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Guylain, 53 ans, cartographe de l’itinérance

Radio-Canada

Il parcourt Montréal dans sa vieille fourgonnette pour distribuer boissons et nourriture aux sans-abri. Et c'est avec l'argent gagné en quêtant qu'il aide les autres. Rencontre.

Un texte d’Akli Aït Abdallah, à Désautels le dimanche 

Lorsque, il y a un an, Guylain Levasseur a mis la main pour une centaine de dollars sur son Plymouth Voyageur 1994, il lui a fallu faire quelques réparations, petites et grandes, avant de pouvoir attaquer les rues de Montréal.

Guylain, la barbe blanche et des tatous sur les bras, assis dans sa fourgonnette avec son gros chien blanc.

Guylain, et sa chienne, Micha

Photo : Radio-Canada / Akli Aït Abdallah

« Ce camion, c’est ma maison, et c’est aussi le cœur de Dehors Novembre », lâche l’homme de 53 ans, qui a fait inscrire ces deux mots en grosses lettres blanches au bas des larges vitres teintées qui voilent tout de l’habitacle.

En ouvrant la porte arrière de son Plymouth, Guylain nous montre le lit qu’il a fait installer pour ses nuits, ainsi que les caisses de boissons et de nourriture qu’il va distribuer tous les jours aux itinérants que le sort a dispersés dans la ville.

« Novembre, c’est le mois noir, le mois où le froid commence. C’est aussi, comme on dit, le mois de la mort. C’est pourquoi j’ai appelé ça Dehors Novembre. En même temps, c'est un clin d’œil à Dédé qui est en haut [Dédé Fortin, des Colocs] et dont j’ai adoré la musique », dit Guylain, dont la barbe blanche épouse le regard bleu, bleu comme les tatouages qui lui couvrent les bras.

Avant de se proclamer accompagnateur en itinérance, l’homme à la tête rasée a longtemps été tête brûlée. « J’étais dans le domaine de la drogue. Je me suis fait arrêter avec de la drogue et des armes à feu, j’ai été en prison », confie Guylain.

À un moment donné, le bandit a décidé de prendre sa retraite, d’aller voir les vraies choses et d’aider les gens, par des gestes simples qui peuvent sortir quelqu’un de la rue, sortir quelqu’un de la merde.

Guylain

Le reportage d’Akli Aït Abdallah est diffusé le 1er juillet à l’émission Désautels le dimanche sur ICI Première.

Et c’est comme ça que tous les soirs, Guylain s’installe dans le Centre-Sud de Montréal avec sa pancarte en carton, sur laquelle il a couché ces mots au feutre noir : « Besoin de dons pour distribution alimentaire de demain ».

Guylain est appuyé sur son camion. Sur une pancarte en carton, on peut lire : « Besoins de dons pour distribution alimentaire de demain ».

Guylain, avant de commencer sa tournée

Photo : Radio-Canada / Akli Aït Abdallah

« Hier soir, j’ai ramassé 50 $ que j’ai échangés contre de la nourriture », dit-il en sortant sa facture d’épicerie. Résultat des courses : trois caisses de boissons gazeuses, des compotes de pomme et des beignes à la cannelle.

Là où les itinérants se cachent

« On va commencer par le Champ-de-Mars, on va ensuite se promener jusqu’à McGill, on va peut-être descendre à Hochelaga. On va aller un peu partout, là où il y a des regroupements d’itinérants, dans les recoins où ils se cachent. »

Un dernier coup d’œil sur le radiateur de sa camionnette, pour cause de pompe à eau en fin de vie, et le voilà parti pour une ronde qui va durer toute la journée.

Premier arrêt dans le Vieux-Montréal, à deux pas de l’hôtel de ville. Au bout d’un chemin de terre bordé d’arbres, une dalle de béton, à l’ombre d’une autre. Contre la rambarde qui protège de la circulation et des regards indiscrets, quelques matelas et couvertures de fortune où des naufragés de la rue ont posé toute leur vie.

« Je vais faire mon call, comme d’habitude. Il y a quelqu’un qui veut quelque chose? Liqueurs? Beignes? Compotes? Something to drink? Coca-Cola? »

Guylain donne à manger et à boire à un itinérant.

Derrière l’hôtel de ville de Montréal

Photo : Radio-Canada / Akli Aït Abdallah

Guylain m’explique que ceux qui viennent vers lui, dès qu’ils reconnaissent sa fourgonnette « vert flash, très flash », sont là parce qu'ils veulent rester dans leur bulle, souffrir en silence.

« C’est aussi pour ne pas se faire déplacer. Les gens qui voient des campements d’itinérants sont portés à les dénoncer pour qu’on les expulse, comme c’est arrivé dans le temps au carré Viger. On avait rentré des camions et jeté tout leur matériel. Ça peut être la photo d’un enfant ou un objet auquel ils tiennent qui va disparaître dans les déchets. »

Maintenant, le Plymouth Voyageur remonte le boulevard Saint-Laurent pour rejoindre le boulevard De Maisonneuve. « Je vais ralentir et regarder s’il y a des sans-abri sur notre route. On peut peut-être même faire le tour de la Old Brewery Mission. Il y a beaucoup de monde que je connais là-bas. »

En véritable cartographe de l’itinérance, Guylain Levasseur dessine, avec sa fourgonnette verte et ses mots qui glissent sur le bitume, les lignes de fracture parcourant la ville. Second arrêt devant un groupe d’hommes assis au soleil, sur les escaliers du refuge de la rue Clark.

