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  • Envoyé spécial
  • Au Rwanda, un long et tortueux chemin vers la démocratie

    L'enfant au regard sérieux fixe l'objectif.

    Une fillette dans un champ au Rwanda

    Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

    Radio-Canada

    Le Rwanda a fait des bonds de géant sur les plans économique et humain au cours de la dernière décennie, mais ce n'est pas encore une véritable démocratie. La liberté de parole est limitée et la presse n'est pas vraiment libre. Critiquer les autorités peut avoir des conséquences graves.

    Un texte de Janic Tremblay, à Désautels le dimanche 

    « Vous pouvez éteindre votre téléphone, S.V.P.? » La requête de l’invité est polie, mais formulée avec fermeté, sur un ton solennel qui tranche avec la conversation amicale des dernières minutes. En fait, il s’agit plutôt d’un ordre qui ne veut pas dire son nom. Si l’on refuse de s’y plier, il n’y aura tout simplement pas d’entrevue.

    L’homme veut bien se confier, mais il redoute que le portable de son intervieweur soit utilisé comme un système d’écoute par les services d’espionnage rwandais. On se croirait dans un roman de John le Carré. Sauf que, à l’évidence, les craintes exprimées n’ont rien de fictif. Le contrôle de l’information est important, ici. Les agents du gouvernement ou les simples indics sont partout.

    Paul Kagame, un président vénéré

    Paul Kagame, souriant, parmi la foule

    Le président rwandais Paul Kagame salue ses partisans lors de la dernière campagne électorale, le 2 août 2017 à Kigali.

    Photo : Reuters / Jean Bizimana

    Les portraits à l’effigie de Paul Kagame se déploient un peu partout au Rwanda : dans les restaurants, les cafés, les hôtels et même les hôpitaux. On réfère souvent au président en parlant de Son Excellence. On l’évoque avec un respect qui frôle parfois la dévotion.

    Cela peut se comprendre. L’homme est perçu comme un véritable héros. Personne ici n’a oublié qu’en 1994, la communauté internationale n’a pas levé le petit doigt. Personne n’est venu au secours des Rwandais qui ont péri pendant les 100 jours du génocide : entre 800 000 et 1 million de morts, presque tous exécutés à la machette. C’est Paul Kagame, alors général à la tête du Front patriotique rwandais, qui a arrêté le massacre. Il est aujourd’hui à la tête du pays, et ses initiatives ont transformé économiquement et socialement le Rwanda.

    « C’est mon héros personnel! » affirme sans détour Boubacar Boris Diop. L’écrivain sénégalais s’est rendu plusieurs fois au Pays des mille collines. Il y a 20 ans, il faisait partie du groupe d’écrivains africains qui ont revisité le génocide au moyen de la fiction littéraire pour les besoins du projet « Rwanda : écrire par devoir de mémoire ». Il en a tiré une oeuvre puissante : Murambi, le livre des ossements. Il a beaucoup d’admiration pour Paul Kagame, qu’il a rencontré à quelques reprises.

    Gros plan du visage de Boubacar Boris Diop

    L'écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop à Mexico le 9 juillet 2008

    Photo : EPA / David de la Paz

    Pour moi, c’est un des grands hommes politiques du continent africain. Il est tellement costaud mentalement. C’est un esprit extrêmement rationnel, comme Mandela. Il est toujours clair et rigoureux. Il n’y a pas de faux-fuyant. On sait ce qu’il pense et ce qu’il veut.

    L’écrivain Boubacar Boris Diop

    Boubacar Boris Diop rappelle aussi le rôle crucial que Kagame a joué dans la mise en place du nouvel ordre qui règne au pays. La société « triethnique » qui a prévalu pendant 63 ans et qui a largement causé le génocide a été jetée aux oubliettes de l’Histoire. Au Rwanda, maintenant, on n’est plus Hutu ou Tutsi ou Twa. Les cartes d’identité ne contiennent plus aucune référence ethnique. C’est la vision de Paul Kagame : « Ndi umunyarwanda » (je suis Rwandais).

