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Kim Jong-un à Singapour : une quinte royale

Kim Jong-un sourit en regardant au loin, à côté de Donald Trump.
Comme François Brousseau, de nombreux analystes sont d'avis que Kim Jong-un est celui qui a marqué le plus de points lors de sa rencontre avec Donald Trump. Photo: Reuters / Jonathan Ernst
Radio-Canada

C'est un extraordinaire succès pour Kim Jong-un, une consécration dont ses aïeux n'auraient jamais pu rêver! Et pour un prix défiant toute concurrence, gracieuseté de Donald Trump.

Une analyse de François Brousseau

Voilà un jeune dictateur précoce de 34 ans, à la tête du pire goulag du monde (selon l’ONU et Amnistie internationale), qui se voit consacré digne interlocuteur d’un face-à-face exclusif avec le président des États-Unis, prenant le monde entier à témoin.

Un dictateur dont le président américain, sous le charme et dans une série d’hyperboles caractéristiques, a fait un éloge extrêmement appuyé dans la foulée de cette rencontre « historique ».

Voici, mises ensemble, quelques phrases prononcées lundi et mardi par Donald Trump, au sujet de Kim Jong-un : « C’est un homme très talentueux, que j’aime bien […] Il est intelligent, il aime son peuple et son pays […] C'est mon honneur et mon plaisir […] Nous aurons une relation formidable, je n'en ai aucun doute. »

Tout cela, juste après avoir insulté Justin Trudeau et le G7 dans son ensemble et après avoir traité ses alliés historiques comme pires que les pires dictateurs ennemis.

Et pour quelles concessions en échange?

Le grand flou

Si on se fie au court texte publié (389 mots dans sa version anglaise), pour bien peu.

On y parle en termes vagues d’efforts « pour construire un régime de paix durable et stable dans la péninsule coréenne » et d’œuvrer « pour la dénucléarisation complète de la péninsule coréenne ».

Aucun calendrier, aucun détail, même aucune idée générale (ne serait-ce qu’en quelques mots) des concessions qui sont ou seraient attendues de Pyongyang.

Aucune définition de la fameuse « dénucléarisation » – le mot à sept syllabes le plus répété dans le monde en ce moment – sauf de dire qu’il s’agit de « dénucléarisation de la péninsule coréenne » et non pas « dénucléarisation de la Corée du Nord ».

Une belle concession verbale des États-Unis à Kim Jong-un, parce que les armes nucléaires dont on parle sont toutes en Corée du Nord.

L’expression « dénucléariser la péninsule » sous-entend que la Corée du Sud est également coupable et qu’elle doit y mettre du sien (avec son allié américain). C’est surtout un vocabulaire repris, tel quel, de la propagande nord-coréenne.

Il y a certes déjà eu des bombes nucléaires américaines en Corée du Sud jusqu’au début des années 1990. Mais il n’y en a plus une seule aujourd’hui : la Corée du Sud est complètement « dénucléarisée ».

Le texte ne dit rien sur un gel des programmes de plutonium et d'uranium, rien sur un éventuel retour des inspecteurs de l’ONU. Rien sur une éventuelle déclaration (ou description) complète et obligatoire du programme nucléaire nord-coréen. Pas de promesse explicite – au-delà de la suspension de facto, en vigueur actuellement – d'arrêter définitivement les essais d'armes nucléaires ou de missiles à longue portée.

Certes, il ne s’agissait pas d’accoucher en une demi-journée d’un accord détaillé réglant un contentieux historique de plusieurs décennies ou éliminant un programme nucléaire autrement plus avancé et sophistiqué que ce qu’on n’a jamais vu en Libye, en Syrie et même en Iran. Bien entendu.

Mais quelques mots explicites, énonçant un « plan de travail » ou les souhaits des parties, auraient paru plus sérieux.

Donald Trump crache sur l’accord iranien, mais cet accord de juillet 2015 était, lui, extrêmement explicite, détaillé et contraignant sur une foule de points. Par rapport à cet accord (répudié par Washington), on a ici une impression de mollesse, de complaisance et d’improvisation.

Kim Jong-un et Donald Trump signent un document officiel, entourés de Kim Yo-jong et Mike Pompeo.Séance de signature du président des États-Unis, Donald Trump, et du dirigeant nord-coréen Kim Jong-un après leur sommet à Singapour, sous le regard de Kim Yo-jong et Mike Pompeo. Photo : Reuters / Jonathan Ernst

Un cadeau inattendu

Autre concession de taille : M. Trump, dans la foulée de la rencontre, a parlé de suspendre ou d’abolir les exercices militaires communs avec la Corée du Sud. Une annonce improvisée par le président, apparemment sans que l’allié de Séoul ait même été prévenu.

Et avec quels mots! Il a dit que « ces exercices sont une provocation pour les Nord-Coréens ». Une fois de plus, on reprend mot pour mot les termes de la propagande de Pyongyang.

Ceux qui ont côtoyé le maître de la Maison-Blanche disent souvent que son influence principale, c’est en général la dernière personne à qui il vient de parler. Dans ce cas-ci, il n’est pas difficile d’imaginer que M. Kim a repris ce slogan bien connu de la Corée du Nord, mais d’une façon gentille. « Vous savez, M. Trump, ces manœuvres militaires, elles sont perçues chez nous comme une provocation. »

Manœuvre réussie : l’autre a ensuite recraché l’expression telle quelle. Résultat : une véritable quinte royale pour Kim Jong-un à Singapour.

Une réussite symbolique

Reste que pour la symbolique, c’est un sommet réussi, avec poignées de mains à répétition, drapeaux, solennité, déclarations de principes, intentions généreuses… On a eu tout ça.

Il s’agissait de produire de belles images, des images fortes qui frappent les esprits et communiquent l’espoir de dénouer, comme par magie, une vieille impasse des relations internationales.

Mais même les épithètes enthousiastes de M. Trump ne cachent pas qu’il ne s’agit que du début d’un processus hautement incertain, qui pourrait durer des années, si bien sûr il n’avorte pas en chemin.

Le président sud-coréen Moon Jae-in a dit qu’au mieux, ça prendra un an ou deux. Mais attention : Donald Trump est un homme impatient…

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