La diversité aussi dans l’itinérance

En proposant ses boissons et ses beignes, Guylain raconte qu’il a autrefois été bénévole dans un organisme de rue. Malgré son handicap, Gabriel, un demandeur d’asile burkinabé, se propose pour donner à son tour un coup de main.

« Pour le moment, je travaille seul, répond Guylain, mais j’espère pouvoir un jour développer Dehors Novembre, multiplier les patrouilles de rue comme celle-là. »

Guylain donne l'accolade à Gabriel, qui est en béquilles.

Guylain et Gabriel, devant la mission Old Brewery

Photo : Radio-Canada / Akli Aït Abdallah

Dans ses virées quotidiennes, Guylain croise de plus en plus de nouveaux arrivants. Comme le visage de la société québécoise, celui de l’itinérance change peu à peu. Et quand on lui demande s’il essaie d’aider ceux qui viennent de débarquer au Québec, sa réponse ne traîne pas.

Que tu sois n’importe quoi, si tu es mal pris, tu es mal pris. Pour moi, dans le monde, il n’y a qu’une race, celle des humains.

Guylain

En remontant le quartier chinois jusqu’à la rue Sainte-Catherine, Guylain longe les clubs de nuit où il a jadis travaillé comme disc-jockey et comme portier. « Ici, j’ai appris à désamorcer sans violence des situations de crise. »

Sur la droite, à l'angle de la rue Ontario, le Centre d’amitié autochtone.

« Cet organisme a sa propre patrouille de rue. C’est génial. C’est ce qui manque le plus à Montréal. Des gens qui vont sur le terrain pour voir ce qui se passe avec ceux qui ont des problèmes de santé mentale, des problèmes d’alcool. Et puis, ils ont des toilettes. Les itinérants s’en font refuser l’accès partout. J’en ai vu faire leurs besoins en plein milieu d’un terre-plein. »

Si tu trouves qu’un itinérant pue, va passer un mois dans la rue. Tu comprendras pourquoi il pue.

Guylain

Le suicide, une réalité de la rue

Cap sur Hochelaga, où Dehors Novembre s’aventure régulièrement. Discussion, fenêtre baissée, avec des potes qui ont repéré Guylain. Sur la porte avant de la fourgonnette verte, quelqu’un a placardé la photo d’un jeune de la rue parti trop tôt.

- Oui, c’est Jérémie. Il s’est tué, Jérémie.
- Il avait quel âge?
- 22 ans.
- 22 ans? Ah, mon Dieu! C’est jeune pour mourir.

À côté de la photo, une amie a ajouté ce message : « Jérémie, on t’aime, notre ange ».

Sur l'affichette collée sur l'auto, on peut lire : « RIP Jérémie. Un ange parti trop tôt. 28 mai 2018. On t'aime ».

En souvenir de Jérémie

Photo : Radio-Canada / Akli Aït Abdallah

Jérémie, qui s’est suicidé le 28 mai dernier, faisait, pour ainsi dire, partie de la vie de Guylain.

« Je le voyais presque tous les jours. Il était d’origine guatémaltèque et québécoise. Une petite tornade, tout le temps le sourire. Je n’ai pas pu déceler son cri d’alarme. Le suicide, c’est le geste extrême. Faut vraiment souffrir pour se rendre jusque-là. C’est une des réalités de la rue. »

Je vois tant et tant de choses que, le soir, j’ai envie de me déconnecter tellement c’est lourd. Il y a des souffrances, des histoires de viol, des histoires de tout.

Guylain

« Un organisme à lui tout seul »

Dernière halte de la journée pour la fourgonnette verte de Dehors Novembre, dans un campement dont Guylain ne veut rien dire de l’emplacement. « C’est un secret. Parce qu’ils ont peur de se faire déplacer. »

Rencontre avec Jolan, Maxime, Tony et Junior, quatre jeunes dans la vingtaine, pas plus, qui ont fait le choix de la marge et de la bande.

« Guylain, ça va faire à peu près six mois que je le connais. On fait déjà affaire avec beaucoup d’organismes, comme Pop’s, le Bunker, mais lui, il est tout le temps là pour nous procurer du stock, du linge, de la nourriture. Des fois, il nous donne des lifts pour aller à un rendez-vous pour une job. Il est vraiment là pour nous autres, tu comprends? » dit Jolan.

« Moi, je l’ai connu en 2013, quand je suis tombé dans la rue, enchaîne Junior. Pendant un boutte, on a quasiment habité ensemble en dessous du pont. Aujourd’hui, il nous donne des conseils quand on a des problèmes. Guylain, c’est un organisme à lui tout seul. »

Guylain, en compagnie de 4 jeunes itinérants.

Guylain et la bande à Jolan

Photo : Radio-Canada / Akli Aït Abdallah

« J’essaie de faire du mieux que je peux, avec ce que j’ai », lâche doucement Guylain, visiblement ému de tous ces éloges.

Il est près de 17 h. Il ne reste plus rien dans la fourgonnette, les caisses se sont vidées.

« Je vais m’installer tantôt avec ma pancarte à Beaudry. Je vais quêter, comme qu’on appelle. Après ça, avec ce que j’ai gagné, je vais aller faire une épicerie, je vais mettre ça dans le camion, puis on recommence. Si ça marche bien, le camion sera plein pour demain. »

Pauvreté

Société