    Le président a aussi poussé le pays vers la modernité en améliorant grandement les infrastructures routières et numériques. Le système de santé comme celui de l’éducation sont en ébullition. Sous sa férule, les projets énergétiques se sont multipliés. Kigali est maintenant une ville sécuritaire, organisée et plus propre que bon nombre de grandes métropoles de la planète. Le tourisme est aussi en expansion. Il faut reconnaître que peu de leaders africains peuvent se vanter d’avoir autant accompli au cours des 10 dernières années. Mais le bilan est en demi-teinte, car il faut aussi considérer le respect des droits de la personne et de la démocratie. Ici, le Rwanda n’a de leçon à donner à personne.

    Le reportage de Janic Tremblay sera diffusé le 17 juin à l'émission Désautels le dimanche sur ICI Première.

    L’impossible opposition

    On pénètre dans les locaux du Parti démocratique vert du Rwanda avec l’impression de visiter un organisme communautaire en manque de financement. L’endroit – où tout le brouhaha de Kigali semble s’introduire – est vétuste, peu ou pas climatisé et presque dépourvu de meubles. Manifestement, le parti d’opposition qui a brigué les suffrages lors de la dernière élection ne roule pas sur l’or. Sur place, le chef de la formation, Frank Habineza, critique timidement le gouvernement sur certains enjeux environnementaux. Pour le reste, il est d’une prudence presque suspecte pour un journaliste occidental.

    Frank Habineza, souriant, un téléphone portable à la main

    Le chef du Parti démocratique vert du Rwanda, Frank Habineza, salue les journalistes à la fin d'une conférence de presse à Kigali le 5 août 2017

    Photo : AFP/Getty Images / MARCO LONGARI

    « Le Rwanda vient du génocide. Nous avons beaucoup de sensibilité dans la population. Si nous nous opposons au gouvernement, certains vont penser que l’on veut la guerre, diviser la population et ramener le génocide. Il faut faire preuve de sagesse. La politique doit être constructive et non violente. Si nous confrontons, ce sera difficile. On aura des problèmes », explique Frank Habineza.

    Et des problèmes, il y en a eu pour les membres du parti au fil des ans :

    • En 2010, le vice-président du parti, André Kagwa Rwisereka, a été trouvé mort, quasiment décapité. Un meurtre qui n’a toujours pas été élucidé.
    • Il y a quatre ans, Jean-Damascène Munyeshyaka, un cadre du parti, est disparu sans laisser de trace.

    La liste des opposants au pouvoir rwandais qui sont disparus ou morts dans des circonstances nébuleuses a de quoi inquiéter. Sans oublier ceux qui croupissent dans des geôles :

    • Victoire Ingabire Umuhoza, qui a tenté de se présenter à l'élection présidentielle de 2010 sans que son parti soit reconnu, a été jugée et condamnée à 15 ans de prison pour « conspiration contre les autorités par le terrorisme et la guerre, minimisation du génocide de 1994 et propagation de rumeurs dans l'intention d'inciter le public à la violence ».
    • L'opposante Diane Rwigara, candidate indépendante à la dernière présidentielle en 2017, a été accusée d’incitation à l'insurrection, un crime passible de 10 à 15 ans de prison.

    Questionné sur tous ces cas, Frank Habineza pèse chacune de ses réponses. Il sait qu’il avance sur un sol miné, et sa frilosité est manifeste.

    La démocratie est un processus qui prend du temps. Il faut être sage et patient. On a participé aux élections présidentielles. C’était difficile pour nous, mais c’était un premier pas.

    Frank Habineza, chef du Parti démocratique vert

    Difficile : c’est le moins que l’on puisse dire. Le 4 août 2017, le FPR de Paul Kagame a été reporté au pouvoir avec 98,8 % des voix, une victoire obtenue dans un contexte de liberté d’expression ou d’ouverture de l’espace politique très limitée, indique Ida Sawyer, directrice pour l’Afrique centrale à Human Rights Watch.

