•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Qu’arrivera-t-il aux milliers d’enfants de migrants déjà séparés de leurs parents?

Les explications de Christian Latreille
Radio-Canada

Depuis mercredi, les autorités américaines ne doivent plus séparer les familles de migrants arrêtés après avoir illégalement franchi la frontière. Le sort des enfants qui ont eu le malheur d'être séparés de leurs parents depuis deux mois n'est pas réglé pour autant.

Le problème est que le décret présidentiel signé mercredi par le président Donald Trump, intitulé « Offrir une occasion au Congrès de traiter des séparations de familles », ne donne aucune indication quant à ce qu’il doit advenir d’eux.

Légalement considérés comme des « enfants étrangers non accompagnés » après l’incarcération de leurs parents, ces mineurs étaient jusqu'ici confiés par les gardes-frontières au département de la Santé si le dossier de leurs parents n'était pas réglé dans les 72 heures.

Le cas échéant, leur dossier était alors géré par le Bureau de réinstallation des réfugiés, une agence de ce département qui place les enfants dans des centres de rétention pouvant se trouver à des milliers de kilomètres de la frontière.

À partir de ce moment, le Bureau devait entreprendre la recherche de parrains, idéalement des proches, sinon de purs inconnus, qui se portent volontaires pour s'occuper de ces enfants en attendant la libération, hypothétique, de leurs parents.

Des commentaires, mercredi, de responsables du département de la Santé ont toutefois mis en évidence que l’empressement avec lequel le décret a été rédigé avait semé la plus grande confusion dans l’appareil gouvernemental américain.

« Pour les mineurs qui sont actuellement dans le programme des enfants étrangers non accompagnés, le processus de parrainage se poursuit », a d’abord indiqué un porte-parole du département, Kenneth Wolfe, qui a évoqué une « clause grand-père ».

Quelques heures plus tard, un directeur des communications de la division des familles au sein du département, Brian Marriott, a corrigé le tir en faisant valoir que M. Wolfe s’était « mal exprimé », mais sans dire précisément ce qu’il adviendra de ces enfants.

« Il est encore très tôt et nous attendons des orientations à ce sujet », a-t-il fait valoir, avant de préciser que « la réunification est toujours le but » recherché pour ces enfants et que le département « travaille en ce sens ».

À la Maison-Blanche jeudi midi, le président Trump a assuré qu'il avait ordonné aux départements de la Justice, de la Sécurité intérieure et de la Santé « de travailler ensemble pour garder ensemble les familles de migrants illégaux pendant tout le processus d'immigration et pour réunir les groupes précédemment séparés ».

Il a toutefois ajouté à la confusion ambiante en déclarant : « J'ai signé un très bon décret présidentiel hier, mais ce n'est que limité. Peu importe comment vous voyez ça, ultimement, ça mène à des séparations. »

Combien d’enfants de migrants ont été séparés de leurs parents?

Les informations distillées par l’administration Trump ne permettent pas de répondre précisément à cette question.

Le 15 juin, le département de la Sécurité intérieure a indiqué qu’il y en avait eu 1995 entre le 19 avril et le 31 mai, soit environ 46 par jour.

Quatre jours plus tard, il a évoqué 2235 enfants séparés de leurs parents, pour une moyenne de 62 par jour, mais pour la période allant du 5 mai au 9 juin.

Aucun chiffre unique n’est donc disponible pour les 63 jours qui se sont écoulés entre le 19 avril et le 20 juin, date à laquelle le président a mis fin à cette pratique.

En se fiant au rythme des interpellations des deux périodes pour lesquelles les données ont été dévoilées, on peut estimer qu’entre 2900 et 3900 enfants ont été détenus dans des centres de rétention.

L’administration Trump n’a fourni aucune information sur le nombre d’enfants qui ont pu être réunis avec leurs parents au cours de cette période.

Melania Trump, en discussion avec un homme au centre de détention de McAllen. Plusieurs autres intervenants sont assis autour de la table.La première dame des États-Unis, Melania Trump, a visité jeudi le centre de détention pour migrants de McAllen, au Texas. Elle s'y est notamment entretenu avec des médecins et des travailleurs sociaux. Le centre en question dit détenir 55 enfants de 12 à 17 ans, dont 6 qui ont été séparés de leurs parents. Photo : Getty Images / Chip Somodevilla

Où et quand détenir ces familles?

