalité dans le royaume, d'après l'agence américaine de protection de la santé publique, qui collabore avec les autorités de santé publique saoudiennes depuis 20 ans.

Un Saoudien serait quatre fois plus à risque de mourir dans un accident de voiture que des suites d’un cancer, affirme l’agence dans son étude.

« Les conditions routières en Arabie saoudite sont intimidantes pour quiconque, même pour ceux qui ont de l’expérience », affirme M. Krane.

Les routes sont dominées par les hommes. Certains conduisent à haute vitesse, de façon imprudente, d’autres sont très lents, créant un cocktail dangereux et agressif, surtout sur les autoroutes.

Jim Krane

Interrogé à ce sujet, Fahad Nazer, conseiller politique à l’ambassade saoudienne à Washington, affirme que les autorités saoudiennes sont conscientes du problème et prennent les mesures nécessaires pour assurer la sécurité des nouvelles conductrices.

Une jeune femme portant un niqab utilise un simulateur de conduite automobile à côté d'un bébé dans une poussette.Une femme saoudienne utilise un simulateur de conduite automobile. Photo : Getty Images / Sean Gallup

« Plusieurs campagnes s’adressant aux hommes ainsi qu’aux femmes ont été lancées dans le royaume pour sensibiliser les conducteurs aux dangers de l’utilisation des téléphones portables et à l’excès de vitesse », affirme-t-il.

« Les écoles de conduite pour femmes, qui ont été récemment mises en place, mettent beaucoup l'accent, elles aussi, sur l’importance de respecter les codes de conduite », ajoute-t-il.

Plus de voitures, mais moins d'allers-retours sur les routes

La levée historique de l'interdiction de conduire pour les femmes devrait par ailleurs avoir un impact considérable sur l’économie saoudienne.

« L’une des grandes questions est de savoir comment cela influera sur la demande en pétrole en Arabie saoudite, souligne M. Krane. Les prix ont été revus à la hausse ces dernières années, entraînant une baisse de la demande. Mais avec l’introduction de centaines de milliers de nouvelles voitures, il est difficile de faire des prévisions. »

Et encore, l'augmentation du nombre de voitures sur les routes pourrait ne pas se traduire par un accroissement de la circulation routière et, donc, de la consommation d’essence.

Un homme tient la porte d'une voiture ouverte à une femme qui monte à bord.Les femmes en Arabie saoudite avaient recours à des chauffeurs pour se déplacer. Photo : Reuters / Susan Baaghil

En effet, jusqu’ici, pour se déplacer, les femmes avaient recours à un chauffeur qui devait multiplier les allers-retours dans sa journée pour assurer son service.

« Typiquement, un chauffeur qui n’habite pas dans la résidence de la femme fait six trajets pour l’accompagner, explique M. Krane. D’abord il doit se rendre chez elle, ensuite la conduire vers sa destination, puis retourner chez lui avant de revenir au lieu où il a déposé sa cliente et la ramener chez elle. »

Or, souligne-t-il, « à partir de dimanche, les femmes n’auront plus qu’à faire un simple aller-retour pour se déplacer ».

Un meilleur accès aux emplois et aux services

Une femme saoudienne au volant d'une voiture.Dès le 24 juin, les femmes pourront enfin prendre légalement le volant en Arabie saoudite, pays toujours farouchement conservateur. Photo : Reuters / Faisal Nasser

Un autre aspect important à surveiller concerne la participation des Saoudiennes à la vie active.

Avec leur permis de conduire en poche, elles auront un accès plus direct à différents services, comme les garderies, ainsi qu'à des occasions de travail dans divers secteurs. Elles ont en outre été récemment autorisées à se joindre aux forces de police.

« Les Saoudiennes se plaignent depuis longtemps du fait de devoir compter sur un proche pour les conduire ou de la difficile situation économique causée par la nécessité de louer les services d’un chauffeur pour assurer leurs déplacements », indique M. Nazer.

L’autorisation de conduire permettra certainement à plusieurs femmes de profiter de diverses occasions professionnelles qui auraient été auparavant trop pénibles ou trop coûteuses.

Fahad Nazer, conseiller politique à l’ambassade saoudienne à Washington

Selon lui, la décision de lever l’interdiction de conduire s’inscrit dans le cadre du programme de réformes économiques et sociales instaurées par le prince héritier Mohammed ben Salmane, qui souhaite une plus grande participation des femmes à la vie active.

Selon les prévisions du ministère saoudien du Travail et du Développement social, le taux d’emploi des femmes devrait passer de 23 % à 30 % d’ici 2030, ce qui permettra, selon la même source, d’augmenter de 3 % le PIB non pétrolier du royaume.

Une ouverture qui montre ses limites

« C’est un travail de longue haleine », nuance toutefois Jim Krane, affirmant que la ségrégation homme-femme existe toujours dans le royaume, surtout dans les milieux professionnels.

« Il existe déjà plusieurs occasions de travail pour les Saoudiennes, qui sont d’ailleurs très qualifiées - les femmes étant plus nombreuses à poursuivre des études supérieures dans le royaume -, mais les options restent encore limitées », précise-t-il.

« Plusieurs endroits ne disposent pas de toilettes pour femmes, par exemple, parce qu’ils ne sont fréquentés que par des hommes, dit-il. Alors, ce n’est pas si facile qu’on le croit. »

Lancé en septembre dernier, l’élan de réforme incarné par le prince héritier semble toutefois montrer ses limites avec l’arrestation le mois dernier d’une dizaine d’activistes, dont au moins quatre femmes. Elles sont accusées d’avoir « porté atteinte à la sécurité » du royaume.

Le geste a été qualifié « d’hypocrite » par Amnistie internationale, qui rappelle que la plupart de ces femmes militent de longue date pour la levée de l’interdiction de conduire.

D'après Jim Krane, la famille royale veut, par ces arrestations, éviter d’irriter les éléments ultraconservateurs qui représentent encore une large partie de la population saoudienne.

« Il est possible que ces réformes socioéconomiques majeures suscitent une réaction de la part des conservateurs », explique-t-il, rappelant la prise d’assaut de la Grande Mosquée de La Mecque en 1979 par des radicaux opposés à la famille.

Cet événement, qui a coïncidé avec le début de la révolution islamique en Iran, a conduit au renforcement de plusieurs lois conservatrices, notamment aux dépens des droits des femmes.

Jim Krane

Selon M. Krane, avec ces arrestations, les dirigeants saoudiens envoient un message à la population, disant qu’ils sont prêts à tolérer un certain degré de changements, mais ne souhaitent pas voir leurs réformes se traduire en une cause ou une action politique.

« Ces réformes seront probablement déployées au fil de plusieurs générations », conclut-il.

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