    « La victoire écrasante de Kagame n’est pas une surprise dans un contexte où les Rwandais qui ont osé faire entendre leurs voix ou remettre en cause le statu quo ont été arrêtés, ont été victimes de disparition forcée ou ont été tués, où les médias indépendants sont muselés, et où l’intimidation a muselé les groupes agissant pour les droits civils ou la liberté d’expression », constate Mme Sawyer.

    Presse en péril

    On comprend bien vite les raisons de l’extrême prudence de Frank Habineza. Seulement quelques minutes après avoir quitté son bureau, le téléphone portable, qui s’était avéré jusqu’ici très fiable, cesse de fonctionner. Impossible de passer ou de recevoir des appels à partir du réseau cellulaire du Rwanda; même chose pour les textos. Il faudra recourir à l’application WhatsApp connectée au réseau Wi-Fi de l’hôtel pour communiquer avec le monde extérieur.

    Pour le journaliste Anjan Sundaram, il ne s’agit pas du tout d’une coïncidence. Il note que les services secrets rwandais sont très bien formés, notamment par les États-Unis. « C’est très possible que votre téléphone ait été repéré et que vous ayez été mis sous écoute grâce à des logiciels très sophistiqués, développés par des compagnies européennes ou israéliennes. »

    Anjan Sundaram, légèrement de profil

    Le journaliste Anjan Sundaram

    Photo : Une courtoisie d'Anjan Sundaram

    On vous a surveillé. C’est fréquent. Les Rwandais savent d’ailleurs très bien que c’est ce qui arrive aux journalistes étrangers. En conséquence, ils font très attention à tout ce qu’ils vous disent, car pour eux, les conséquences peuvent être très négatives.

    Le journaliste Anjan Sundaram

    Le jeune auteur en connaît un bout sur le sujet. Il a passé cinq ans au Rwanda entre 2009 à 2014. Il y formait des journalistes pour la presse écrite. Il en a tiré un livre intitulé Bad News : derniers journalistes sous une dictature, dans lequel il évoque la destruction de la presse libre et indépendante au Rwanda. Le portrait qu’il dresse du pays de Paul Kagame n’a rien de rassurant.

    « Quand j’ai commencé à enseigner aux journalistes du pays, j’ai appris qu’ils subissaient une répression extrême. Petit à petit, chacun de mes élèves a eu des difficultés. Certains ont été emprisonnés. D’autres ont dû fuir le pays. L’un d’entre eux, Jean-Léonard Rugambage, a été tué après avoir critiqué le président », raconte-t-il.

    « Je connais plusieurs journalistes indépendants de Kigali qui savent très bien que leur pays va mal. Mais ils n’osent pas parler par crainte de représailles. Alors, le message qui domine largement est que le Rwanda est une démocratie, que Paul Kagame est un bon président et que les gens sont libres de s’exprimer. C’est une farce, comme dans toutes les dictatures. »

    Le journaliste rwandais Meilleur Murindabigwi dirige le média en ligne IGIHE, qui arrive au quatrième rang des sites les plus consultés au pays. Il affirme qu’il est très possible de critiquer le pouvoir en dénonçant notamment des individus plutôt que des institutions. Il juge aussi que les Occidentaux font des amalgames injustes, même lorsqu’il est question de la réélection de Paul Kagame avec presque 99 % des voix.

    Gros plan du visage de Meilleur Murindabigwi

    Le journaliste rwandais Meilleur Murindabigwi

    Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

    « Un étranger va conclure que c’est impossible à réaliser et forcément antidémocratique. Mais Paul Kagame a arrêté le génocide au moment où la communauté internationale restait les bras croisés. C’est grâce à lui et ses troupes si les survivants comme moi sont encore ici. Après le génocide, il a prévu un plan pour que le Rwanda puisse se développer. Le pays est maintenant cité en exemple partout en Afrique. Et on est en train de vivre ça! » lance Meilleur Murindabigwi.

