•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Les prénoms innus de plus en plus populaires... chez les Innus

Le mot shatshitun écrit sur le devant d'un pupitre d'élève du primaire.

« Shatshitun » signifie amour en innu

Photo : Radio-Canada / Jean-Louis Bordeleau

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2018 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Maikan, Uapikun, Shipiss : les prénoms innus regagnent leurs lettres de noblesse. Après avoir francisé leur nom durant des années, les Innus choisissent de plus en plus des prénoms dans leur langue pour leurs enfants.

Un texte de Jean-Louis Bordeleau

« C'est une petite révolution tranquille », lance d'emblée la directrice de la langue à l'institut Tshakapesh, Hélène St-Onge. « L'influence du catholicisme a beaucoup baissé chez la nouvelle génération. Avant, nos parents par exemple, je suis sûre qu'ils n'ont jamais pensé donner un nom innu à leurs enfants parce que les prêtres avaient leur mot à dire. »

« C'est toujours des noms reliés à la nature, des noms d'animaux. On peut avoir Mashkuss qui veut dire ourson. On a Maikan ou Uapush, qui signifient loup et lièvre. Ça peut être Shipiss, petite rivière, ou Mishtashipu, grande rivière », énumère-t-elle.

Céline Bellefleur, enseignante en maternelle à Tshishteshinu, à Maliotenam, estime que cinq élèves en moyenne par cohorte portent aujourd'hui des prénoms innus. « De plus en plus, les parents prennent le temps qu'il fait quand le bébé vient au monde, indique-t-elle. Un exemple : quand un enfant est né, il ventait du nord. On l'a appelé Tshiuetin [vent du nord] cet enfant-là. »

Elle ajoute que l'inspiration des parents provient parfois du nom de leurs ancêtres.

Céline Bellefleur, toute souriante.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Céline Bellefleur, professeure de maternelle à l'école Tshishteshinu de Maliotenam,

Photo : Radio-Canada / Marc-Antoine Mageau

« On s'est dit : ''Prenons des prénoms innus qui vont bien aux enfants pour que ces enfants soient fiers de porter un prénom innu''. »

— Une citation de  Céline Bellefleur, professeure en maternelle à Tshishteshinu, à Maliotenam

Quelques prénoms innus et leur traduction :

  • Uasheshkuan : éclaircie
  • Shikuan : printemps
  • Uapikun : fleur
  • Paushtik : chute
  • Uashtessiu : feuilles coloriées à l'automne

« C'est une forme de décolonisation », ajoute la directrice générale de l'institut Tshapakesh, Marjolaine Tshernish.

Elle-même a prénommé son enfant Uapishkuss, qui signifie petit ours polaire. Elle a choisi ce prénom puisque « quand il est né, il était tout blanc et tout joufflu » raconte-t-elle en riant.

Les noms Uatnaniss, Maika-Shanna et Christopher sont inscrits au dessus de casiers.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le prénom « Uatnaniss » signifie « petit mélèze »

Photo : Radio-Canada / Jean-Louis Bordeleau

Surnoms

Par contre, il n'est pas rare que certains Innus utilisent un nom plus facile à prononcer pour les non-autochtones. Marjolaine Tshernish raconte que son fils, Uapishkuss, est ainsi parfois appelé par le diminutif Uapish. « Mais quand il va chez Starbucks puis qu'il demande un café et qu'on lui demande son nom, il répond "Bryan", rigole-t-elle. Ça ne lui tente pas de l'épeler chaque fois ».

Cependant, les prénoms francophones ont toujours été prononcés à la manière de la langue innue. Par exemple, Jean-Baptiste se dit Shapatesh, Pierre devient Pien, tandis que Marie est prononcé Mali. Même le nom de famille St-Onge s'écrit Shetush.

Une autre pratique courante chez les Innus consiste à user d'un surnom pour identifier quelqu'un. Ce surnom renvoie à son caractère ou encore à une de ses habitudes. En entrevue, l'ethnolinguiste de renom Josée Mailhot prend l'exemple d'un certain Innu du Labrador, nommé Edward Rich, surnommé Tshetshepateo, ce qui signifie qui se promène tôt le matin. « Dans le contexte de la communication entre Innus, c'est toujours le surnom qui est utilisé pour désigner les individus, explique-t-elle. Les surnoms sont en quelque sorte un peu secrets. On ne peut pas les utiliser dans tous les contextes. On ne peut jamais utiliser le surnom devant l'individu lui-même. On ne peut pas s'adresser à lui en disant Tshetshepateo. C'est comme une insulte. »

« Les gens ne sont pas toujours contents de leur surnom parce que ce n'est pas eux qui le choisissent », commente à ce sujet Marjolaine Tshernish.

Comment interpeller un Innu?

« Quand je rencontre quelqu'un, je l'appelle par son prénom », répond la directrice de l'institut Tshakapesh. Il est également de bon ton de s'adresser à une aînée par exemple avec les mots Nimushum ou Nukum, qui signifient grand-père et grand-mère, « même si ce n'est pas notre grand-mère », assure Marjolaine Tshernish. « Il n'y a pas de vouvoiement. Ça n'existe pas en innu, rappelle Hélène St-Onge. C'est juste la façon de s'adresser à la personne. Ça dépend à qui on s'adresse. Il y a des marques de respect ».

Un peu d'histoire

Avant l'arrivée des Européens, « on sait que les noms traditionnels étaient uniques », explique Josée Mailhot, auteure de nombreux ouvrages à ce sujet. « C'est-à-dire que dans un groupe, il n'y avait qu'un individu qui portait tel nom. » Ces noms-là n'indiquaient pas le sexe de l'individu. « L'autre chose, c'est que les noms n'étaient pas transmissibles. [Pour un fils et son père, par exemple] rien n'indiquait qu'entre les deux hommes, il y avait un lien de parenté. »

Ensuite, au 17e siècle, les missionnaires ont commencé à baptiser les Innus avec des prénoms catholiques, « dans l'ensemble de la péninsule Québec-Labrador ».

De plus, les prêtres ont tenu à introduire des noms de famille, jusqu'alors absents chez les Innus. Ils utilisent d'abord le prénom en innu pour en faire leur nom de famille. Ensuite, « le prénom que le missionnaire avait attribué au père devient le nom de famille du fils », explique Josée Mailhot. Ce système s'avère peu utile pour retracer les liens familiaux, puisque le nom de famille change à chaque génération. Ce n'est qu'au 19e siècle que « gèlent » les noms de famille, qui deviennent alors transmissibles. « Les dates où ça s'est cristallisé changent selon les familles », précise Josée Mailhot.

« Les Innus ont aujourd'hui trois noms, résume-t-elle. Ils ont un prénom de baptême, comme Joseph, Marie ou Tobie. [...] Ils ont un nom de famille en vertu du processus que je viens de décrire, et la plupart ont un troisième type de noms. Ces surnoms [...] correspondent aux caractéristiques des noms aborigènes : des noms uniques, en innu, non transmissibles et qui n'indiquent pas toujours le sexe ».

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !