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  • Le lundi de la matraque vu par Radio-Canada

    Claude Jean Devirieux, marchant devant les installations de Radio-Canada en prévision du défilé, dont une tour d'éclairage, un car de reportage et plusieurs barrières de sécurité.
    Dans la journée du 24 juin 1968, le journaliste Claude Jean Devirieux arpente le site où aura lieu le défilé de la Saint-Jean-Baptiste, à Montréal, Photo: Radio-Canada / Francis J. Menten

    Il y a 50 ans, le défilé de la Saint-Jean-Baptiste devenait le théâtre d'un affrontement entre policiers et manifestants. Témoin de la brutalité policière, le journaliste Claude Jean Devirieux lance une formule qui passera à l'histoire : après le samedi de la matraque, voilà le lundi de la matraque...

    En ce 24 juin 1968, le défilé de nuit de la Saint-Jean-Baptiste prend une couleur bien particulière à Montréal. Des élections fédérales sont prévues le lendemain.

    La présence de Pierre Elliot Trudeau à la tribune d’honneur est perçue comme une provocation par les militants souverainistes. Le chef du Parti libéral du Canada a fait campagne pour un Canada uni qui compte une, et une seule, nation.

    Tous s’attendent à ce qu’il y ait du grabuge.

    Pierre Bourgault, du Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN), a réuni un groupe de manifestants afin de protester contre la présence du premier ministre du Canada.

    Comme en témoigne cette portion d’entrevue enregistrée avant le défilé, le militant nationaliste a annoncé sa position :

    Le 24 juin, c’est la fête des Canadiens français. Il [Pierre Elliott Trudeau] ne reconnaît pas l’existence de la nation canadienne-française. Il n’a pas d’affaire à s’y présenter et à y faire le paon!

    Pierre Bourgault, du RIN

    Henri Bergeron et Gabi Drouin commentent le défilé

    Le défilé de la Saint-Jean-Baptiste est diffusé en entier à la télévision de Radio-Canada. Sur place, les journalistes Henri Bergeron et Gabi Drouin en commentent le déroulement.

    Il ne faut pas le cacher, il faut le dire, le défilé est interrompu. Il y a des manifestations. On ne sait pas comment ça pourra se terminer, mais de toute façon, il y a des incidents qui se sont produits.

    Le journaliste Henri Bergeron

    Dans l’extrait que nous vous présentons, le défilé tourne au vinaigre.

    Les commentateurs ne peuvent voir les manifestants, mais ils entendent leurs « clameurs » se rapprocher de la rue Sherbrooke.

    Les caméras de Radio-Canada sont orientées vers la tribune d’honneur, érigée devant la bibliothèque centrale de Montréal. L’inquiétude se sent dans le regard des dignitaires présents, dont le maire Jean Drapeau et le premier ministre Trudeau.

    Bientôt, des projectiles atteignent l’estrade d’honneur. De nombreuses personnes fuient, se précipitant vers l’intérieur de la bibliothèque.

    Momentanément levé, Pierre Elliot Trudeau se rassoit, refusant d’obéir au personnel qui l’entoure.

    « Je pense, Henri, que nous devrions terminer ici », exprime Gabi Drouin à son collègue commentateur.

    « Monsieur Trudeau insiste. Il veut demeurer sur place. Il ne veut pas quitter l'estrade d'honneur », ajoute-t-il par la suite, non sans surprise.

    Au loin, on entend distinctement des manifestants crier : « Vive le Québec libre! »

    Quelques secondes plus tard, le défilé reprend avec le char allégorique des artisans du Québec, suivi de la fanfare de l’Union musicale de Victoriaville.

    « Je me demande, Henri, si les gens entendent la fanfare, s’ils ont l'oreille à la musique à ce moment-ci », interroge le commentateur Gabi Drouin.

    Le point de vue de Claude Jean Devirieux

    Le journaliste Claude Jean Devirieux couvre aussi le défilé pour en tirer un reportage. Il est posté du haut d’une tour, ce qui lui donne un tout autre angle de vue.

    Son intervention est diffusée en direct du Téléjournal ce soir-là. L’agitation est encore vive tout près de lui dans la rue Sherbrooke, alors qu’il rapporte les événements.

    Les policiers, explique-t-il, ont commencé à vouloir « nettoyer l’emplacement » un peu après 20 h et ont chargé les manifestants. À 21 h 15, le journaliste a été témoin de l’arrestation du meneur Pierre Bourgault.

    Et puisqu'on m'a demandé de vous dire ce que j'ai vu : j'ai vu les policiers perdre le contrôle et frapper de façon sauvage – ce n'est pas un jugement de valeur que je porte – frapper de façon sauvage des jeunes gens, des jeunes filles qui, souvent, ne faisaient rien.

    Le journaliste Claude Jean Devirieux

    Lui-même malmené par un policier, il nomme le numéro de matricule de celui-ci en ondes : le 770.

    En tout, 292 personnes sont arrêtées le soir du défilé. Des voitures sont incendiées et renversées. On dénombre 123 blessés, dont 43 policiers.

    Le lendemain matin, Claude Jean Devirieux est convoqué par la direction de Radio-Canada. On lui demande de se retirer de l’équipe qui couvre la soirée des élections. Sa crédibilité est mise en cause.

    Par solidarité, ses collègues journalistes refusent d’animer sans lui cette émission spéciale d’envergure.

    Le 25 juin 1968, et pour une rare fois dans l’histoire de Radio-Canada, aucune soirée électorale ne sera diffusée dans l’ensemble du réseau français de la télévision.

    Invité à l’émission Le Point médias du 25 juin 1993, Claude Jean Devirieux revient sur les événements, 25 ans plus tard.

    Le journaliste a conservé ses notes griffonnées dans le feu de l’action du 24 juin 1968.

    Il réitère ses propos. La police, inexpérimentée, était mal préparée pour faire face à la manifestation et a commis des erreurs impardonnables.

    D’ailleurs, c’est à la suite du lundi de la matraque qu’une escouade antiémeute sera mise sur pied par la police. Claude Jean Devirieux en souligne le professionnalisme.

    L’événement entraîne aussi une prise de conscience dans le milieu du journalisme, qui ressent le besoin de s’organiser et de protéger son indépendance.

    Moins d’un an après les mesures disciplinaires à l'endroit de Claude Jean Devirieux, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec est créée.

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