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Et si l’algorithme pouvait faire de nous de meilleurs êtres humains

Un dessin d'un pouce en l'air en noir et blanc semblable au bouton J'aime de Facebook.
Est-il temps d'exiger que les algorithmes travaillent pour le bien commun? Photo: iStock
Matthieu Dugal

CHRONIQUE – Que feriez-vous si des intelligences artificielles au volant de voitures tuaient 369 personnes par année sur les routes du Québec? Si elles écrasaient 11 cyclistes et 59 piétons? Ces chiffres sont pourtant bien humains, car c'est le bilan routier du Québec en 2017. De plus, certains humains applaudissent à la mort de leurs semblables. Les machines pourraient-elles nous aider à devenir meilleurs?

Il faut être passablement dénué d’empathie pour se réjouir de la mort d'une personne à vélo happée par un véhicule, comme certains l'ont fait encore une fois cette semaine dans les sections commentaires de grands médias et sur les réseaux sociaux.

On croirait parfois se retrouver devant une foule rageuse qui assiste à des combats de gladiateurs. L’historien français Paul Veyne, un spécialiste de la Rome antique, soulignait d’ailleurs dans le magazine L’histoire que la barbarie de ces combats n’a pas nui à leur popularité et qu’il a fallu attendre des siècles, et l’avènement du christianisme, avant qu’ils ne soient définitivement interdits.

« La pitié, disait-il, [était] un sentiment de haute culture et elle était peu répandue. [...] Ce qui était majoritaire, c’était la cruauté, la jouissance de voir le sang couler, de contempler un homme mourir. »

Quelque 2000 ans plus tard, bienvenue dans les sections de commentaires des réseaux sociaux.

Plus sévères envers la technologie qu’envers nos concitoyens?

Les intelligences artificielles nous dépassent désormais dans bien des domaines d’activité jusque-là exclusifs aux humains : de la reconnaissance d’image et de voix jusqu’à la capacité à extraire des données signifiantes, et même du sens, parmi des dizaines de milliers de pages de textes lues en quelques secondes. Cela vaut aussi pour la conduite automobile.

Aux États-Unis, les erreurs humaines au volant ont tué en deux ans autant d’Américains que tous ceux qui sont morts durant la guerre du Vietnam, soit 60 000 personnes, soulignait cet hiver le magazine Scientific American. On imagine aisément les manifestations monstres si des robots, ou pire, des cyclistes, tuaient ne serait-ce qu’un petit pourcentage de ce nombre.

Lorsqu’une piétonne a été frappée par un de ses véhicules autonomes ce printemps, l'entreprise Uber a rapidement réagi. Elle a arrêté les activités de tout son service d’essais routiers en Arizona avec, pour résultat, la mise à pied de centaines de personnes. Évidemment, chaque mort est une tragédie, mais soulignons que le décès d’une seule personne a mené un géant comme Uber à revoir toute sa stratégie d’affaires.

Même avec des centaines de voitures autonomes dont les parcours ont totalisé jusqu’à maintenant des millions de kilomètres, Elaine Herzberg a été la première, et est toujours la seule, piétonne tuée par une erreur d’algorithme. Une technologie qui en est toujours, faut-il le rappeler, à ses débuts.

L’illusion de la solution technologique

Se promener sur des routes sèches, désertes et propres de l’Arizona est une chose, se balader dans les rues truffées de nids-de-poule de Montréal par un jour de tempête hivernale en est une autre. Ce qui fait dire à plusieurs que l’automobile totalement autonome est un rêve qui s’éloigne à mesure que l’on pense s’en approcher.

Malgré des pas de géant réalisés dans le domaine de la conduite autonome ces dernières années, la plupart des spécialistes s’entendent qu’il est encore impossible d’évaluer le moment où des véhicules totalement autonomes rouleront parmi nous... et si jamais ils le feront.

Même Elon Musk, qui réussit à faire atterrir des fusées à la verticale, n’en finit plus de repousser la date où ses Tesla seront équipées de la conduite complètement autonome.

Il y a trois ans, il prédisait que la technologie serait au point deux ans plus tard. En décembre dernier, il a spécifié que cela prendrait deux autres années pour que l’automobile sans conducteur atteigne un niveau d’autonomie de 5, ce qui vous permettrait de dormir à l'intérieur pendant qu’elle roule vers le centre-ville de New York.

Sa déclaration est beaucoup trop optimiste aux yeux de la plupart des spécialistes. Au mieux, selon eux, les intelligences artificielles atteindront dans ce laps de temps un niveau 3, ce qui veut dire que l’ordinateur réalise certaines manœuvres, comme l’accélération et le changement de voies, mais redonne le volant en cas de problème.

En attendant, nos voitures seront conduites pendant encore longtemps par des humains qui se tuent et tuent les autres par centaines chaque année... de leur propre faute.

Comment les algorithmes nous rendent agressifs

Les algorithmes, comme nos véhicules, peuvent nous rendre fous. Une vaste étude menée par Facebook en  2014 auprès de 700 000 comptes en a fait la démonstration.

De concert avec des scientifiques de l'Université Cornell et de l'Université de Californie, le réseau social a joué avec l'humeur de ses membres en trafiquant l’algorithme de recommandation de leur fil de nouvelles. Ces gens étaient exposés à beaucoup plus de contenus négatifs qu’un groupe cible. L’objectif était d’étudier leurs réactions de colère.

Les réseaux sociaux nous transforment aussi en véritables drogués des notifications, des « J’aime », à cette petite marque rouge qui surgit à tout moment. Pour plusieurs experts, c’est le résultat d’un travail on ne peut plus désiré des géants du web. Il y aurait même péril en la demeure, selon d’anciens dirigeants.

Sean Parker, l’ex-président fondateur de Facebook, s’est élevé l’an dernier contre les pratiques de l'entreprise, qui selon lui fait tout pour que ses utilisateurs deviennent accros.

Même son de cloche du côté de Justin Rosenstein. Le créateur du bouton « J’aime » a fait en sorte de ne pas pouvoir télécharger des applications sur son téléphone.

Tristan Harris, qui travaillait pour Google et a quitté l'entreprise pour fonder le Center for Humane Technology, une organisation dédiée à encourager les pratiques éthiques chez les géants du web.

Ces internautes qui se réjouissent en public de la mort de cyclistes ou de piétons sont très souvent encouragés par la multitude de « J’aime » qu’ils reçoivent lorsqu’ils écrivent leurs messages haineux.

Cet engagement, même toxique, même addictif, génère des milliards de dollars de profits chez les géants du web, qui commencent à peine à admettre la gravité de la situation. Cette occasion constitue peut-être un très bon moment pour demander de leurs algorithmes qu’ils arrêtent de faire de nous des dépendants souvent agressifs, pour plutôt faire en sorte qu’ils nous rendent meilleurs.

« Un web pour la personne que vous souhaiteriez être »

La solution à ces graves problèmes d’empathie n’est pas que technologique, mais la technologie pourrait grandement aider. À moins de fermer complètement ses comptes et de quitter les réseaux sociaux, il faudra tôt ou tard exiger que les algorithmes soient dessinés pour nous rendre meilleurs.

Un des fondateurs de la jeune pousse montréalaise en intelligence artificielle Element AI, Philippe Beaudoin, croit à cette solution. Il soulignait l’an dernier, dans une chronique publiée sur la plateforme Medium (Nouvelle fenêtre) intitulée A web for the person you wish you were, que les algorithmes ne sont pas prêts de disparaître de nos vies, qu’ils nous influencent souvent à notre insu, et qu’on pourrait utiliser leur force pour nous améliorer en tant qu'êtres humains.

Peut-on rêver d’un web où, à la manière de quelqu’un qui veut se remettre en forme et qui va chercher les conseils d’un entraîneur, on peut demander à nos algorithmes de nous étudier pour évaluer quel contenu nous montrer et dans quelles conditions?

Après tout, si Facebook a réussi à rendre des gens malheureux en leur montrant à leur insu du contenu négatif, il se pourrait que les algorithmes puissent également être entraînés à faire de nous des gens meilleurs. Peut-être que c’est aussi moins compliqué à réaliser que de créer un véhicule autonome, qui sait?

Pour cela, encore faudrait-il admettre que nous avons, individuellement et collectivement, un sacré problème avec cette technologie qui nous contrôle davantage que nous ne la contrôlons. Toutefois, l’admettre, c’est déjà le début de la solution, n’est-ce pas?

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