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Poids lourd : la mort dans le rétroviseur

Un homme marche le long d'une voie ferrée.
Le camionneur Claude Lefrançois porte encore en lui les traumatismes du drame qu'il a vécu. Photo: Radio-Canada / Émilie Dubreuil

« Tuée par un poids lourd » titrait Radio-Canada, le 11 juin dernier, à propos de la mort tragique d'une jeune femme dont le vélo a croisé la route d'un camion à Montréal. Or, ce genre de tragédie en cache toujours une autre. Les accidents mortels impliquant des poids lourds font en effet des victimes dont on parle très peu : les chauffeurs.

Un reportage d’Émilie Dubreuil

Le récit de la Voix de l’Est du 14 mai dernier est écrit dans la plus pure tradition du fait divers, sobre et factuel : « Un homme a perdu la vie et une femme repose dans un état critique à la suite d’un accident survenu entre un camion-remorque et un véhicule à Saint-Joachim-de-Shefford. La collision a eu lieu à 16 h 45. Le chauffeur a été transféré à l’hôpital pour un choc nerveux. »

Le chauffeur…

Il a les yeux vert olive, tourmentés, il s’appelle Claude Lefrançois. Il a 35 ans, deux chats, une blonde et vit dans un petit appartement d’Acton Vale, pas très loin de la gare.

Depuis l’accident, il ne mange presque plus et ne dort jamais sans l’aide d’une forte médication. Certains jours, il est incapable de sortir de chez lui : il fait des crises de paniques, un rien l’irrite.

Une voiture se retrouve sous un camion après un accidentUn accident de la route Photo : Radio-Canada / Simon-Marc Charron

« Je commence à peine à être capable d’en parler sans fondre en larmes », dit-il. « Il y a une famille qui a perdu un père, une dame qui est toujours hospitalisée. Sérieusement, dit-il la voix étouffée par l’émotion, si j’avais pu prendre une partie de leurs blessures physiques ou les prendre au complet, je les aurais prises. »

Et pourtant, Claude Lefrançois n’était pas responsable de cet accident. Il venait de charger son énorme camion de barils de sirop d’érable, 60 000 livres de charge. Il faisait beau. Il roulait à la vitesse permise, mais la victime ne s’est pas arrêtée à l’intersection. Claude a freiné de toutes ses forces, mais on n’arrête pas un « 53 pieds » facilement.

Dès l’âge de 6 ans, Claude rêvait d’être camionneur. « Je regardais les camions, petit, et je disais : wow! Là, je suis même pas capable de conduire un char. Je ne suis pas allé voir mon frère militaire avant qu’il ne soit déployé au Mali, je suis p'us capable de sortir du village, même dans le siège du passager, poursuit-il. J’ai toujours peur que quelqu’un ne fasse pas son arrêt… »

Silence, puis : « Quand est-ce que ça va revenir, ça? Je ne le sais pas, j’l’sais pas… ».

Selon les statistiques de la SAAQ, il y a eu, en 2017, 29 accidents mortels concernant un camion lourd, et 35, un tracteur routier. Ce sont sensiblement les mêmes chiffres depuis 2012.

« Il n’y a pas un jour qui passe sans que j’y pense »

Le 11 juin dernier, quand il a entendu la nouvelle de l’accident mortel entre une cycliste et un poids lourd à Montréal, Martin Bergeron, de Rivière-du-Loup, a pensé à la jeune victime, mais il a pensé, aussi très fort, au conducteur.

« J’y pense à chaque fois, pis j’aimerais ça avoir leur numéro de téléphone, j’aimerais ça les prendre par la main, affirme-t-il. Moi, si j’avais eu de l’aide dès le départ, ça m’aurait peut-être empêché de sombrer. »

Martin Bergeron ne s’est jamais remis de la mort de la jeune femme qu’il a écrasée en 2002 et dont il ne veut pas prononcer le nom. Elle était en apprentissage avec lui. Elle mesurait à peine 5 pieds et tentait alors de diriger la circulation des camions qui chargeaient des billots dans une cour à bois du Maine.

Des policiers près d'une voiture accidentée et d'un camion.Des policiers de la Sûreté du Québec sur les lieux d'une collision entre un semi-remorque et une petite voiture à Alma, en 2017. Photo : Radio-Canada / Pascal Coudé

Je ne te dirai pas son nom, parce que je veux pas rappeler ça à sa famille, c’est trop de souffrances.

Martin Bergeron

« Je conduisais un « 9900 » à l’époque, un camion-tracteur avec un capot très élevé, elle s’est mise devant et je ne l’ai jamais vu, se rappelle-t-il. Techniquement, je ne pouvais pas la voir… »

Martin Bergeron fait une pause. Puis, il explique, de sa voix rauque et cordiale, qu’il va m’épargner les détails, que c’est trop horrible. « Je ne veux pas vous dire ce que j’ai vu, parce que c’est effroyable. Mes roues lui ont passé dessus. 35 000 livres sur son corps… »

À l’époque, les camionneurs devaient documenter leurs accidents avec des caméras jetables. Il a fait ce qu’il fallait faire, il a pris des photos. Les images lui torturent l’âme depuis.

