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L’Est-du-Québec dépouillé du tiers de ses points de services Desjardins en cinq ans

Logo de Desjardins sur un mur de brique
Le réseau de distribution du Mouvement Desjardins dans l'Est-du-Québec est passé de 186 centres de services en 2013 à 127 en 2018. Ce nombre inclut les centres de services automatisés. Photo: Radio-Canada / Marie-Josee Paquette Comeau
Radio-Canada

Nombreux sont les membres et les élus qui reprochent au Mouvement Desjardins d'abandonner les régions et de s'éloigner de l'idéal coopératif. Mais qu'en est-il exactement? Radio-Canada a analysé les changements apportés au réseau de distribution dans l'Est-du-Québec de 2013 à 2018.

Un texte de Marie-Josée Paquette-Comeau

Radio-Canada a répertorié 59 fermetures de centres de services depuis cinq ans dans l’Est-du-Québec.

Au cours de la même période, Desjardins a procédé à 13 fermetures partielles qui n’ont laissé qu’un comptoir ou un guichet selon l’endroit.

Le Bas-Saint-Laurent a vu son paysage financier s’étioler avec une perte de 41 centres de services. La Gaspésie et la Côte-Nord suivent avec respectivement 12 et 6 points de services fermés.

Au total, en 2013, l’Est-du-Québec comptait 186 points de services.

La carte de l'Est-du-Québec montre des points verts pour les endroits où il y a toujours des services offerts par Desjardins, des points jaunes pour les endroits où des services ont été perdus et des points rouges pour les endroits où il y a eu des fermetures.La carte démontre les endroits où Desjardins offre des services, où les services ont diminués et où il y a eu des fermetures dans l'Est-du-Québec. Photo : Radio-Canada

La version originale de ce document a été modifiée. Pour des raisons techniques, la version interactive de la carte n'est plus disponible.

Méthodologie

Dans la compilation, Radio-Canada a calculé les centres de services automatisés (guichets) au même titre que les centres de services courants (comptoirs). Les lieux où l'institution offre uniquement des services-conseils ont été compilés comme des fermetures.

Autres fusions et fermetures

Les changements au sein du Mouvement Desjardins ne datent pas d’hier. Rappelons qu’au début des années 2000, le réseau a subi de grandes fusions et des fermetures qui ont transformé le paysage financier régional. Dans l'avenir, avec la poursuite de la transition numérique, d’autres fermetures sont à prévoir, indique le vice-président du Mouvement Desjardins pour le Bas-Saint-Laurent, la Gaspésie et les Îles-de-la-Madeleine, Marc Villeneuve. Il ajoute aussi que ce sont les fusions de caisses qui attireront davantage l’attention dans les prochaines années. Plusieurs sont d’ailleurs en cours. Marc Villeneuve précise qu’une fusion de caisses n’indique pas automatiquement une fermeture de services.

Le vice-président du Mouvement Desjardins pour le Bas-Saint-Laurent, la Gaspésie et les Îles-de-la-Madeleine, Marc VilleneuveLe vice-président du Mouvement Desjardins pour le Bas-Saint-Laurent, la Gaspésie et les Îles-de-la-Madeleine, Marc Villeneuve Photo : Radio-Canada

Projets de fusion en cours 

En Gaspésie :

  • Les Caisses populaires Desjardins des Hauts-Phares et de la Baie-de-Gaspé
  • Les Caisses populaires Desjardins de Maria, des Quatre-Vents, de New Richmond ainsi que celle de Tracadièche

Au Bas-Saint-Laurent :

  • La Caisse populaire de Saint-Juste-du-Lac et celle des Lacs de Témiscouata
  • La Caisse Desjardins du Transcontinental et celle du Portage
  • Création de la Caisse Desjardins des Basques à la suite de la fusion de la Caisse Desjardins du Terroir basque avec celle de l'Héritage des Basques et de Saint-Cyprien

Des secteurs plus touchés que d'autres

Les données recueillies par Radio-Canada ont été soumises à deux experts en développement régional de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR). Tous deux ont remarqué la vague de fermetures accentuée dans l’arrière-pays du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie. Selon les chercheurs, on y décèle les mêmes municipalités qui, il y près de 50 ans, ont été menacées de fermeture par le Bureau d'aménagement de l'Est-du-Québec.