Le décret présidentiel ne précise pas davantage où les familles réunies doivent être détenues en attendant que le sort des parents soit réglé par la justice, ni ce qu’il doit advenir d’elles en attendant que des installations soient accessibles.

Il indique que le département de la Défense doit se mettre à la disposition du département de la Sécurité intérieure pour fournir un hébergement à ces familles, quitte à les construire au besoin. Là encore, nul ne sait comment cela va se traduire sur le terrain.

Selon un porte-parole du Pentagone, Jamie Davis, trois bâtiments de l’armée au Texas et un autre en Arkansas sont actuellement considérés pour accueillir les familles de migrants.

Notre envoyée spéciale à El Paso, au Texas, Sophie Langlois, a constaté mercredi qu'un camp de tentes pouvant accueillir 4000 enfants de migrants était en train d’être installé.

Plusieurs enfants vivent déjà dans ces tentes depuis une semaine, mais personne ne sait ce qu’il va se produire à la suite de la directive présidentielle.

Le décret de M. Trump contient en outre deux imprécisions qui soulèvent des questions. Il indique que les familles doivent être détenues ensemble « lorsque cela est approprié » et en fonction des « ressources disponibles ».

Une détention pour combien de temps?

L’autre grand problème du décret présidentiel est qu’il ne règle pas le problème d’un jugement rendu en 1997, qui exige la remise en liberté des enfants migrants « dans le milieu le moins restrictif possible » à l’intérieur de 20 jours.

Le procureur général, Jeff Sessions, a déposé une requête devant une cour fédérale de Los Angeles afin de modifier cette décision, baptisée « arrêt Flores », mais nul ne peut prédire à quoi cela conduira.

La modification requise doit permettre « de détenir les familles d’étrangers ensemble tant que les procédures criminelles pour entrée illégale sont pendantes » ou d‘autres procédures, y compris celles devant entraîner leur possible expulsion, indique le décret.

Dans une conférence téléphonique avec des journalistes mercredi soir, un conseiller de Jeff Sessions, Gene Hamilton, a précisé que l’administration devra donc convaincre Dolly Gee, la juge responsable de superviser l’arrêt Flores, du bien-fondé de son approche.

« Cette décision a mis le pouvoir exécutif dans une position intenable », a plaidé M. Hamilton. « Ça appartient à la juge Gee. Allons-nous être capables de détenir des familles d’étrangers ensemble ou non? » a-t-il résumé.

M. Hamilton soutient par ailleurs que le décret du président n’est qu’une « mesure provisoire » (stopgap measure), et qu’il revient au Congrès de trouver une solution permanente en adoptant une nouvelle loi pour réformer la politique migratoire des États-Unis.

On ignore si cela pourra se produire à brève échéance. Deux projets de loi distincts à ce sujet devaient être soumis au vote jeudi à la Chambre des représentants.

La réforme la plus conservatrice du système de l'immigration proposée aux élus américains a été rejetée. Les leaders républicains ont reporté à la semaine prochaine le vote sur une proposition plus modérée.

Si ce projet de loi devait être approuvé par la Chambre des représentants, il faudrait encore que le Sénat donne son approbation avant que le président puisse lui donner force de loi. Or, les démocrates, qui disposent d’une minorité de blocage au Sénat, ne donnent aucun signe qu’ils sont prêts à donner leur accord.

Ils refusent jusqu’à nouvel ordre d’approuver tout financement accru pour la construction du mur que veut bâtir M. Trump à la frontière américano-mexicaine, ce que prévoient les deux projets de loi actuellement considérés. Cette somme pourrait atteindre 25 milliards de dollars.

Les démocrates veulent en outre qu’une réforme du système permette aux Dreamers, des clandestins arrivés aux États-Unis avec leurs parents alors qu’ils étaient mineurs, d’obtenir à terme la citoyenneté américaine.

Cette perspective est source de dissensions au sein du Parti républicain. Si certains modérés sont d’accord avec cette approche, les partisans de la ligne dure y voient une « amnistie » qu’ils refusent de cautionner.

Avec les informations de CNN, New York Times, Politico, et Agence France-Presse

Politique américaine

International