J’étais superman avant. Je suis devenu une fourmi qui se terre. J’ai arrêté de vivre, tout simplement.

Martin Bergeron

Martin Bergeron est retourné travailler quelques jours à peine après l’accident. Il raconte avoir roulé pendant 2 ou 3 ans, presque sans arrêter.

« Je me suis gelé sans alcool et sans drogue. Je roulais jour et nuit, dans le silence, même pas capable d’écouter la radio. Je fumais trois paquets de cigarettes par jour. J’avais comme la sensation que t’as après un film d’horreur, mais qui ne te quitte pas. »

Après quelques années de ce régime, les cauchemars ont commencé, les flash-backs. Il voyait des accidents partout. Dépression majeure. Plus capable de travailler. Plus capable d’aimer. « J’avais pas de patience, j’étais en colère tout le temps, j’étais inflammable. Pas comme du gaz, comme du naphta ».

Il y a donc eu beaucoup plus qu’une victime lors de cette collision. Les proches de la défunte, bien sûr, mais aussi ceux du conducteur.

Ma plus grande peine, c’est d’avoir fait souffrir mes enfants. J’étais pas là pour eux. C’est une immense souffrance, jamais je ne pourrai leur redonner une enfance heureuse avec un papa présent.

Martin Bergeron

16 ans après l’accident, Martin Bergeron commence à peine à comprendre qu’il a souffert d’un stress post-traumatique. « La mentalité, avant, c’était : remonte sur ton camion! On parlait pas de ça. »

Collision entre un véhicule et un camion sur la route 132, à Saint-Simon.Une voiture lourdement endommagée lors d'une violente collision à Saint-Simon, en 2015. Photo : Radio-Canada / Radio-Canada / Jean-Luc Blanchet

La mère Teresa des camionneurs

Les accidents graves ou mortels, Kareen Lapointe les recense tous. Depuis le début de 2018, elle en a inscrit 120 dans ses notes. « J’estime que 10 % d’entre eux sont potentiellement traumatisants », tranche-t-elle.

Kareen Lapointe a 37 ans, elle est maman à la maison et graphiste de formation. Mais, depuis 2 ans, elle travaille bénévolement, à temps plein, pour développer un organisme qui porte le nom du problème auquel il entend s’attaquer : SSPT (syndrome de stress post-traumatique) chez les camionneurs.

« Moi, j’ai un peu le syndrome mère Teresa! », déclare-t-elle en riant.

Une mère Teresa, une mère courage, surtout. Kareen Lapointe est une victime collatérale d’un accident mortel, puisqu’elle a beaucoup souffert du stress post-traumatique aigu dont souffre son mari depuis qu’un homme s’est jeté devant son camion. C’était en 2013.

Mon chum conduira plus jamais. Il a une vingtaine de flash-backs par jour. Il ne dort pas. Il est agoraphobe. Ç’a été tellement dur. Les enfants ont beaucoup souffert.

Kareen Lapointe
Un cycliste au sol après une collision.Les camions ont d'importants angles morts qui se transforment souvent en zones mortelles pour les cyclistes. Photo : Radio-Canada

Et si on en est arrivé là, croit Kareen Lapointe, c’est que le père de ses enfants n’a pas été traité à temps. Il est retourné travailler, mais il n’allait pas bien du tout. Tellement que Kareen a dû, éventuellement, le faire interner.

À partir de là, elle s’est mise à poser des questions, à lire, à se documenter. Et elle a découvert que le stress post-traumatique faisait des ravages depuis longtemps dans les rangs des routiers.

Elle et son mari se sont relevé les manches. Ils se sont incorporés en OSBL l’an dernier et viennent d’obtenir du ministère des Transports une subvention de 157 000 $ pour réaliser une étude en collaboration avec le Centre de recherche et d'intervention sur le suicide et l’euthanasie (CRISE) de l’UQAM. Il s’agit de prouver l’importance d’avoir un protocole d’intervention rapide auprès des routiers concernés dans un accident.

Dans les prochains mois, 40 chauffeurs seront donc traités rapidement tandis que 40 autres devront attendre un mois avant de consulter un thérapeute.

Si les résultats sont concluants, la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) pourrait obliger un camionneur, par exemple, à rencontrer un thérapeute dans les 48 heures suivant l’accident.

Cela pourrait permettre d'éviter qu’il y ait d’autres Martin Bergeron, des routiers hantés par la mort, encore 16 ans après les faits. Qui serrent les poings, parlent avec difficulté de leur drame, vivent « un jour à la fois ». « De toute façon, dit-il, je sais que je vais porter cela jusqu’à ma mort. »

Un jour, Martin Bergeron compte aller au cimetière et se recueillir sur la tombe de la femme dont il fauché la vie et dont la mort a abîmé son âme. Un jour, quand il sera prêt.

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