La professeure et directrice du Département sociétés, territoires et développement de l'Université du Québec à Rimouski, Nathalie LewisLa professeure et directrice du Département sociétés, territoires et développement de l'Université du Québec à Rimouski, Nathalie Lewis Photo : Radio-Canada

En regardant cette carte-là, j’ai l’impression qu’on est tout seuls avec nos outils pour faire quelque chose [le développement régional] de différent.

Nathalie Lewis, professeure et directrice du Département sociétés, territoires et développement de l’UQAR

La professeure considère qu’il faut plus qu’une institution financière pour encourager le développement économique d’une région. Elle déplore que la transformation de Desjardins coïncide notamment avec la fin des centres locaux de développement (CLD).

D’ailleurs, les MRC qui démontreront les plus faibles taux de croissance dans les prochaines années se situent dans l’Est-du-Québec, dit Nathalie Lewis. Parmi elles se trouvent les municipalités régionales de comté (MRC) de La Haute-Gaspésie, d’Avignon, de La Haute-Côte-Nord, du Témiscouata et des Basques. Fait à noter, toutes ces MRC ont perdu des points de services de la coopérative dans les cinq dernières années.

À l’instar de Nathalie Lewis, le professeur émérite de l’UQAR Bruno Jean, qui a été entre autres titulaire de la Chaire de recherche du Canada en développement rural, ne jette pas le blâme sur le Mouvement Desjardins.

Le professeur émérite de l'Université du Québec à Rimouski Bruno JeanLe professeur émérite de l'Université du Québec à Rimouski Bruno Jean Photo : Radio-Canada

Bruno Jean considère que ce passage obligé pour les institutions bancaires est une transition numérique presque acquise pour la majorité de la population.

On ne peut pas se battre indéfiniment contre un service que l’on n’utilise même pas.

Bruno Jean, professeur émérite à l’UQAR

Selon les données du Mouvement Desjardins, dans l’Est-du-Québec, près de 90 % des transactions sont pleinement automatisées.

Le professeur considère que les principaux perdants de cette transition demeurent non seulement les personnes âgées qui n’ont pas encore effectué le virage numérique, mais les citoyens qui n’ont pas accès à Internet haute vitesse. Et ils sont nombreux dans l’arrière-pays du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie. Il y a urgence à régler la question de l’accessibilité à l’Internet haute vitesse, affirme Bruno Jean.

À des kilomètres de chez soi

Bien que le vice-président du Mouvement Desjardins pour le Bas-Saint-Laurent, la Gaspésie et les Îles-de-la-Madeleine, Marc Villeneuve, ait mentionné en entrevue qu’un maximum de 20 kilomètres séparent les municipalités ayant perdu un centre de services à un point de services actuel, Radio-Canada a constaté que plusieurs membres de la coopérative devaient rouler plus d’une trentaine de kilomètres pour avoir accès à au moins un des services offerts par Desjardins.

Une distance que ne craignent pas les gens de la ruralité, selon le professeur Bruno Jean. Une étude réalisée par les professeurs de l’UQAR portant sur l’accès aux services en région démontre que les ruraux considèrent les services qui sont à moins d’une heure de leur domicile comme étant de « proximité ».

Enseigne publicitaire de DesjardinsEntre 2013 et 2018, Desjardins a fermé 59 centres de services dans l'Est-du-Québec. Photo : Radio-Canada / Marie-Josee Paquette Comeau

Peu de pertes d’emplois

Bruno Jean croit plutôt que c'est la question des pertes d’emplois liées aux fermetures, tous services confondus, qui bouleverse les petites communautés. À cela, Desjardins répond que la transformation du réseau de distribution ne provoque que très peu de pertes d’emplois. Entre les départs à la retraite et la volonté de progression des employés dans l’organisation, il y a toujours de la place pour les personnes qui souhaitent demeurer à l’emploi, a répondu le relationniste de l’entreprise, Jean-Benoît Turcotti.