    Anjan Sundaram bat en brèche cette version. « Je me souviens d’avoir formé des journalistes d’IGIHE. Ça a eu très vite un grand succès. Je me souviens aussi du moment où l’État s’en est mêlé. La ligne éditoriale a complètement changé, et IGIHE a commencé à recevoir de la publicité des grandes compagnies rwandaises dont les actionnaires sont liés au gouvernement. Une régularisation de la situation, en somme. La fin des critiques à l’égard du gouvernement en échange d’argent, comme dans beaucoup de dictatures. »

    De là à conclure que Paul Kagame est digne des pires dictateurs du continent africain, il y a un pas que bien des observateurs sérieux ne franchissent pas. L’écrivain Boubacar Boris Diop reconnaît que l’administration Kagame a fort probablement commis des exactions, notamment l’assassinat de l’ancien chef des renseignements Patrick Karegeya, tué dans sa chambre d’hôtel en Afrique du Sud en 2010.

    « Quand on entend les gens parler de Kagame le dictateur, on a l’impression qu’ils parlent de Mobutu Sese Seko, d’Idi Amin Dada ou Jean-Bedel Bokassa. Ce n’est pas vrai! S’il était aussi sanguinaire que ces gens, on l’aurait su. C’est un modèle d’intégrité personnelle. On ne peut pas reprocher à Kagame d’aimer l’argent et de le détourner pour lui comme le font bien des chefs d’État africains », explique Boubacar Boris Diop.

    Quelle démocratie?

    L’économiste rwandais Ted Kaberuka vient lui aussi à la rescousse de Paul Kagame. Pour lui, le reste du monde juge un peu vite ce qui se passe au Rwanda. Il cite notamment le cas de la Chine, qui n’est pas sur la même longueur d’onde que l’Occident en matière de démocratie, mais qui a réussi à sortir une grande partie de sa population de la misère.

    Le visage souriant de Ted Kaberuka

    L’économiste rwandais Ted Kaberuka

    Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

    On peut évidemment débattre longtemps là-dessus. La question, pour moi, c’est de savoir quel système convient le mieux pour chaque État. Les critiques à l’égard de notre pays sont souvent émises par des Occidentaux ou de grandes organisations de défense des droits de l’homme. Cela ne reflète pas nécessairement ce que les paysans ressentent ici.

    L'économiste Ted Kaberuka

    « Le fait de pouvoir voter pour le candidat de son choix quand on n’a pas accès à l’eau potable ou à des soins de santé universels pour soi et ses enfants, qu’est-ce que ça donne? L’essentiel a été fait ici, soit d’investir dans le développement humain pour améliorer les conditions de vie des citoyens. Pour moi, la démocratie universelle, ça ne va pas marcher ici à court et moyen termes. On peut avoir une opinion différente, mais l’essentiel, c’est de voir que les paysans reçoivent ce dont ils ont besoin », poursuit l'économiste Ted Kaberuka.

    L’économiste béninois Lionel Zinsou rappelle lui aussi que la grille d’analyse en ce qui concerne l’état de la démocratie au Rwanda doit obéir à des règles différentes.

    Lionel Zinsou, de profil, le visage souriant

    Lionel Zinsou lors de son arrivée à un dîner en l'honneur du président sud-africain de l'époque, Jacob Zuma, à l'Élysée, à Paris, le 11 juillet 2016

    Photo : Reuters / Benoit Tessier

    « Le pays est en redressement d’après-génocide. On est dans une situation tout à fait exceptionnelle. Tout le monde reconnaît par ailleurs que c’est de loin la meilleure administration du continent. C’est le seul pays où tous les ministres et responsables d’administration font l’objet d’un examen annuel sur ce qu’ils ont accompli. Ils sont promus ou quittent le gouvernement selon leurs résultats. »

    Comme le disent plusieurs invités et personnes rencontrées au hasard lors de notre séjour au Rwanda, Paul Kagame est probablement le président dont le pays a besoin à ce moment de son histoire. Même le journaliste Anjan Sundaram reconnaît qu’on ne peut pas lui imputer toutes les violations des droits de la personne commises au Rwanda, car certaines sont probablement le fait d’initiatives individuelles. Mais ces initiatives s’inspirent du régime mis en place par Kagame. Il dit que la situation qui prévaut actuellement ne devrait pas être tolérée indéfiniment et croit que la communauté internationale devrait demander davantage de comptes à Kigali.

    Droits et libertés

    International