De plus, la pénurie de main-d’œuvre dans l’Est-du-Québec touche tous les secteurs de l’économie régionale, ce qui inclut les entreprises financières, ajoute M. Turcotti.

C’est l’automatisation des services qui réduit le nombre d’emplois dans la région et non les fermetures, indique le directeur général de la Caisse populaire Desjardins Mer et montagnes, Gilles Richard. À sa caisse, depuis 2001, plus de la moitié des postes ont été abolis, passant de 31 à 14 en raison de l’automatisation des tâches liées au travail. Cette réalité touche tous les secteurs de l’économie et Desjardins n'y fait pas exception.

Une femme effectue un retrait dans un guichet.Plus de 86 % des membres de Desjardins effectuent leurs transactions bancaires par Internet Photo : Radio-Canada / Marie-Josee Paquette Comeau

La voix des régions au sein du mouvement

Desjardins se targue d’œuvrer par et pour ses membres. Dans l’Est-du-Québec, la coopérative compte plus de 310 000 membres. Dans un contexte de fermeture, les membres, loin de leur caisse d’origine, auront-ils voix au chapitre?

Dans certaines caisses, des mesures ont été prises pour favoriser le rapprochement avec les communautés sans point de services. Par exemple, à la suite de la fusion de la caisse populaire de Pentecôte avec celle de Port-Cartier, ce qui a précipité sa fermeture, la directrice générale de Port-Cartier, Michèle Gosselin, a demandé à l’assemblée générale d’ajouter un siège au conseil d’administration. Ce siège a été dédié aux gens de Rivière-Pentecôte pour assurer la représentativité du secteur.

Malgré ces initiatives, la professeure en développement régional Nathalie Lewis craint que le processus de centralisation de l’entreprise taise la voix des régions au sein de la coopérative.

[...] Chaque membre a un droit de vote, un droit de parole. Est-ce que ça va être ça, demain? Je ne peux pas le dire, mais même aujourd’hui, ce n’est plus ça.

Nathalie Lewis, professeure et directrice du Département sociétés, territoires et développement de l’UQAR

Qui décide de la fermeture d'une caisse?

Selon la Loi sur les coopératives de services financiers, les membres de Desjardins peuvent approuver ou rejeter tout projet de fusion avec une autre caisse, mais ne peuvent approuver ou rejeter une fermeture de point de services ou de caisse. Cette responsabilité relève des dirigeants de caisses, élus par les membres.

Ces règlements sont en vigueur depuis la fondation, par Alphonse Desjardins, du réseau des caisses populaires.

Source : Desjardins

Plus qu’une banque

Malgré les 59 centres de services perdus, Desjardins demeure la plus présente sur le territoire de l’Est-du-Québec comparativement à l’ensemble des banques.

Selon le vice-président du Mouvement Desjardins pour le Bas-Saint-Laurent, la Gaspésie et les Îles-de-la-Madeleine, Marc Villeneuve, aucune banque n’investit autant dans la communauté que ne le fait la coopérative. En plus du fonds de 100 millions de dollars créé en 2016 pour soutenir des projets régionaux (et dont le Bas-Saint-Laurent et la Gaspésie ont reçu 1 million de dollars à ce jour), Desjardins remet chaque année des ristournes et des commandites déterminées par les membres en assemblée annuelle.

Marc Villeneuve affirme que la mission de Desjardins d’enrichir les collectivités demeure actuelle, malgré les turbulences provoquées par la transition numérique. Il rappelle que le fameux logo vert physiquement apparaît sur beaucoup de bandes de patinoires, sur beaucoup de complexes sportifs, de complexes d’art et dans plusieurs écoles. Pour le vice-président régional, c’est une preuve que Desjardins reste et restera très présent sur le territoire.

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